Auteur/autrice : Jean-Claude
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Quelques photos du vernissage de l’ exposition de Simone Faïf chez Jean-Claude Marcadé le 19 mai 1992
Quelques photos du vernissage de l’ exposition de Simone Faïf chez Jean-Claude Marcadé le 19 mai 1992

JAN KŘIŽ HISTORIEN DE L’ART TCHÈQUE (SPÉCIALISTE, ENTRE AUTRE, DE FILONOV), SIMONE FAÏF, GASTON DIEHL, JEAN-CLAUDE MARCADÉ 
SIMONE FAÏF, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, REPRÉSENTANTE DE L’AMBASSADE DE TCHÉCOSLOVAQUIE 

LE PEINTRE ALLEMAND MICHEL (WULFF), JEAN-CLAUDE MARCADÉ -
Diaghilev et l’avant-garde russe
Diaghilev et l’avant-garde russe
Le fameux « Étonnez-moi ! » de Diaghilev à Cocteau représente-t-il, comme l’écrit Igor Markevitch (son dernier amour et découverte) « un caprice de blasé, parvenu du langage artistique »[1] ? Ou bien – et cela est plus vraisemblable- ne montre-t-il pas une caractéristique essentielle du génie de découvreur que fut celui de l’organisateur d’expositions, de concerts, de spectacles pionniers qui ont marqué tout le XIXe siècle ? Diaghilev était un résonateur des recherches esthétiques les plus novatrices de son époque et il s’est tout naturellement adressé aux peintres européens les plus originaux, faisant de ses spectacles le lieu d’expérimentation des tous les « ismes » de l’art. Et lui qui a eu l’ambition, depuis le début du XIXe siècle, de faire connaître au monde entier le renouveau artistique de son pays, la Russie, n’a pas manqué de faire appel à des représentants éminents de l’« art de gauche » russe et soviétique, ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe ». Ainsi les Européens purent se familiariser avec le primitivisme, le fauvisme, le cubofuturisme, le rayonnisme, l’orphisme et différentes formes du constructivisme.
Les décors et les costumes de Natalia Gontcharova pour l’opéra-ballet de Rimski-Korsakov Le coq d’or à Paris en mai 1914 marquent une rupture radicale avec l’esthétique antérieure des Ballets Russes dominée par l’art nouveau et le symbolisme. Avec Natalia Gontcharova, on assiste à la rutilance coloriste du primitivisme russe, imprégné de l’art des images populaires (les loubki), des icônes, du décorativisme propre à l’environnement d’une civilisation archaïque paysanne dominante, en particulier la chamarrure des étoffes. Sur cette structure de base venaient se greffer les principes plastiques les plus novateurs, cubofuturistes et rayonnistes, que l’artiste et son compagnon Larionov avaient montrés tout récemment à Moscou, Saint-Pétersbourg et Paris. Les rouges et les ors scintillent en une fête inconnue jusqu’alors de la palette picturale. À ce propos, Marina Tsvétaïéva a pu écrire :
« Le moment et le lieu sont venus de parler de Gontcharova en tant que passeur de l’Orient vers l’Occident – d’une peinture qui n’est pas seulement vieux-russe mais aussi chinoise, mongole, tibétaine, indienne. Et pas seulement de peinture. Notre époque prend volontiers ce qui est le plus antique et le plus reculé des mains d’un contemporain qui le renouvelle et le rapproche. »[2]
Le coq d’or inaugure la participation étroite de Gontcharova et de Larionov aux Ballets Russes jusqu’à la mort de Diaghilev en 1929.
Gontcharova exécuta une série de gouaches représentant essentiellement des sujets religieux, dans la pure tradition byzantine stylisée, pour le ballet sur musique de plain-chant, Liturgie, qui fut répété mais non réalisé en 1915.
Pour le ballet de Maurice Ravel Histoires naturelles en 1916, qui, lui non plus, ne fut pas réalisé, Larionov avait imaginé « des décors mouvants et des costumes mécaniques selon des formules plastiques manifestement futuristes. »[3]
Les scènes et danses russes du ballet Le soleil de minuit en 1915 permirent à Larionov de faire triompher ce néoprimitivisme par lequel il avait bouleversé, à partir de 1908, les données séculaires de l’art académique sur sol russe. Pour cette « fête du soleil », Larionov crée des costumes multicolores (à dominantes jaune, rouge, violette), la tête des personnages est ornée de fleurs fantastiques. Comme l’écrit Waldemar George :
« La vraisemblance est sacrifiée au rythme. Les gestes sont convulsifs. Les tons sont contrastés. D’immenses soleils sont peints sur les blouses bariolées des danseurs. Tous les rapports d’échelle sont modifiés. »[4]
Dans Les contes russes en 1917, c’est toujours la vieille Russie qui apparaît dans une synthèse d’archaïsme et de modernité, avec son alternance du burlesque et du magique. Le Méridional Larionov peut ici se laisser aller à son humour débridé en créant des êtres mi-humains mi-animaux à partir des personnages du folklore russe (la méchante Kikimora, le preux Bova Koroliévitch, la sorcière Baba-Yaga) ou ukrainien (le jeu de Noël koliadka). Pour les décors, l’artiste « avait peint les herbes aquatiques, les fleurs écarlates trempées dans le brouillard, l’isba éclairée par le demi-jour vert de la forêt où se déroulaient les histoires à faire peur. » [5]
Diaghilev poursuit la plongée dans les rutilements colorés du monde slave en confiant à Sonia Delaunay en 1918 les costumes du ballet Cléopâtre, qui avait été monté en 1909 dans des décors et des costumes de Bakst qui périrent par le feu en 1917. Les décors étaient de Robert Delaunay. Ainsi, c’est l’orphisme qui se matérialisa sur la scène. C’est aussi le prisme coloré ukrainien de Sonia Delaunay qui trouva là une expression étincelante avec le jeu des rayures et des cercles solaires. L’artiste a raconté comment elle voyait le personnage de Cléopâtre « apparaître comme une momie dont on déroulait au fur et à mesure les bandelettes. Celles-ci étaient toutes différentes les unes des autres […] Quand la momie était entièrement dépouillée, les projecteurs illuminaient la reine en costume solaire : des disques armant les seins, des cercles concentriques de toutes les couleurs et sertis de perles, rayonnant somptueusement autour du nombril du monde. Ces disques figurent sur un sarcophage du Louvre. »[6]
En 1921, Le bouffon (Chout), légende russe sur une musique de Prokofiev, dans la chorégraphie, les décors et les costumes de Larionov, fut un échec. Le décor mettait simultanément sur le même plan la fenêtre donnant sur le Nord, la porte qui menait au Sud, les murs de l’Est et de l’Ouest. Les costumes étaient en papier, toile cirée et carton. C’était le triomphe du cubofuturisme russe sur une structure de base néoprimitiviste. Waldemar George, qui a vu cette représentation, témoigne :
« Le bouffon (Chout) est un spectacle d’une verve étourdissante. Il allie à l’esprit d’innocence l’esprit de dérision. Des hypothèses de mathématicien, de géomètre sensible et de jongleur y affrontent les excès d’une imagination poétique délirante. »[7]
C’est encore à un représentant russe de l’avant-garde, Léopold Survage (Stürzwage), que Diaghilev s’adresse pour les décors et les costumes de l’opéra-bouffe de Stravinsky Mavra en 1922. Le peintre, qui avait été un des pionniers de l’abstraction avec ses Rythmes colorés à Paris en 1913, avait par la suite inventé une forme originale issue du cubisme qu’il définit ainsi : « Plusieurs formes géométriques simples, enchâssées les unes dans les autres, liées par un centre général, constituent pour l’œil un ensemble organique et centralisé, capable de suggérer la profondeur, sans creuser la surface plane à traiter, sans imiter le raccourci des objets par la perspective ordinaire. »[8]
À partir de 1922, Larionov et Gontcharova vont dépouiller leurs mises en scène des chatoyances orientales avec leur cubofuturisme rayonniste et primitiviste. À partir du ballet-bouffe Le renard (en réalité « la renarde ») , dans les décors et costumes de Larionov, on peut parler d’une émergence d’un certain « constructivisme ». Certes, Larionov, comme Yakoulov, a pu dire que les décors « construits » sur les scènes russes privées existaient depuis environ 1910 ; d’autre part, avant le constructivisme théâtral systématisé par Lioubov Popova et Varvara Stépanova en 1922 au théâtre de Meyerhold, il y avait eu, dès 1916, au Théâtre de Chambre de Taïrov, les décors construits d’Alexandra Exter, de Yakoulov, d’Alexandre Vesnine. En tout cas Le renard a connu deux versions, celle de 1922 et celle de 1929. La première est plus traditionnelle, dans le style du vertep ukrainien ; la seconde marque un pas vers une différenciation des personnages très sommaire (inscription de leur nom brodée sur leurs maillots), comme dans le théâtre médiéval ou élisabéthain. Danseurs et gymnastes se meuvent au milieu de trapèzes, de tréteaux et de plans inclinés. Écoutons Larionov : « Le perchoir sur lequel le coq était juché en 1922, s’élargit en 1929 aux proportions d’une plate-forme soutenue par un poteau et fixée au sol par quatre fils d’acier, sur laquelle venaient se poser alternativement les quatre personnages-danseurs et les trois personnages acrobates qui les doublaient sous le même costume. Cette plate-forme qui rappelait celles qu’emploient au cirque les acrobates était reliée au plateau par une échelle. Des cintres pendaient des fils de chanvre, dont les acrobates se servaient pour s’élancer des coulisses jusque sur la plate-forme en exécutant le pas–de-géant ou pour grimper aux cintres. »[9]
D’après Boris Kochno, Diaghilev demanda à Gontcharova pour le ballet Les noces, « mouvements chorégraphiques en quatre tableaux » de Stravinsky en 1923, de copier la coupe des costumes sur celle des vêtements de travail réglementaires que portaient les danseurs de la troupe lors des répétitions. On a là un écho de la prozodiejda, l’habit de production, introduit par Popova et Stépanova au théâtre de Meyerhold en 1922, pour détruire la couleur locale. Cependant, Gontcharova donnera une tonalité russe en allongeant les tuniques des danseuses en forme de sarafanes, tandis que les chemises des hommes recevaient une encolure à la russe. H.G. Wells nota que ce ballet, qui ne montrait pas des paysans déguisés en paysans mais simplement vêtus de noir et de blanc, était une transcription visuelle et sonore de l’âme russe. Dans un très bel article, Paul Dukas a noté que « comme spectacle [cette œuvre] brise tous les cadres, déroute toutes les classifications et se range d’emblée et délibérément à part de toutes les sortes de ballet connus […] Dans quel village de Russie vit-on jamais des noces semblables ? Sommes-nous même en Russie encore et dans celle même de la préhistoire ou dans un monde encore plus reculé, au-delà des temps et des réalités terrestres, dans ces limbes obscurs où des larves humaines célèbrent symboliquement leurs mornes épousailles ? »[10]
Désormais, les Ballets Russes proposeront des scénographies où l’élément constructiviste sera présent dans différentes variations, et ce sera le « réalisme constructeur » et le cinétisme de Gabo et de Pevsner, le constructivisme romantique de Yakoulov, le constructivisme surréalisant de Tchélitchev.
En 1926, quand ils abordent la mise en forme du ballet d’Henry Sauguet La chatte, Gabo et Pevsner ont une expérience de sculpteurs bien affirmée. L’utilisation de cercles et de rectangles en celluloïd crée une texture transparente totalement inédite. Ces formes étaient mises en mouvement par les danseurs qui les introduisaient sur la scène au fur et à mesure du déroulement de l’action. Ce cinétisme avait déjà été mis en œuvre par Popova à Moscou dans Le cocu magnifique. Le plateau et le rideau étaient en toile cirée noire. Kochno se souvient :
« La réalisation du décor de La chatte ne fut pas aisée. Gabo et Pevsner devaient exécuter eux-mêmes les parties métalliques de ce décor, entièrement construit, et leur apparition dans les paisibles hôtels et les pensions de famille monégasques où ils s’installaient pour travailler, provoquait une panique générale et faisait fuir les clients habituels. En les voyant circuler dans les couloirs, avec des lampes à souder, portant d’étranges masques de protection qui les faisaient ressembler à des scaphandriers, et en entendant le bruit infernal qui retentissait dans leurs chambres, la Direction les expulsait aussitôt après leur arrivée ».[11]
Diaghilev ne se contenta pas de cette incursion dans un constructivisme purement artistique et fit appel au peintre arménien Yakoulov pour les décors et les costumes du ballet de Prokofiev Le pas d’acier. Ce « ballet industriel » se substituait définitivement aux « cygnes mourants » et devait résumer aux yeux de l’Europe les conquêtes du constructivisme soviétique. La mise en forme de Yakoulov tenait compte de ses propres mises en forme chez Taïrov (Giroflé-Girofla, 1922), mais aussi des décors mécanistes de Popova pour Le cocu magnifique ou La terre cabrée chez Meyerhold (1922-1923). Ainsi, on trouvait chez Yakoulov des échelles, des plates-formes, des roues qui tournaient, des transmissions, des marteaux de toutes dimensions dont le bruit se fondait avec l’orchestre, des signaux lumineux qui oscillaient clignotaient et éclataient de feux et de couleurs. Les recherches scénographiques du Pas d’acier laissèrent des traces dans plusieurs réalisations ultérieures, aussi bien dans Les temps modernes de Chaplin (1936), que dans des ballets comme Nucléa, mis en forme par Calder (1952) ou L’éloge de la folie, mis en forme par Tinguely en 1967.
Enfin, peu avant sa mort, Diaghilev confie à Tchélitchev les décors du ballet de Nicolas Nabokov Ode. Tchélitchev avait travaillé en 1918-19 à Kiev dans l’atelier d’Alexandra Exter et exécuté ses premiers décors et costumes pour la scène, non réalisés, chez le metteur en scène Mardjanov. Puis le peintre a continué ses expériences théâtrales à Berlin où il est l’ami de Pougny en 1922-1923. Diaghilev a vu en 1923 son ballet Bojarenhochzeit (Noces de boyards) dont les éléments scéniques étaient dans un esprit cubiste-expressionniste.[12] Le travail de Tchélitchev pour Ode était d’une grande originalité : la boîte scénique, habillée de tulle bleu, était géométrisée à l’aide d’un réseau de fils métalliques qui créaient des objets, le tout étant traversé par la lumière d’une lanterne magique et des projections cinématographiques. L’emploi de projections cinématographiques sur la scène théâtrale était encore très nouveau. Picabia l’avait inauguré pour la mise en forme du ballet d’Eric Satie Relâche, en 1924[13] aux Ballets Suédois ; le peintre ukrainien Pétrytsky et le metteur en scène Ioura avaient, en 1925, utilisé le collage d’un écran de cinéma pour une adaptation théâtrale de la nouvelle de Gogol au Théâtre dramatique national Franko à Kharkiv[14]. Le critique français J.P. Crespelle a parlé, à propos de Tchélitchev du « style réticulé » de sa peinture, ce qui s’applique tout à fait aux décorations pour Ode. Le même critique assure que l’artiste russe « appartenait au monde des alchimistes, des astrologues et des magiciens » et que cette « magie […] s’efforçait à rendre sensibles les mystères et les drames de l’homme face au cosmos ».[15]
Ainsi, la scène des Ballets Russes a assimilé, en particulier grâce aux peintres issus de l’Empire Russe ou de l’Union Soviétique, les techniques scénographiques les plus récentes. Jusqu’au bout, Diaghilev resta à l’écoute des « bruits du temps ». Le recours aux expérimentations novatrices de l’avant-garde russe en est un témoignage éclatant.
Jean-Claude Marcadé
Le Pam, janvier 2009
[1] Igor Markevitch, Le testament d’Icare, choix d’écrits présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Bernard Grasset, 1984, p. 153
[2] Marina Tsvetaeva, Nathalie Gontcharova, sa vie, son oeuvre, Paris, Clémence Hiver, 1990, p. 132 (trad. Véronique Lossky)
[3] Victor Breyer, in catalogue : Les Ballets Russes de Serge de Diaghilev. 1909-1929, Strasbourg, À l’ancienne douane, 1969, p. 141
[4] Waldemar George, Larionov, Paris, La Bibliothèque des Arts, 1966, p. 92
[5] Boris Kochno, cité par Victor Breyer, op.cit., p. 148
[6] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 78-79
[7] Waldemar George, op.cit., p. 100
[8] Survage, Essai sur la synthèse plastique de l’espace et son rôle dans la peinture [1920], in Ecrits sur la peinture, Paris, L’Archipel, 1992, p. 35
[9] Larionov, cité par Waldemar George, op.cit., p. 102
[10] Paul Dukas, «Noces d’Igor Stravinsky» [juin 1923], in Chroniques musicales sur deux siècles 1892-1932, Paris, Stock, 1980, p. 158, 159
[11] Boris Kochno, cité ici par Pierre Brullé dans le catalogue Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé, 1998
[12] Cf. Donald Windham, «The Stage and Ballet Designs of Pavel Tchelitchew» [1944], in catalogue Pavel Tchelitchew 1898-1957. A Collection of Fifty-four Theater Designs c. 1919-1923, Londres, The Alpine Club, 1976, p. 4-6
[13] Cf. Denis Bablet, «Le photomontage de l’image à la scène», in Collage et montage au théâtre et dans les autres arts, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1978, p. 100-101
[14] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 246
[15] J.-P. Crespelle, «Pavel Tchelitchew 1898-1957», in catalogue Hommage à Tchelitchew, Paris, Galerie Lucie Weill, 1966
Сергей Дягилев и русский авангард
Жан-Клод Маркадэ
Знаменитое восклицание «Étonne-moi!» («Удиви меня!»),
брошенное Сергею Дягилевым Жану Кокто – было ли оно, как
пишет Игорь Маркевич (его последнее открытие и последняя
любовь), «капризом скептика и парвеню
художественного языка»?
[ Igor Markevitch, Le testament d’Icare, choix d’écrits
présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Bernard Grasset,
1984, стр. 153.]
Либо – и это кажется более вероятным – не было ли
оно проявлением свойства гения, первооткрывателя, устроителя
выставок, организатора концертов и новаторских спектаклей,
оставивших след на протяжении всего XX-го века? Дягилев был
камертоном самых новаторских эстетических устремлений своей
эпохи, и совершенно естественно, что он обращался к наиболее
оригинальным европейским художникам, превращая свои
спектакли в место для экспериментирования с художественными
«измами» всех мастей. Намереваясь с самого начала ХХ века
познакомить весь мир с художественными новшествами родины,
России, он не преминул обратиться с призывом к выдающимся
представителям «левого искусства», русского и советского – того
искусства, которое принято называть «русским авангардом».
Европейцы смогли при этом познакомиться с
примитивизмом, фовизмом, кубофутуризмом, лучизмом, орфизмом и контруктивизмом в разных его формах.
Декорации и костюмы Наталии Гончаровой для оперы-балета
Римского-Корсакова Золотой петушок, показанной в мае 1914
года в Париже, знаменовали собой радикальный разрыв с
эстетикой предыдущего периода Русского балета, где
господствовали символизм и Арт Нуво. Гончарова воплотила
колористический блеск русского примитивизма,
присутствовавший в народных картинках-лубках, в иконописи, в
декоративизме, присущем культуре древней и по преимуществу
крестьянской, для которой характерна, в частности, пестрота
тканей. На эту структурную основу прививались самые
новаторские пластические принципы, кубофутуристические и
лучистские, которые художница, вместе со своим спутником
Михаилом Ларионовым, незадолго до того продемонстрировала
в Москве, в Петербурге и в Париже. Красные и золотые цвета
сверкают в невиданной ранее праздничной феерии
красочной палитры. По этому поводу Марина Цветаева сумела
написать:
«Здесь время и место сказать о Гончаровой –
проводнике с Востока на Запад – живописи не столько старо-
русской: китайской, монгольской, тибетской, индусской. И не
только живописи. Из рук современника современность охотно
берет – хотя бы самое древнее и давнее, рукой дающего
обновленное и приближенное».
[Marina Tsvetaeva. Nathalie Gontcharova, sa vie, son
oeuvre, Paris, Clémence Hiver, 1990, стр. 132 (trad.
Véronique Lossky). Здесь цитируется по Марина
Цветаева, Наталья Гончарова. Жизнь и творчество;
Марина Цветаева, Избранная проза в двух томах. 1917–
-
Том первый, New York, Russica Publishers, 1979,
стр. 327.]
С Золотого петушка начинается
тесное сотрудничество Гончаровой и Ларионова с Русским
балетом, которое продолжилось до самой смерти Дягилева в
1929 году.
Гончарова выполнила также серию гуашей, преимущественно на
религиозные сюжеты, в стилизованном под византийскую
традицию стиле, для балета на церковную музыку под названием
Литургия, работа над которым шла в 1915 году, и который
остался неосуществленным.
Для балета Естественные истории 1916 года на музыку Мориса
Равеля, также не реализованного, Ларионов задумал
«движущиеся декорации и механические костюмы на основе
пластических формул ярко футуристического толка».
[ Victor Breyer, в каталоге Les Ballets Russes de Serge de
Diaghilev. 1909–1929, Strasbourg, À l’ancienne douane,
1969, стр. 141.]
Декорации и русские танцы балета Полуночное солнце 1915 года
дали Ларионову возможность реализовать свои
неопримитивистские устремления, ради которых он
ниспровергал, еще с 1908 года, вековые устои русского
академического искусства. Для этого «праздника солнца»
Ларионов создал красочные костюмы (с доминирующими
цветами желтым, фиолетовым и красным), а головы артистов
украсил фантастическими цветами. Как писал Вальдемар Жорж,
«правдоподобие было принесено в жертву ритму. Жесты были
конвульсивны. Тона – контрастными. Огромные солнца были
нарисованы на пестрых блузах танцоров. Все пространственные
взаимоотношения оказались модифицированы».
[ Waldemar George, Larionov, Paris, La Bibliothèque des
Arts, 1966, p. 92.]
В Русских сказках 1917 года представлена была старая Россия, но
в синтезе архаизма и современности, с чередованием волшебства
и шутовства. Южанин Ларионов мог здесь дать волю своему
юмору, ярко проявившемуся при создании фантастических
существ – полу-людей и полу-зверей – на основе персонажей
русского фольклора (например, злой Кикиморы, доблестного
Бовы-королевича и колдуньи Бабы-Яги), а также и украинского
(персонажей рождественских колядок, например). При создании
декораций художник «изобразил водоросли, пунцовые цветы,
покрывшиеся росой в тумане, избу, освещенную полуденным
зеленым светом леса, где развертываются устрашающие
сюжеты».
[ Борис Кохно, цит. по Breyer 1969, стр. 148.]
Дягилев настаивал на том, чтобы все было проникнуто сияющим
многоцветием славянского мира. В 1918 году он поручил Соне
Делонe сделать костюмы для балета Клеопатра, котoрый был
поставлен в 1909 году с декорациями и костюмами Льва Бакста,
погибшими потом при пожаре в 1917 году. Декорации были
выполнены Робером Делоне. Так на сцене материализовывался
орфизм. Украинская цветовая гамма Сони Делоне также
получила там блестящее воплощение, с игрой перемежающихся
солнечных окружностей и лучей. Художница рассказывала,
какой виделась ей Клеопатра – «она казалась мумией, с которой
постепенно снимают повязки. Все они разные. … Когда мумия
оказывалась полностью распеленутой, прожектора освещали
царицу, одевая ее в световой костюм: диски на груди,
концентрические круги всех цветов и с жемчугом как украшение
на животе. Эти диски есть на одном саркофаге в Лувре».
[ Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au soleil, Paris, Robert
Laffont, 1978, стр. 78–79.]
В 1921 году постановка Шута – русской фантазии на музыку
Сергея Прокофьева, с декорациями и костюмами Ларионова –
обернулась полным провалом. Декорации представляли
одновременно окно на Север и дверь на Юг, а стены были
Востоком и Западом. Костюмы были выполнены из бумаги,
клеенки и картона. Это был триумф русского кубофутуризма на
основе неопримитивизма. Жорж, который видел эту постановку,
свидетельствует:
«Шут – спектакль совершенно
ошеломляющий. В нем дух невинности перемешивается с духом
насмешки. Гипотезы математика, чувствительного геометра и
жонглера соревнуются здесь в эксцессах горячечного
поэтического воображения».
[Waldemar George 1966, стр. 100.]
И еще к одному представителю русского авангарда – Леопольду
Сюрважу (Штюрцваге) – обратился Дягилев с заказом на
декорации и костюмы: для оперы-буфф Игоря Стравинского
Мавра, в 1922 году. Художник, который был одним из пионеров
абстракционизма, показавшим в 1913 году в Париже свои
Цветные ритмы, впоследствии изобрел оригинальную форму
кубизма, которую определил следующим образом:
«Множество
простых геометрических форм, вставленных одна в другую,
связанных единым центром, на глаз кажущимся органичной
централизованной группой, способной намекать на глубину, но
без взламывания плоскости, без имитации ракурса предметов в
обычной перспективе».
[ Léopold Survage, «Essai sur la synthèse plastique de
l’espace et son rôle dans la peinture» [1920], in Écrits sur
la peinture, Paris, L’Archipel, 1992, стр. 35.]
Начиная с 1922 года Ларионов и Гончарова больше не
используют в своих мизансценах восточные радужные переливы
с их лучистскими и примитивистским кубофутуризмом. С
работы над балетом-буфф Лиса [Байка про Лису, Петуха, Кота да Барана] можно говорить о
возникновении некоего «конструктивизма» в декорациях и
костюмах Ларионова. Конечно, Ларионов, как и Якулов, мог
сказать, что «построенные» декорации уже существовали на
русских частных сценах уже около 1910 года. С другой стороны,
еще до театрального конструктивизма, разработанного Любовью
Поповой и Варварой Степановой в 1922 году в театре Всеволода
Мейерхольда, он уже существовал, с 1916 года, в Камерном
театре Таирова, где декорации делали Александра Экстер,
Якулов и Александр Веснин. В любом случае, постановка
Лиcица была осуществлена в двух версиях: 1922 и 1929 года.
Первая – более традиционная, в стиле украинского «вертепа»,
вторая – это шаг к дифференциации слишком обобщенных
персонажей (имя каждого наносится вышивкой на его трико), как
в средневековом или елизаветинском театре. Танцовщики и
гимнасты передвигаются среди трапеций, сеток и наклонных
плоскостей. Послушаем Ларионова:
«Насест, на котором сидел
Петух в 1922 году, в 1929 был увеличен до размеров платформы,
поддерживаемой столбом и закрепленной только с одной
стороны четырьмя стальными прутами. На платформе время от
времени размещались по очереди четверо персонажей-
танцовщиков и трое персонажей-акробатов, которые их
дублировали в тех же костюмах. Эта платформа, напоминающая
те, что используется в цирке акробатами, на поверхность ее ведет
лестница. Сверху подвешены пеньковые веревки, которые
акробаты используют для прыжка из-за кулис на сцену,
выполняя па-де-жеан, или для того, чтобы вскарабкаться
наверх».
[ Ларионов, цитируется у Вальдемара Жоржа в Waldemar
George 1966, стр. 102.]
Согласно Борису Кохно, Дягилев попросил Гончарову в 1923
году
для балета Стравинского Свадебка, («изображения хореографических движений в четырех картинах»),
скопировать покрой костюмов с одежды, которую танцовщики
труппы обычно носили на репетициях. В этом есть отголосок
«прозодежды» – производственной одежды, введенной Поповой
и Степановой в театре Мейерхольда в 1922 году, чтобы
упразднить местный колер. Тем не менее, Гончарова придаст
всему русский оттенок, удлинив туники балерин до длины
сарафанов и наделив блузы танцовщиков-мужчин застежкой как
у русской косоворотки. Г. Дж. Уэллс отметил, что этот балет, где
крестьян изображали не в крестьянской одежде, а одетыми
просто в белое с черным, был визуальным вополощением
русской души. В своей замечательной статье Поль Дюка заметил,
что «как спектакль [эта постановка] ломает все рамки,
переиначивает всякую классификацию и сразу демонстративно
занимает свое место вне всех известных видов балета. … В
России видели ли когда-нибудь в деревне подобную свадьбу?
Сами мы еще ли в России, в доисторический период, или в мире
еще более отдаленных веков, за гранью земного времени и
земной реальности, в темных чертогах, где человеческие
личинки символически празднуют свою мрачное
бракосочетание?».
[ Paul Dukas, «Noces d’Igor Stravinsky» [июня 1923], in
Chroniques musicales sur deux siècles 1892–1932, Paris,
Stock, 1980, стр. 158 и 159.]
В дальнейшем Русский балет предложит сценографию, где
конструктивистский элемент будет присутствовать в разных
вариациях, и это будет или «конструктивный реализм», и
кинетизм Наума Габо и Антона Певзнера, или романтический
конструктивизм Георгия Якулова, или сюрреалистический
конструктивизм Павла Челищева.
В 1926 году, когда Габо и Певзнер приступили к постановке
балета Анри Соге Кошка, они уже были известны как
скульпторы. Использование целлулоидных кругов и
прямоугольников создало совершенно необычную прозрачную
текстуру. Эти формы приводились в движение танцовщиками,
которые вводили их на сцену постепенно, по ходу действия.
Подобный кинетизм уже практиковался Поповой в Москве в
постановке Великодушного рогоносца. Сцена была покрыта
черной клеенкой, занавес также был из черной клеенки. Кохно
вспоминал:
«Построить декорации для Кошки было нелегко.
Габо и Певзнер должны были самостоятельно выполнить
металлические части этой декорации, полностью составной, и их
появление в мирных отельчиках и семейных пансионах Монте-
Карло, где они остановились на время работы, вызывало общую
панику и разгоняло традиционную клиентуру. Все видели, как
они кружили в коридорах с паяльными лампами в руках, в
странных защитных масках, которые делали их похожими на
водолазов, а когда, вскоре после их приезда, из их комнат стал
раздаваться еще и адский шум, дирекция выставила их вон».
[Борис Кохно цитируется здесь Пьером Брюлле; см. в
каталоге: Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé,]
Дягилев не удовольствовался этим вторжением в область чисто
художественного конструктивизма и пригласил армянского
художника Якулова для работы над декорациями и костюмами к
балету Прокофьева Стальной скок. Этот «индустриальный
балет» решительно вытеснил «умирающих лебедей» и призван
был представить пред очи Европы достижения советского
конструктивизма. Здесь в оформлении Якулов учитывал свою
предыдущую работу у Александра Таирова (Жирофле-Жирофля,
1922 г.), но также и механистические декорации Поповой для
Великодушного рогоносца, как и для Земли дыбом у Мейерхольда
(1922–1923 гг.). И у Якулова были лестницы-стремянки,
платформы, крутящиеся колеса, трансмиссии, молоты всех
размеров, удары которых смешивались с музыкой оркестра,
световые сигналы, которые вибрировали, мигая и вспыхивая
огнем и цветом. Поиски сценографических решений для
Стального скока оставили след во многих последующих
постановках, не исключая Новые времена (1936 г.) Чарли
Чаплина и такие балеты, как Нуклея (1952 г.), который оформил
Кальдер, или Похвала глупости, поставленный Тэнгли в 1967
году.
Под конец, незадолго до смерти, Дягилев поручает Челищеву
создать декорации к балету Николая Набокова Ода. В 1918–1919
годах Челищев работал в Киеве в ателье Экстер, где и выполнил
свои первые декорации и эскизы костюмов для одной сцены в
постановке режиссера К.А. Марджанова [Марджанишвили], оставшейся
неосуществленной. Позже художник продолжил свои
театральные эксперименты в Берлине в 1922–1923 годах, где он
подружился с Иваном Пуни. В 1923 году Дягилев увидел
оформленный им балет Bojarenhochzeit (Боярская свадьба), со
сценическими элементами в кубистско-экспрессионистком
духе.
[ См. Donald Windham, «The Stage and Ballet Designs of
Pavel Tchelitchew» [1944], в каталоге Pavel Tchelitchew
1898–1957. A Collection of Fifty-four Theater Designs c.
1919–1923, London, The Alpine Club, 1976, стр. 4–6.]
Работа, сделанная Челищевым для Оды, была
исключительно оригинальной: сценическое пространство,
убранное синим тюлем, было геометризировано посредством
сети из металлических прутьев, которые создавали предметы, и
все было пронизано светом волшебного фонаря и проекцией
кинофильма. Использование кинопроекции на театральной сцене
было еще абсолютным новшеством. Францис Пикабиа обновил
этот метод для оформления балета Сати Отдых в 1924 году
[ См. Denis Bablet, «Le photomontage de l’image à la
scène», in Collage et montage au théâtre et dans les
autres arts, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1978, стр. 100–]
-
для
Шведского балета. Украинский художник Анатоль Петрицкий и
режиссер Гнат Юрà использовали, в 1925 году, коллаж из
киноэкрана при оформлении театральной версии повести Гоголя
Вий в Государственном театре драмы им. Ивана Франко в
Харькове.
[ См. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge
d’Homme, 1990, стр. 246.]
Французский критик Жан-Паул Креспель говорил, в
связи с Челищевым, о «сеточном стиле» живописи последнего,
что со всей полнотой применимо и к этой его театральной работе
над постановкой Оды. Тот же критик уверяет, что русский
художник «принадлежит миру алхимиков, астроголов и магов», и
что эта «магия … делает все для того, чтобы стали ощутимы
тайны и драмы человека, обращенного лицом ко Вселенной».
[ J.-P. Crespelle, «Pavel Tchelitchew 1898-1957», в
каталоге Hommage à Tchelitchew, Paris, Galerie Lucie
Weill, 1966.]
Таким образом, декорации к Русскому балету синтезировали,
частично благодаря художникам-выходцам из царской России и
из Советского Союза, новейшие театрально-декорационные
приемы. Дягилев в полной мере уловил «шум времени».
Использование им результатов новаторских экспериментов
русского ававнгарда свидетельствует об этом со всей полнотой.
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Exposition Sabine Buchmann à Darmstadt, mai-juin 2024

Brüssel, 28. Mai, 2024
„Malerei Sabine Buchmann Brüssel; Gerry Keon, London; Margot Middelhauve, Darmstadt“ Atelierhaus-Vahle – Galerie C. Klein
Zeitraum 26. Mai 2024 – 29. Juni 2024Bild Nr. 1
Titel: „Épanouissement – Entfaltung“ Format: 0,52 x 0,58 m
Material: Mischtechnik auf Reispapier 2023/20241
Bild Nr. 2
Titel: „Épanouissement – Entfaltung“ Format: 0,92 x 0,63 m
Material: Mischtechnik auf Reispapier 2023/2024Bild Nr. 3
Titel: „Épanouissement – Entfaltung“ Format: 0,92 x 0,63 m
Material: Mischtechnik auf Reispapier 2023/20242
Bild Nr. 4
Titel: « La nature est un tableau vivant … Nous sommes le cœur vivant de la nature … « « Die Natur ist ein lebendiges Bild … Wir sind das lebendige Herz der Natur … » (Malewitsch) Format: 1,00 x 1,00 m
Material: Vinyl, Sand auf Leinwand
2024Bild Nr. 5
Titel: « La nature est un tableau vivant … Nous sommes le cœur vivant de la nature … «„Die Natur ist ein lebendiges Bild … Wir sind das lebendige Herz der Natur … » (Malewitsch) Format: 1,00 x 1,00 m
Material: Vinyl, Sand auf Leinwand
2024Bilder Nr.: 8 – 9 – 10
Titel: „Die Winterreise – Hommage à Schubert“ Triptychon
Formate: 3 x 0,80 x 0,80 m
Material: Sand, Vinyl, Seil auf Leinwand
2023 -
Exposition Alvaro Vargas à Paris en novembre 1991 (Archives V. & JCl. Marcadé
Exposition Alvaro Vargas à Paris en novembre 1991 (Archives V. & JCl. Marcadé)
(Visite de Katia Zoubtchenko, de son compagnon Stéphane qui a photographié l’exposition, du peintre ukrainien Volodymyr Makarenko et de sa femme Vika)

ENTRÉE DANS L’EXPOSITION ALVARO VARGAS CHEZ MAECADÉ 36 RUE SAINT-SULPICE À PARIS 
LE PHOGRPHE STÉP)HANE, COMPAGNON DE KATIA ZOUBTCHENKO, VIKA MAKARENKO, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, VOLODYMYR MAKARENKO 
KATIA ZOUBTCHENKO 
JEAN-CLAUDE MARCADÉ 
TABLEAU D’ALVARO VARGAS À LA FENÊTRE DONNANT SUR LA ROSACE D’UN CÔTÉ DE L’ÉGLISE SAINT-SULPIOCE -
S.P. Diaghilev (1872-1929) et I.B. Markevitch (1912-1982) [du milieu de l’année 1928 au milieu de l’année 1929] [Perm , 2009]

Je présente ici la traduction en français que je viens de faire. de ma conférence prononcée en russe au Colloque international « Les VIIèmes conférences diaghiléviennes » dans la ville de Perm en mai 2009 et publiée dans le recueil S.P.Djagilev i sovremennaja kul’tura [Diaghilev et la culture contemporaine], Perm, 2010, p. 94-107
S.P. Diaghilev (1872-1929) et I.B. Markevitch (1912-1982) [
[du milieu de l’année 1928 au milieu de l’année 1929] [Perm , 2009]
Igor Borissovitch Markevitch est né en 1912 à Kiev. Il venait d’une vieille famille noble. Du côté du père, parmi ses ancêtres se trouvaient non seulement les hetmans Dorochenko, Kotchoubeï et Poloubotok, mais aussi le poète et folkloriste, ami de Gogol et, surtout, de Glinka – Nikolaï Andréïévitch Markevitch, auteur, soit dit en passant, de la première Histoire de la Petite Russie. Du côté de sa mère, née Wulffert, son grand-père n’est autre qu’Ivan Pavlovitch Pokhitonov (1850-1923) un beau peintre paysagiste, dont Igor Borissovitch a hérité un vif intérêt pour les beaux-arts.[1]
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, les Markevitch sont en Europe. Le père, Boris Nikolaïévitch, a été soigné pour la tuberculose dans un sanatorium suisse. Les révolutions russes de 1917 ont pris au dépourvu la famille Markevitch en Suisse. Boris Nikolaïévitch était pianiste et donnait des cours de musique pour assurer les besoins matériels de la famille. Il est mort en 1923.
Le jeune Igor commence à étudier dans une ambiance musicale, compose à 13 ans sa première œuvre Noces, qu’il a jouée devant le grand pianiste français Alfred Cortot (1877-1962) en 1925. Corto fut favorablement surpris par la maîtrise de cette pièce pour piano, où il sentait une certaine influence de Ravel et même de Satie. Le critique anglais David Drew écrit :
« Comme chez Satie, les accords harmoniques, ainsi que les archaïsmes, tendent à l’insolite.» [2]
Alfred Cortot convainc la mère d’Igor d’envoyer ce dernier à Paris pour être inscrit au conservatoire. À Paris, Cortot ne se soucia pas seulement du perfectionnement musical, surtout pianistique, de cet adolescent doué, mais publia également Noces chez son éditeur parisien en 1927. Igor Markevitch avait 15 ans !
Pour apprendre l’harmonie, le contrepoint et l’analyse musicale, Cortot le dirigea vers la célèbre pédagogue française, cheffe d’orchestre, organiste et compositrice Nadia Boulanger. Du côté maternel, Nadia Boulanger était russe, sa mère est née princesse Mychetskaya. Nadia Boulanger est une figure légendaire du Paris musical des années 1920 jusqu’à sa mort en 1979. Dans ses mémoires Être et avoir été, Markevitch écrit :« Je pense que peu de maîtres ont atteint l’art d’analyse musicale de Nadia Boulanger. Et combien de musiciens autres que moi ont appris, grâce à elle, à lire une partition en profondeur ! Durant les premières années, nous étudiâmes surtout les sonates de Beethoven et les cantates de Bach. J’avais l’impression de suivre des leçons d’anatomie où au lieu de disséquer, nous reconstruisions l’ouvrage en refaisant le chemin de l’auteur ». [3]
Au cours de l’été 1928, le sort d’Igor, 16 ans, a soudainement changé. Cela s’est produit grâce à une figure haute en couleur du Ballet russe de Diaghilev, à savoir la danseuse Alexandra Troussévitch, qui de temps en temps jouait auprès de Sergueï Pavlovitch le rôle de secrétaire ès missions spéciales, une sorte de factotum qui essayait d’obtenir pour son maître la collaboration de personnes célèbres, ainsi que de découvrir de nouveaux talents. Amie de la mère de Markevitch, Alexandra Troussévitch, avait entendu parler dans le monde musical parisien du wunderkind qui était célébré par Cortot et Nadia Boulanger. Elle a demandé à Igor d’écrire une œuvre spécialement pour Diaghilev, puis a commencé à construire toute une intrigue pour attirer l’attention de Sergueï Pavlovitch sur cette merveille adolescente, dans laquelle elle trouvait une ressemblance avec l’ancienne affection de Diaghilev, Léonide Miassine. Après divers rebondissements, que Markevitch décrit avec humour dans ses mémoires[4], il y eut, en novembre 1928 au Grand Hôtel de Paris, la rencontre fatidique du célèbre créateur du Ballet russe, Sergueï Pavlovitch Diaghilev, 50 ans, et du pianiste et compositeur Igor Borissovitch Markevitch âgé de 16 ans. Igor joua au piano ses premières œuvres qui ne furent pas appréciées par le maître qui trouvait qu’elles n’étaient pas « nouvelles » :
« Je vous l’ai dit, vous devez me préparer Demain et vous ne pensez qu’à Hier ».[5]
Cette remarque faisait référence à une conversation qui avait eu lieu quelques heures plus tôt le même jour, quand Igor lui avait demandé pourquoi il ne programmait pas Daphnis et Chloé de Ravel, à quoi Sergueï Pavlovitch lui avait répondu :
« Je n’aime pas que vous vous intéressiez aux œuvres d’hier, vous devez vous inspirer dans Avant-hier ou Aujourd’hui ».[6]
Ces déclarations doivent être commentées. Probablement que le jeune Igor ne savait pas que Diaghilev avait une double attitude à l’égard de Ravel et, en particulier, à l’égard du ballet Daphnis et Chloé. Ce ballet Diaghilev l’avait déjà commandé pour la première saison du Ballet russe de 1908-1909. Ravel faisait traîner la composition, ce qui provoquait l’irritation du commanditaire et, et, plus encore, quand Ravel eut terminé la partition en 1912, la première mondiale eut lieu non pas au Ballet russe avec la chorégraphie de Fokine, mais aux Concerts Colonne, ce qui a scandalisé Diaghilev et Fokine, lequel a quitté la compagnie après cette saison : la raison principale était le fait que Diaghilev avait nommé Vaslav Nijinsky comme chorégraphe de ce ballet. Fokine n’a accepté de revenir au Ballet russe qu’après la séparation complète de Sergueï Pavlovitch d’avec Nijinsky en 1913.
Un autre fait de l’attitude pas tout à fait amicale de Diaghilev envers Ravel est le travail de ce dernier avec la troupe concurrente d’Ida Rubinstein, ce que Diaghilev a considéré non seulement comme du mauvais goût, mais aussi comme une trahison. La chose la plus importante dans les déclarations de Diaghilev est qu’il faut toujours avancer, ne pas s’arrêter à une étape déjà passée : il s’agit d’un point significatif de son credo artistique. Markevitch l’a souligné très clairement :
« Terminée, une création n’avait plus d’intérêt, déjà pris qu’il était par de nouvelles recherches. Le succès obtenu avec d’anciens ouvrages, devenus des classiques du Ballet russe et aimés du public, le laissait froid. Seule comptait la bataille à livrer la saison suivante. “ Ne pensez seulement qu’à l’avenir, m’écrivit-il plusieurs fois, tout est là“. Sa terreur en art était de se répéter. Il y avait dans cette attitude quelque chose d’héroïque et de factice en même temps.»[7]
J’ajouterais ici que cela reflète l’esprit de l’époque, lorsque, surtout dans l’art russe de gauche des années 1910 et 1920 ont été proclamés sur tous les modes possibles, le culte du Nouveau et le mépris de la répétition et de la reproduction.
La célèbre exclamation « Étonne-moi », lancée par Diaghilev à Jean Cocteau – était-ce, comme l’écrit Markevitch « un caprice de blasé, parvenu du langage artistique » ?[8] Il me semble que cette exclamation était plutôt la manifestation d’une spécificité du génie, du pionnier, de l’organisateur d’expositions, de concerts et de spectacles novateurs qui ont marqué tout le XXe siècle. Diaghilev n’était ni peintre, ni compositeur, ni chorégraphe, malgré cela ce fut un créateur génial. Il fut le diapason des mouvements esthétiques les plus novateurs de son époque et il s’est adressé tout naturellement aux artistes européens les plus originaux, faisant de ses spectacles un podium pour expérimenter les « ismes » les plus variés de l’art. À cette fin, ayant l’intention de faire connaître au monde entier les innovations artistiques de sa patrie, la Russie, il n’a pas manqué de faire appel à des représentants éminents de l’art de gauche russe et soviétique – cet art que l’on a pris l’habitude d’appeler «l’avant-garde russe». Grâce à Diaghilev, les Européens ont pu apprécier le primitivisme, le fauvisme, le cubofuturisme, le rayonnisme (Larionov et Gontcharova), l’orphisme (Sonia Delaunay) et le constructivisme soviétique sous ses différentes formes (Gabo, Pevsner, Yakoulov, Tchélichtchev).
Et Diaghilev voyait dans le jeune Markevitch justement un tel créateur, qui devait aller plus loin que les réalisations musicales que le Ballet russe avait montrées pendant la dernière année de son existence (1927-1929) : La chatte d’Henri Sauguet avec les constructions cinétiques transparentes de Gabo et de Pevsner, Le pas d’acier de Prokofiev dans la conception constructiviste de Yakoulov et Ode de Nikolaï Nabokov dans les maillages oniriques de Tchélichtchev.
Revenons à la première rencontre décisive d’Igor avec Sergueï Pavlovitch après que les premières pièces jouées n’eurent pas semblé convaincantes et qu’il était temps de mettre fin à l’audience – Diaghilev regarda sa montre pour que tout soit clair. Et alors, Igor avec le courage de ses 16 ans dit :
« J’aimerais vous montrer encore ma dernière œuvre. Je l’ai composée exprès pour vous. Un mouvement en est juste terminé. C’est une musique très nouvelle. »[9]
Markevitch raconte comment Diaghilev parut hésiter, puis se rassit :
« “Voyons un peu – dit-il en souriant, ce n’est pas facile de composer une musique très nouvelle “. Lorsque j’eus joué ce qui deviendrait le finale de ma Sinfonieta, je regardai Diaghilev. En proie à une très vive agitation, il tirait son cou hors de son faux col comme s’il y avait eu trop de peau emprisonnée dedans, tic familier lorsque quelque chose l’agitait. “Pourquoi n’avoir pas joué cela tout de suite ? Quand avez-vous écrit ce morceau ? “ Je répondis qu’il s’agissait d’un mouvement d’une symphonie dont le reste était en voie d’achèvement. “Pouvez-vous me le rejouer ? “ demanda-t-il […] Après que j’eus terminé, Diaghilev me saisit le bras : “ Mais qu’est-ce qui vous a amené à écrire une musique pareille ? “ […] Enhardi par son attitude, je sortis de ma réserve et lui expliquai tant bien que mal ce que je voulais faire. Pour moi, le langage musical avait le pouvoir de recréer le monde dans le domaine des sons. Je pensai, dis-je, que les principes de la réalité trouvaient leur inscription dans la matière sonore […] Tous ces principes, ajoutai-je, ont leur correspondance en musique. Schopenhauer a raison de penser qu’elle est une métaphysique sensible, mais cette ‘sensibilité’ vient de son contact avec le devenir des choses. »[10]
Diaghilev interrogea également Igor sur ses études avec Nadia Boulanger, sur ses connaissances musicales. Igor lui joua pour la troisième fois sa composition et Diaghilev s’est alors exclamé :
«Terminez vite le reste et que ce soit dans le même style !» [11]
En sortant, ils rencontrèrent Coco Chanel, à qui il présenta son nouveau protégé, en disant :
« Ma chère Coco, voici un enfant qui nous réserve bien des surprises. »[12]
Le lendemain, Diaghilev envoya à Igor l’édition originale de Rouslan et Lioudmila de Glinka avec cette dédicace :
« Ne la regardez pas comme le produit d’une “époque“ – c’est tout bonnement notre Évangile national. »[13]
L’une des qualités de Diaghilev était son énergie tonique et stimulante, une autorité due à la justesse de ses jugements et de ses exigences. Il y avait chez lui aussi des caprices de barine et un certain snobisme, mais ce n’était qu’une enveloppe superficielle, une concession à la vie mondaine, grâce à laquelle il obtenait de l’argent auprès des riches, dans la majorité des cas auprès des femmes. En fait, Diaghilev a été au service du seul art avec toutes ses forces charnelles, affectives et spirituelles, et dans ce domaine la vulgarité n’avait pas de place.
Après que Markevitch eut terminé sa Sinfonietta , Diaghilev lui commanda un concert de piano. Pour l’aider à orchestrer, il s’arrangea pour qu’il étudie avec le compositeur italien Vittorio Rieti. Markevitch note dans ses mémoires :
« Excellent choix. Plein de l’expérience du dosage et des timbres Rieti avait des conceptions rossiniennes, et aérées de l’orchestre. Il me communiqua des principes solides qui jouèrent un rôle utile au fur et à mesure que je développais mes connaissances de l’instrumentation. »[14]
Les 10 lettres restantes dans les archives de Markevich sont probablement les restes d’une correspondance plus importante. Diaghilev y montre sa vocation de mentor et de pédagogue dans le sens grec du mot. Il fournit au jeune compositeur des livres et des notes, lui envoie deux lettres de Debussy, des billets pour le Barbier de Séville, l’emmène à Bruxelles pour voir Le Joueur de Prokofiev, ou envoie encore une dépêche :
« Ne manquez pas pour rien au monde Mozart conduit par Bruno Walter ».[15]
Diaghilev suit toujours le travail d’Igor sur le concert de piano qu’il lui a commandé – depuis Monte-Carlo ou lors de ses visites à Paris. Igor lui écrit. Voici la réaction de Sergueï Pavlovitch à une lettre :
« Elle me plaît cette lettre en forme de mémoires quotidiennes [sic]. Quel joli français, mais à quel point ce serait plus pénétrant en russe. – Oui, je vous le répéterai souvent. La fin de la lettre est moins heureuse, que le commencement : comment votre “volonté ne tiendra-t-elle pas“ ? Et alors ? Déjà un échec ? Le Concertino est donc commencé – n’ayez pas peur d’être à court de temps pour le composer – Votre œuvre – pourquoi ne pourrais-je dire un peu la “notre“ [sic] – ne doit pas manquer de volonté !
N’oubliez jamais, qu’il ne s’agit que de “savoir vouloir“ – tout le reste vient tout seul.»[16]
Dans ses mémoires, Markevitch écrit que ce soin constant et l’intervention de Diaghilev dans le processus créatif des autres étaient à la fois positifs et tyranniques, et aussi une sorte de compensation d’un homme non-créateur :
« Il s’immisçait tellement dans la création d’autrui qu’il finissait par s’en croire
la source. »[17]
Sergueï Pavlovitch a tout fait pour rendre son protégé célèbre dans le monde artistique. Il le fait connaître à la mécène Princesse de Polignac, dont le salon était un centre mondain et culturel dans la capitale française, à Misia Sert, à Prokofiev, de Falla, Cocteau, Larionov, de Chirico et d’autres. Un mois avant sa mort, après la première londonienne du Concerto de piano d’Igor le 15 juillet 1929, Diaghilev l’emmène à Munich, où il doit rencontrer Richard Strauss, probablement pour lui commander un ballet. Sergueï Pavlovitch et Igor étaient présents au Théâtre de la Résidence – du 30 juillet au 4 août 1929 à Cosi fan tutte , à La flûte enchantée » sous la direction de Richard Strauss lui-même, et aux Meistersinger von Nürnberg et Tristan et Isolde . La rencontre personnelle de Markevitch avec Richard Strauss restera gravée pour toujours dans la mémoire du jeune compositeur débutant. Dans ses conversations avec lui, il fut particulièrement intéressé par l’idée que la musique devrait se nourrir de la tradition pour trouver de nouvelles voies. On peut dire que dans les 26 opus de sa production ultérieure – il a professé ce principe. Le musicologue russe Piotr Souvchinsky a bien noté qu’ au début, Markevitch avait été attiré par la musique polyphonique, les fugues et les formes strictes, mais que dès les premières œuvres une matière sonore était apparue qui n’appartenait qu’à lui seul, laquelle nous permit de découvrir une imagination très riche.[18] Souvtchinsky rappelle également que Diaghilev avait affirmé qu’avec Markevich, une nouvelle génération s’était lancée dans la musique.
De Munich, les deux amis se rendirent à Salzbourg, où le festival venait d’ouvrir. Ils ont regardé Don Giovanni sous la direction de Franz Schalk le 6 août. Ce sont les derniers moments passés ensemble de Sergueï Pavlovitch et d’Igor Markevitch. À la gare d’Innsbruck, où Igor rentra chez lui en Suisse, Diaghilev, selon la coutume orthodoxe, le bénit depuis le quai. Il partit lui-même pour Venise, où il mourut du diabète qui l’avait affligé pendant de longues années le 19 août 1929. Dans ses mémoires, Markevitch raconte qu’au cours de ce dernier voyage ensemble, ils ont parlé du ballet Les habits du roi, conte de fées d’Andersen, que Diaghilev lui avait commandé après qu’il eut terminé le concert de piano. Le livret avait été écrit par le secrétaire permanent de Sergueï Pavlovitch, Boris Kochno. Il existe un contrat daté du 17 juin 1929 avec la signature de Diaghilev au nom de la mère d’Igor, qui détermine les montants mensuels que devait recevoir Markevitch pendant un an – du 1er août 1929 au 1er août 1930. Le jeune compositeur voulait expérimenter dans cette nouvelle œuvre, dont ne reste qu’un petit passage, de nouveaux procédés – entre autres, donner à chaque instrument la possibilité, lorsque a cessé la direction de l’ensemble, de jouer sa partie à son gré – ce qui annonçait conceptuellement la pratique aléatorique d’après la Seconde Guerre mondiale.
Alors qu’il vivait à Florence avec sa femme Kira Nijinskaya chez le célèbre critique d’art Bernard Berenson et qu’il participait à la résistance italienne au fascisme, Markevitch cessa d’écrire sa propre musique et se consacra entièrement à la direction. Il a expliqué qu’il croyait que mille ans d’un certain type de musique avaient pris fin et qu’était venu le temps d’une autre forme pour l’art des sons.
Ainsi, au printemps 1929, Diaghilev s’était rendu à Londres pour préparer une journée musicale pour le 15 juillet au Royal Opera House « Covent Garden ». Le programme de l’après-midi était composé du ballet Renard de Stravinsky dans les décors de Larionov et du Concerto pour piano d’Igor Markevitch, « joué par le compositeur lui-même avec l’orchestre du Covent Garden sous la direction de Roger Désormière », comme on l’écrit dans le livret. De Londres Diaghilev écrit à Igor que le théâtre est énorme et que les gens sur la scène semblent des microbes, mais que les représentations sont brillantes car Londres est maintenant une ville unique au monde, où il y a encore de l’élégance, où les salles sont magnifiques. Deux jours plus tard, il informe Igor de ses problèmes, lui rapporte qu’il avait vu Sir Thomas Beacham qui ne pouvait diriger le concerto car il était engagé ailleurs. Il lui dit aussi que Rieti lui avait écrit des mots gentils sur Iui et sur ses débuts, et aussi qu’il était appelé à Londres « le jeune homme de la princesse de Polignac »…
La veille du concert, alors qu’Igor était quelque peu nerveux, Sergueï Pavlovitch l’a invité à dîner et l’a rassuré, rappelant la mission de l’artiste :
« Oubliez-vous, me dit-il, et pour bien servir le public, ignorez-le au moment de l’action.»[19]
Markevitch note dans ses mémoires :
« En plaçant l’action artistique au-dessus de l’ambition personnelle, Diaghilev m’avait guéri du trac avant que je l’aie connu. »
La musique du Concerto pour piano a finalement été bien reçue, bien qu’elle en ait déconcerté beaucoup. Le compositeur lui-même l’a désavouée à la fin de sa vie et il n’y a toujours pas de disque. Cependant, son éditeur, David Drew, y a trouvé de nombreux points intéressants et a publié la partition.
En conclusion, je voudrais citer un article sur Diaghilev dans le numéro de septembre-octobre du magazine musical londonien The Chesterian, c’est-à-dire après la mort de Sergueï Pavlovitch. Après avoir énuméré toutes les réalisations du créateur du Ballet russe – « visionnaire et prophète », l’auteur de l’article ajoute :
« Diaghilev ne se contentait du fait qu’il avait réalisé la synthèse des arts dans le Ballet russe […], il a toujours en vue la promotion de la musique moderne […], bien que dans les dernières nouveautés cela ait pris une place plutôt modeste […] Cependant, une véritable personnalité a été découverte cette année, celle d’un très
jeune homme – il n’a que seize ans – qui étudie encore à Paris – le Russe Igor Markevitch, dont le Concerto de piano a été joué entre deux ballets. Chez ce jeune homme, presque un enfant, il y a une force dynamique, dont la source remonte sans doute à Sravinsky et Hindemith, mais qui n’en est pas moins originale. Avec Stravinsky, il partage la préférence de ce maître pour les méthodes de Bach et de Haendel ; comme ses deux modèles modernes, Markevitch prend plaisir à travailler les passages et le simple mouvement de la gamme du clavier de haut en bas, qui gicle en flots de notes en imitation, en une combinaison polytonique, en transformation rythmique. Il préfère aussi mépriser l’émotion ; il se sert aussi du piano en tant qu’instrument percussif, mais cela révèle son pouvoir d’expressivité, l’intuition de la forme, l’ingéniosité technique et réelle du musicien dans le développement thématique. Il semble qu’avant de quitter ce monde, Diaghilev ait souhaité, en découvrant ce nouveau talent après tant d’autres, livrer une autre preuve de sa perspicacité artistique et de sa pénétration prophétique.»[20]
[1] Markevitch a organisé la première exposition posthume russe d’Ivan Pokhitonov à Moscou à la Galerie nationale Trétiakov en 1963 (voir le catalogue avec sa préface)
[2] David Drew, « Markevich. The Early Works and Beyond”, Il Tempo, 1980, N° 133/4, p. 136
[3] Igor Markevitch, Être et avoir été, Paris, Gallimard, 1980, p. 136
[4] Ibidem, p. 159
[5] Ibidem, p. 168
[6] Ibidem, p. 166
[7] Ibidem, p. 165-166
[8] Igor Markevitch Le testament d’Icare, Paris, Grasset, 1984, p. 153. Markevitch dans ces formulations de 1953, affirme, contrairement à Cocteau, que Diaghilev aurait dit « Étonnez-moi », le tutoiement n’étant pas à l’époque aussi répandu qu’après la seconde guerre mondiale.
[9] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 168
[10] Ibidem, p.168-169
[11] Ibidem, p.169
[12] Ibidem
[13] Lettre de Diaghilev à Igor Markevitch, novembre 1928 (facsimilé, Archives Marcadé)
[14] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 171
[15] Ibidem
[16] Lettre de Diaghilev à Igor Markevitch, novembre 1928 (facsimilé, Archives Marcadé)
[17] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 172
[18] Pierre Souvtchinsky, La Revue musicale, juillet-août 1932, p.95-100
[19] Igor Markevitch, Être et avoir été, op.cit., p. 183
[20] The Chesterian, Vol.XL, N° 81, septembre-octobre 1929, p.13-14
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Mikhaïl CHÉMIAKINE Moja žizn’ : Do izgnanija (Ma vie : avant d’être expulsé), Moscou, AST, 2023

Mikhaïl CHÉMIAKINE
Moja žizn’ : Do izgnanija (Ma vie : avant d’être expulsé), Moscou, AST, 2023
Le livre autobiographique de Mikhaïl Chémiakine est un véritable chef-d’œuvre littéraire. Son originalité vient de ce qu’il se présente comme une mosaïque verbale romanesque. C’est un roman, au sens strict du terme, qui se déroule devant le lecteur, tenant ce dernier constamment en haleine en attendant à chaque nouvel épisode quelle sera la suite. Le peintre, sculpteur et théoricien Chémiakine s’est avéré dans ces
mémoires un grand narrateur. Certes, il y a une grande tradition universelle autobiographique des créateurs, qu’ils soient écrivains, hommes de théâtre ou peintres, et la Russie n’est pas en reste dans ce domaine : que l’on songe, entre autre, à la nouvelle Khlynovsk de Pétrov-Vodkine qui contient, comme les mémoires de Chémiakine, tout un cycle graphique, ou encore à Konstantine Korovine et à son autobiographie intitulée, comme chez Chémiakine, Ma vie.
Le « roman » chémiakinien tient à la fois de la chronique, du genre des moralia, du genre littéraire des caractères avec l’art du portrait verbal, du traité d’art, de la littérature hagiographique, de la polémique… On pense parfois au Don Quichotte de Cervantes et aux romans picaresques anglais ou français à partir du XVIIIe siècle. Il y a toute une partie consacrée à la famille de l’artiste, à la vie dans un appartement communal soviétique. Extraordinairement émouvant est le récit de l’errance religieuse menant aux monastères d’Abkhasie ou des Grottes de Pskov après son internement et le traitement psychiatrique qui lui fut infligé à Léningrad et dont il pense ainsi pouvoir se libérer des séquelles. La tradition du strannik orthodoxe ne saurait pas ne pas être ici invoquée (pensons, entre autre, au chef-d’œuvre de Leskov L’errant enchanté).
À cela s’ajoute, après l’expérience religieuse, la vie mouvementée, désordonnée, conflictuelle, mais aussi amicale du milieu artistique pétersbourgeois non conforme aux normes de l’homo sovieticus.
L’autobiographie est rythmée par les dessins du peintre qui dialoguent avec son récit. Ces dessins sont typiques de sa poétique picturale dans son contrepoint d’un graphisme primitiviste et d’une conception générale onirique, le tout traversé par un humour polysémique qui est présent dans sa prose, tantôt bienveillante, tantôt sarcastique, tantôt fantasmagorique. Chémiakine n’est pas pour rien, dans toute sa création, sous l’ombre de E.T.A Hoffmann et du Dostoïevski des labyrinthes pétersbourgeois.
Le vocabulaire utilisé par l’artiste est d’une richesse exceptionnelle, montrant une grande « culture du mot » et une remarquable érudition aussi bien dans le domaine de la littérature, de la poésie et de la musique. Il ne se prive pas non plus d’utiliser le lexique de la rue, sans cependant ne jamais tomber dans la vulgarité ou l’exhibitionnisme.
Chémiakine, dont on connaît par ailleurs la vie mouvementée, marquée parfois par la violence et le désordre, apparaît ici comme un profond humaniste spirituel, qui jette un regard compatissant et éclairé sur l’humaine condition. Cela ne l’empêche pas de montrer tous les aspects négatifs et même la cruauté de la « comédie humaine » à laquelle il s’est confronté.
Cela concerne aussi bien son père, que sa mère, que toute la faune des appartements communaux soviétiques. Le tableau que fait Chémiakine de la vie soviétique doit être lu
aujourd’hui, alors qu’en Russie existe une tendance à enjoliver ce passé, en voulant oublier ses aspects les plus négatifs.
Avec ce livre, Chémiakine a créé, à partir de son expérience vécue dans sa ville bien-aimée Saint-Pétersbourg, un monument de l’histoire humaine, sociale, esthétique de la Russie après la mort de Staline.
Jean-Claude Marcadé, début mai 2024
Михаил Шемякин, «Моя жизнь : до изгнания». Москва, АСТ.2023
Автобиографическая книга Михаила Шемякина – настоящий литературный шедевр. Его оригинальность заключается в том, что он представлен как словесная повествательная мозаика.
Это роман, в строгом смысле этого слова, который разворачивается перед читателем, держа его в постоянном напряжении в ожидании каждой новой серии, чтобы увидеть, что будет дальше. Художник, скульптор, рисовальщик и теоретик Шемякин оказался в этих мемуарах прекрасным рассказчиком. Конечно, существует великая универсальная автобиографическая традиция творцов, будь то писатели, драматурги или художники, и Россия в этой области не отстаётся: думаешь, в том числе, о повести « Хлыновск » Петрова-Водкина, которая содержит, как мемуары Шемякина, целый графический цикл, или об автобиографии Константинa Коровинa, озаглавленной, как и у Шемякина, «Моя жизнь».
Шемякинский « роман » принадлежит и к жанру хроники и к жанру moralia, и к литературному жанру характерного словесного портрета (а ля Ла Брюйер), к художественному трактату, к агиографической литературе, к полемике… Иногда мы вспоминаем «Дон Кихота» Сервантеса и английские или французские плутовские романы XVIII века. Целая часть посвящена семье художника, жизни в советской коммунальной квартире. Чрезвычайно трогательным является рассказ о религиозных скитаниях, ведущих в монастыри Абхазии или Псковские пещеры после его интернирования, и о психиатрическом лечении, которому он подвергся, от которого, как он думает, он может освободиться от его последствий благодаря этому религиозному странствию. Здесь нельзя не упомянуть традицию православного странничества ( подумаем, среди прочего, о шедевре Лескова «Очарованный странник»).
К этому добавляется, после этого религиозного опыта, насыщенная, беспорядочная, конфликтная, но и дружелюбная жизнь петербургской художественной среды, не соответствующей нормам «Номо Sovieticus».
Автобиография ритмизируется рисунками художника, которые ведут диалог с его рассказом. Эти рисунки типичны для его живописной поэтики, являющейся контрапунктом примитивистской графики и мечтательной-сновиденской общей концепции, все пересечены полисемическим юмором, который присутствует и в его прозе, иногда доброжелательный, иногда саркастический, иногда фантасмагорический. Шемиакин не напрасно, во всем своем творении, под тенью Э.Т.А Гоффмана и Достоевского петербургских лабиринтов.
Словарь, используемый художником, является исключительно богатым, показывая большую «культуру слова» и замечательную эрудицию как в области литературы, поэзии, так и музыки. Он не лишает себя возможности использовать лексикон улицы, однако никогда не впадает в вульгарность или эксгибиционизм.
Шемякин, чья неспокойная жизнь известна, иногда характеризуется насилием и беспорядком, появляется здесь как глубокий духовный гуманист, который проявляет сострадание и просвещенный взгляд на человеческое бытие. Это не мешает ему показать все негативные стороны и даже жестокость «человеческой комедии», с которой он столкнулся. Это касается и его отца, и его матери, и всей фауны советских коммунальных квартир. Шемякинскую картину советской жизни надо читать сегодня, в то время как в России наблюдается тенденция приукрасить это прошлое, желая забыть его самые негативные стороны.
С помощью этой книги Шемякин создал на основе своего опыта в любимом городе Санкт-Петербурге памятник человеческой, социальной, эстетической истории России после смерти Сталина.
Жан-Клод Маркадэ, начало мая 2024 года












