Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Suprématisme

    Suprématisme

     

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. On peut distinguer quatre « vagues » dans l’«école suprématiste » qui gravita autour de son inspirateur :

    1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Xénia Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka (Verbovka) et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska. Malévitch a mené alors le combat pour libérer les objets de l’obligation de leur figuration mimétique et  demandé aux académies de renoncer à « l’inquisition de la nature » ;

    2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis, Ivan Koudriachov, Zénon Kommissarenko ;

    3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Liev Youdine, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit :

    « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou ».

    Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note :

    « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. »

    Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le « sans-objet».

    Comment s’est formé la pensée, la théorie et la pratique du Suprématisme? Ce fut, tout d’abord, le travail de Malévitch pour l’opéra-performance de Matiouchine en décembre 1913 à Saint-Pétersbourg. C’est pour le peintre ukraino-russe, la première étape vers le suprématisme, avec la première apparition du « carré noir », en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui s’affirme par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». Avec l’apparition du Quadrangle noir dans le blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Vélimir Khlebnikov et la théorisation par Alexeï Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique.

    L’itinéraire philosophique, quant à lui amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif » Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néo-plastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

    En octobre 1919, Malévitch est obligé de partir à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall, que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920. Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Véra Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine. Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’autour de lui gravite un cercle fervent de jeunes artistes : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, fidèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien.

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, publié à Vitebsk en 1922, est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité.

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du « Rien libéré ». Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité. Il n’est pas facile de situer historialement cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme, qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur, la nature n’est associée à un Dieu personnel. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, on pourrait penser avec le philosophe heideggérien Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique.

    Littérature :

    Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977

    Jean-Claude Marcadé (éd. et dir.), Actes du colloque international tenu au Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, 5 mai 1978, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979

    Rainer Crone, David Moos, Malevich. The Climax of Disclosure, Munich, Prestel, 1991

    Matthew Drutt (dir.), Malevich. Suprematism, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, 2003

    Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans objet ou le repos éternel, In Folio, 2011 (traduction et préface de Gérard Conio)

    Alexandra  Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012

    Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Anja Schloßberger)

    Kazimir Malevich, The World as Objectlessness, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Antonina W. Bouis)

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

    Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Vanves, Hazan, 2016

    Olivier Camy, Lire Malévitch, Tusson, Du Lerot, 2023

  • PÉGUY …ET MALÉVITCH

    PÉGUY …ET MALÉVITCH

    « C’est la nuit qui est ma grande muraille noire

    Où les jours ne s’ouvrent que comme des fenêtres

    D’une inquiète et d’une vacillante

    Et peut-être d’une fausse lumière […]

    C’est la nuit qui est continue. C’est la nuit qui est le tissu

    Du temps, la réserve d’être. «

    En lisant ces vers du Porche du mystère de la deuxième vertu de Charles Péguy, j’ai pensé aussitôt aux « murs noirs » de Soulages, mais également, aussi bizarre que cela puisse paraître, au  Quadrangle noir dans le blanc de Malévitch (la fausse lumière du jour vs le noir comme  « réserve d’être »

  • Alexander Dubovyk’s great creative work

    4.0.2

    EAGLE FLIGHTS

    Jean-Claude Marcadé

    Alexander Dubovyk’s great creative work strikes with originality and many-sided nature of formal and color decisions. One could say, that from the very beginning (« Self- portrait » 1961) to the present day, the artist stays under the flag of « flowering aesthetic » by which Malevich characterized « Propellers »- a constructive painting by Léger.

    I believe that both Léger and Dubovyk have a certain similarity in synthesis of abstraction, constructivism and decorativeness, no matter how different their sign systems may be. It is curious enough that both of them decorated churches in France by non-figurative forms and most modern colors. But the Ukrainian artist seems to be a heir to the totally different plastic memory. Dubovyk’s works combine the holiness of orthodox iconography, the color spectrum of Ukrainian fields, decoration of ethnic clothes and interiors – in other words, all that palette of colors, which Malevich identified with Ukraine.

    Dubovyk melts his visual and color heritage into unique world of symbols, into a dialogue with different fine art cultures, into a mysterious sign system.
    He holds dialogues with icons, with Malevich, with school of Matyushin, with boychukism and with spectralism of Bogomazov, out his solutions are quite specific: Dubovyk’s paintings radiate joy of life; they are pleasure for eye, soul and spirit. Dubovyk’s works are abstract and concrete at the same time. They create the unknown realms of the colorful temples, angels, firebirds, ghosts, festivals, rituals and ceremonies.

    The art of Dubovyk is ornamental in the best sense of the word, as it was brilliantly expressed by Father Pavel Florensky:

    « The Ornament is more philosophic than other forms of fine arts, because it does not represent separate items, or their partial relationships, but endows with clarity some world formulas of being. If ornament is deprived of transcendental content, it is because of small access of its subject to consciousness, not used to eagle flights above quotient. »

    Dubovyk’s art belongs to the abstract and symbolic currents, which inspire his individual vocabulary of signs, hieroglyphs, pictographs and ideograms; he varies all of it into architectural constructions, musical variations or poetic parables. In that respect Dubovyk’s art has to do with Gesamtkunstwerk in synthetic unity of rhythms of different types of fine arts.

    The artist presents to each of us the flowering world of magic sacral ceremony.

  • Michel Epstein Le père Serge vivant. Souvenirs sur l’Émigration russe finissante, (Préface de Monseigneur Nestor (Sidorenko), Métropolite de Chersonèse, et Introduction d’Émilie van Taack), Épinay-sous-Sénart, Sainte-Geneviève du Séminaire orthodoxe russe en France, 2025

     

    Michel Epstein

    Le père Serge vivant. Souvenirs sur l’Émigration russe finissante, (Préface de Monseigneur Nestor (Sidorenko), Métropolite de Chersonèse, et Introduction d’Émilie van Taack),

    Épinay-sous-Sénart, Sainte-Geneviève du Séminaire orthodoxe russe en France, 2025

    Voilà un livre étonnant, rafraîchissant, d’une grande intensité spirituelle et d’une verve existentielle exceptionnelle. Michel Epstein était un de nos étudiants de russe au Langues O’ à Valentine et à moi autour de 1970, il faisait partie du cercle rapproché d’étudiantes et d’étudiants, que ma femme Valentine avait dirigé vers l’église du Saint Esprit de Vanves et de son recteur, le père Serge Chévitch. Valentine, issue de la première émigration, avait été un soutien de cette église rattachée au Patriarcat de Moscou, ce qui n’allait pas de soi, car une grande part de l’émigration russe ne reconnaissait pas celui-ci, qui était inféodé au régime communiste athée. Valentine avait été dans les années 1950 marguillière (starosta) de cette église, avait été l’institutrice des enfants de la paroisse pour leur apprendre la langue russe écrite. Beaucoup de nos étudiantes et étudiants des Langues O’ sont passés par cette église du Père Serge, certains sont devenus orthodoxes, certaines sont même de venues moniales, d’autres n’ont fait que des apparitions   de courte durée et ont disparu de l’horizon ecclésial russe. Ce fut le cas d’une de nos étudiantes et amie, amie aussi et condisciple de Micha aux Langues O’, Sylviane Siger, dite « Toto », dont Micha rappelle qu’elle avait reçu comme prénom celui de Nathalie, quand elle est devenue orthodoxe. Sylviane-Nathalie-Toto Siger est une de ces étudiantes qui ne se sont pas intégrées dans l’orthodoxie russe, dans le cas de Toto par une histoire personnelle et familiale dévastatrice. Micha avait peint sur un mur de la chambre de Nathalie Siger une grande icône du Christ en majesté qu’a vue Père Serge et qu’il avait admirée.

    Micha Epstein a été, lui, un de ces étudiants qui est resté attaché toute sa vie au monde orthodoxe russe et a vécu dans la nouvelle église du 16 rue Michel Ange pendant une très grande période comme membre du chœur et surtout comme aide du père Serge. C’est cette histoire, celle de l’église russe vanvéenne, de ses desservants, de ses fidèles, pour beaucoup à l’époque (années 1960-1970) issus de l’émigration russe[1], que raconte son livre. Il s’agit d’une chronique qui m’a fait penser, mutatis mutandis, à celle, célèbre, de Nikolaï Leskov, Soboriané (1872), traduite comme Gens d’église ou Le clergé de la collégiale. Comme dans ce chef-d’œuvre de Leskov, Michel Epstein décrit la vie d’une petite communauté orthodoxe russe au milieu du XXe siècle, faisant l’éloge d’un   christianisme humain à l’écoute des turbulences de la société, alliant réalisme, humour et spiritualité insondable de sa liturgie et de sa théologie. Et il ne s’agit pas d’une fiction poétique, comme chez Leskov, mais d’un journal intime reconstitué par Michel Epstein qui fut un des acteurs pendant de longues années de la vie des deux églises vanvéennes de la Sainte Trinité, celle du 2 de l’impasse Alexandre, consacrée en 1933, qui a disparu en 1971 lors de la modernisation de tout ce coin autour du nouvel hôtel Mercure, pour aller s’installer dans la maison du 16 rue Michel-Ange qui a survécu aux démolitions de tout cet espace.

    Micha Epstein consacre toute une partie de sa chronique à la première église du Saint Esprit du 2 impasse Alexandre qui fut fondée en 1931 par le père Stéphane Svétozarov, qui en fut le recteur jusqu’en 1947, année où il retourna en URSS où il occupa diverses fonctions ecclésiastiques. Dès 1945, c’est le père Serge Chévitch qui prit sa succession. Aménagée à côté d’une teinturerie, cette église et ses espaces habités étaient peu salubres, les mauvaises odeurs et les bruits intempestifs étaient permanents. La pauvreté régnait, rappelant mutatis mutandis les débuts de la «Communauté des Douze » (Obchtchina Dviénadtsati) de saint Serge de Radonège sur la colline de Makoviets au milieu du XIVe siècle. Et c’est là que le père Serge, le moine-iconographe Grégoire et l’acolyte Joël (le futur Père Jean) officiaient. Et c’était merveille que d’entendre les voix de Père Grégoire et de Joël qui avaient dans leur légèreté et leur musicalité aérienne une résonance insondable dans cet environnement. Cela se manifestait aussi dans ce lieu béni qu’était le Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Je n’ai par la suite rien entendu d’aussi subtil chez les autres moines autour de Père Serge. Même l’ancien chef d’orchestre de la grande ville hollandaise de Groningue, le père Hilarion, ne possédait pas ce don d’harmonie céleste. Ce père Hilarion, qui avait des airs de Don Basilio (selon Valentine) sans en avoir le moins du monde l’esprit, était aussi un théologien engagé : je me souviens d’un article sur la procession du Saint Esprit où il réfutait l’ajout tardif catholique du « filioque », en protestation contre des articles « œcuméniques » dans la revue d’Olivier Clément Contacts en 1971.

    Le père Serge, quand son ministère le lui permettait, c’est-à-dire plutôt rarement, pouvait assister à des événements artistiques venus de la Russie soviétique. Micha Epstein parle de son goût pour la musique classique qu’il écoutait sur son transistor. Il a assisté sur notre invitation à une représentation de la Khovanchtchina (id-est « L’Affaire Khovanski »), ce drame religieux de Moussorgski sur la tragédie des Vieux-Croyants au XVIIe siècle ; c’était le Bolchoï qui l’avait monté à l’Opéra Garnier pendant l’hiver 1969-1970. Avec, entre autres, Irina Arkhipova en Marfa. Père Serge était particulièrement ému par elle, mais aussi par la basse de Pimène, dont je ne me souviens plus du nom de l’interprète.

    Nous avions aussi invité le père Serge à voir en 1969 au cinéma Bonaparte le nouveau film de Tarkovski André Roublev qui durait un peu plus de 3 heures. Là aussi nous avons pu constater la réaction positive de Père Serge voyant dans cette œuvre une percée de la culture orthodoxe russe dans l’océan athée soviétique…J’ai écrit un article sur ce film dans la revue Vozrojdénié, où je disais, en forçant quelque peu le trait, qu’André Roublev de Tarkovski était la première œuvre soviétique orthodoxe.

    Comme le souligne Micha, le père Serge était nourri de l’œuvre de Dostoïevski. Il appréciait également que je travaille, sur les conseils de Valentine, à une thèse de doctorat sur Leskov. Mais il ne supportait pas dans cette littérature tout ce qui ne correspondait pas à la visée orthodoxe de la sainteté. Je voudrais évoquer ici un petit incident qui se produisit lors d’une de ses visites au Pam. Travaillant dans les archives russes sur Leskov, j’avais trouvé une petite nouvelle inédite, écrite à la manière légèrement licencieuse de Boccace, Klopodavié ( La lutte contre les punaises ), sur un hiérodiacre  d’un monastère kiévien qui était tourmenté par les punaises et qui avait utilisé un procédé, prétendument vanté par les monastères serbes, à savoir qu’étant donné que les punaises ont une prédilection pour la peau des femmes, il fallait utiliser celles-ci auprès de soi pour que les punaises se détournent de la peau masculine ! C’est à quoi se livra le hiérodiacre… J’eus le malheur de commencer à lire à Père Serge cette nouvelle que j’étais fier d’avoir déniché, que je ne trouvais pas spécialement anticléricale, mais était écrite avec un grand talent et beaucoup d’humour satirique. Père Serge m’arrêta net dans ma lecture, indigné et en colère contre de telles élucubrations séniles ! Ce fut une des hontes de ma vie !

    Je voudrais ici aussi mentionner la lettre que j’ai écrite, étant influencé par Père Serge, à Soljénitsyne qui avait écrit en 1972 au Patriarche Pimène pour reprocher à l’Église de Moscou sa passivité à l’égard du régime communiste et son manque de courage pour s’élever contre lui. Ma lettre de trois pages, écrite en russe, je l’ai publiée avec la réponse de Soljénitsyne sur mon blog (voir « soljénitsyne » vania marcadé.com). J’ai envoyé, par l’intermédiaire de Nikita Struve, l’original de la réponse que m’a faite Soljénitsyne le 11 mai 1972, à la veuve de l’écrivain, Natalia Dmitrievna, le 13 juin 2010, comme je le lui avais promis lors de notre rencontre à Perm en mai 2009 à la première de l’opéra  Odin dien’ Ivana Dénissovitcha (Une journée d’Ivan Dénissovitch) composé par Alexandre Tchaïkovski. Dans cette lettre je disais:

    « Quand j’ai écrit ma lettre. [à Alexandre Issaïévitch], j’étais le fils spirituel de l’archimandrite Serge Chévitch qui considérait, à tort ou à raison, que les prêtres n’étaient pas, dans les conditions de l’Union soviétique, en état de se soulever contre le pouvoir. Saint Philippe Kolytchev “avait à faire “ à un tsar orthodoxe, alors que dans la Russie bolchevique c’étaient des Nabuchodonosors qui étaient contre l’Église.

    L’expression la plus blessante utilisée par Alexandre Issaïévitch dans sa réponse était celle “des bûches de bois “ que le père Serge Chévitch a pris douloureusement. » 

    Voici maintenant la traduction en français de la réponse que m’a faite Soljénitsyne :

    « Il est vraiment ressuscité ![2]

    Très estimé Jean-Claude !

    Votre lettre n’est pas la première qui conteste ma lettre au Patriarche, mais aucune ne m’a ébranlé, aucune n’a apporté des arguments convaincants.

    Appeler les pasteurs à la dignité (par exemple, pour que le Patriarche russe ne soit pas le jouet de la politique chypriote, mais aperçoive les malheurs de son peuple) ne veut absolument pas dire “ne pas croire au Christ”.

    Je ne comprends pas le rapport de vos pensées. Oui, l’Église tient justement sur le Christ et non sur ses pasteurs et c’est ainsi qu’il n’est pas terrible pour des pasteurs de prendre des risques ou même de perdre la vie (d’ailleurs perdre la vie n’est pas une menace aujourd’hui, le Patriarche n’est pas menacé du camp de concentration ; il l’est seulement de la diminution de ses avantages matériels et de ses honneurs). L’Église ne s’effondrera pas pour autant, mais pourra se purifier et être renforcée dans son esprit. On n’attendra pas le triomphe du Christ dans l’inaction, mais en étant digne dans son service. Car, autrement, en quoi réside le sens du christianisme ? C’est ainsi que des bûches de bois peuvent rester jusqu’au Second Avènement.

    À l’encontre de vos compatriotes, vous méprisez vraiment trop la soi-disant « forme », non pas pour la malmener de telle sorte que l’essentiel disparaisse. Dans les années 1920 existait l’Église rénovée – et il y avait la liturgie, et l’Eucharistie, et le carillonnement des cloches et il y avait aussi les chasubles, et voilà que le peuple s’en est moqué et a sauvé la vraie foi. Selon votre argumentation il faudrait accepter les rénovateurs et leur être soumis.

    Ce qu’il faut, c’est lutter contre les persécutions, et des centaines de mille chrétiens ont péri pour cela, et le Patriarche ne doit pas tarder, mais être là « le premier » dans le sacrifice ! Pourtant, cela est facile, seulement la foi est faible. Il suffit qu’un seul se montre ferme, même s’il doit payer par sa destitution – et alors son exemple obligera son successeur. Et même on n’osera pas destituer le suivant ! Mais la couardise nous inonde infiniment, comme d’ailleurs presque tout l’Occident.

    Votre remarque, selon laquelle ” la diffusion publique est inadmissible ”, que ” cela réjouira les ennemis de la Russie ” – oui, cela coïncide tout à fait avec les arguments du réalisme socialiste, réfléchissez – pourquoi il en est ainsi ?

    Nous sommes tous – face au Christ et le Christ connaît tout de nous, – et pourquoi donc devrions-nous dans les questions de foi nous taire ?

    Respectueusement,

    1. A.Soljénitsyne »

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    Micha Epstein parle aussi du rôle joué par le père Barsanuphe auprès de Père Serge dans la vie de la communauté orthodoxe dans l’église de Vanves et au Skit du Saint Esprit au Mesnil-Saint-Denis. Nous avons connu pour la première fois le futur père Barsanuphe quand il était encore le tout jeune moine Vincent à l’abbaye cistercienne de Bonne-Combe dans l’Aveyron. En effet, après le départ des derniers moines cisterciens, l’Église catholique, dans la mouvance œcuménique de l’époque, a prêté ce lieu historique à une communauté orthodoxe qui ne dura que de 1965 à 1968. C’est à ce moment que nous avons accompagné en voiture le père Grégoire Krug et son iconostase destinée à cette nouvelle communauté dans l’Aveyron. Et c’est là que nous avons fait connaissance avec le futur père Barsnuphe, qui, en tant que moine Vincent, s’occupait de la bonne ordonnance de la vie de cette communauté qui déjà recevait beaucoup de fidèles orthodoxes, dont beaucoup de Russes, venus de toute la France, qu’il fallait héberger et nourrir. Le moine Vincent avait la charge du bon fonctionnement des services religieux et, en particulier, il était « réveilleur » (boudilnik) et faisait très tôt le matin le tour des cellules où dormaient les pèlerins, pour annoncer, en frappant sur un bois (bilo), les premières matines.

    Le père Barsanuphe avait une belle stature et en imposait à cause de son énergie physique et son totalement engagement dans la vie orthodoxe, lui qui venait d’une famille catholique. Il avait attiré vers l’église du père Serge beaucoup de Français, dont plusieurs personnes de sa parentèle, venus de tous les coins du pays, et ces nouveaux fidèles se distinguaient par leur habillement (en particulier les jeunes femmes en robes longues au tissu sans apparat) au milieu des émigrés russes qui étaient encore les plus nombreux. Quelques fidèles critiquaient le père Barsanuphe et cet entourage bigarré, d’autres au contraire voyaient en lui un pilier de notre église, des personnes comme le peintre Lanskoy, qui ne fréquentait pas nos églises vanvéennes (mais sa mère, la vieille comtesse Lanskoy, était proche de père Serge) voyait en lui un futur archevêque. Père Serge soutenait totalement et appréciait le tonus et l’ardeur missionnaire de Père Barsanuphe. Et l’on sait quel fut son rôle auprès du père Grégoire dont il s’est occupé au Skit du Mesnil-Saint-Denis jusqu’à sa mort. Père Grégoire disait qu’il devait y avoir un monastère féminin au Skit du Mesnil-Saint-Denis. Père Barsanuphe n’a pas réalisé cette prédiction au Skit mais a été le fondateur de deux monastères féminins, le monastère de la Mère de Dieu de Korsoun à Grassac (Charente) et le monastère de la Mère de Dieu Znaménié à Marcenat (Cantal), le premier ayant été conçu dans le style russe byzantin. Car Père Barsanuphe, qui était passé par une école des beaux-arts, avait non seulement une bonne connaissance de l’art en général, mais le pratiquait aussi. C’est ainsi qu’il a créé aussi l’église d’été dédiée aux Nouveaux Martyrs de Russie rue Michel-Ange, et a installé de nouvelles architectures byzantino-russes sur le site du Skit du Mesnil-Saint-Denis.

     D’autre part, Père Barsanuphe, qui, à l’encontre du père Grégoire, défendait l’abstraction picturale dont il soutenait le caractère universel dans l’expression du Beau, utilisa cet art à Trappes auprès de groupes d’enfants et d’adolescents de religions et cultures diverses pour les initier à la beauté.

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    Une autre personne de cette époque (années 1960-1970), c’était Olga Ivanovna Krug, la sœur de Père Grégoire. Elle était une « originale »   – une tchoudatchka, comme on disait en Russie pour ce type de personnages qui avaient des comportements hors norme mais attiraient la sympathie. Elle était une femme à chats typiquement russe, une kachatnitsa[3]. Non seulement elle avait dans son appartement du XVième plus d’une vingtaine de ces animaux et l’on imagine l’odeur qui vous saisissait quand on venait chez elle, mais de plus tous les matins de sa vie elle allait dans l’ancienne Zone non encore reconstruite avec des seaux de nourriture pour nourrir les chats et autres animaux ensauvagés, avant de se rendre à son travail à l’Institut Pasteur. Elle ennuyait son frère et le père Serge, que par ailleurs elle soutenait avec dévouement, par des discussions soi-disant «théologiques » sur la question de savoir si les animaux avaient une âme (ce qu’elle croyait sûrement) ! On imagine l’irritation de Père Grégoire et de Père Serge qui cherchaient à canaliser ces conversations oiseuses.

    Mais Olga Ivanovna Krug a joué un rôle essentiel pour faire connaître les écrits de son frère sur la théologie et l’iconographie des icônes. Elle a sauvé les cahiers du père Grégoire qui étaient dans un très mauvais état de conservation et non seulement cela, elle a passé sa vie après la mort de son frère à déchiffrer ses manuscrits qui étaient très difficiles à lire car le plus souvent écrits au crayon; elle s’est entourée de quelques amies, fidèles comme elle de la paroisse vanvéenne, qui l’ont aidée à la lecture de ces manuscrits, à les regrouper dans des chapitres, à les dactylographier. C’est sur ce tapuscrit établi par Olga Krug, qui avait été vérifié par Père Serge, que nous avons pu faire notre traduction en français et qu’il fut édité dans l’original russe par la maison d’édition YMCA-Press.

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    La lecture passionnante du livre de Michel Epstein m’a fait me remémorer quelques épisodes concernant des personnes qui furent proches de Valentine et de moi et m’a poussé à les relater pour compléter ce qu’en disait Micha. Mais sa chronique est foisonnante de récits et de faits inédits, de fines descriptions psychologiques, de portraits, de réflexions sur des thèmes théologiques, le tout quelque fois saupoudré d’humour, un humour jamais destructif ou sarcastique, mais donnant une tonalité existentielle vivante de la réalité.

    Pour terminer, je donnerai une large citation du livre où Michel Epstein donne la clef de son travail mémoriel :

    « L’objectivité totale, on le sait, n’existe ni dans l’Histoire ni dans les chroniques. On ne trouvera ici qu’un champ de vision qui s’arrête aux limites de l’observateur, de sa partialité inconsciente, de ses facultés de compréhension. Peut-être me trouve-t-on plus souvent qu’il ne faudrait au détriment du père Serge. Rendre compte de la vie aux côtés d’un tel père spirituel en effaçant ses propres réactions ne m’est pas accessible. La captation voulue du contexte monastique et paroissial en même temps que des images de l’émigration finissante fait déborder le témoignage au-delà d’un mémoriel exclusif. Au risque de déplaire, l’évocation peut prendre une allure de journal personnel, explicable par un large emploi de quelques notes prises sur le vif. »

    Jean-Claude Marcadé, juin-juillet 2025

    [1] Il y avait parmi les fidèles russes émigrés de Père Serge toutes les classes sociales, aussi bien des gens du peuple, que des nobles et des aristocrates, d’anciens hommes politiques, des intellectuels, des écrivains et des musiciens, même Nicolas Berdiaev était en rapport avec le père Serge , en particulier sa belle-sœur Eugénie Rapp (Père Serge s’est occupé d’envoyer les archives de Berdiaev, qui étaient dans sa maison de Clamart, en URSS où elles ont pu être exploitées après la chute du régime soviétique)

    [2] Je lui avais souhaité dans ma lettre la fête de Pâques

    [3] Valentine a écrit un récit sur ce type de personnage, qu’elle avait dédié à Nadiejda Teffi : Валентина Васютинская, «Блаженная», Новое русское слово, 1952

  • Un poème solaire de Mykhaïl’ Sémenko

    Ces vers de Mykhaïl’ Sémenko, le quaero-futuriste ukrainien et futur directeur de la revue constructiviste de Kharkiv « Nova Guénératsiya » (1928-1930)

    СОНЦЕКРОВ

    Без сонця жити не хочу

    Стерпіть не можу я холодних ліхтарів

    Я сонцекров люблю і в крові сонце

    І знову сонце в кровофарбах малярів

    А як затулить хмара моє сонце

    Ще не холоне моя кров тоді

    Вона горить палає й рве охоче

    Щоб не коритися ні палу ні воді

    Вона бере мене і линем разом вгору

    І сонце зустрічаем знов

    І кричимо

    Сонце

    Драстуй –

    Шле тобі прівітання бунтливий Семенко!

    4.1. 1914. Київ

    Sangsolaire
    Je ne veux pas vivre sans le soleil

    Je ne supporte pas les lumières froides

    J’aime le soleil et le soleil est dans mon sang

    Et encore le soleil est dans les couleurs de sang des peintres

    Et comment le nuage couvrira mon soleil

    Mon sang n’est pas froid alors

    Il brûle, brûle et pleure volontiers

    Pour ne se soumettre ni au linguet ni à l’eau

    Il me prend et jaillissons en hauteur

    Et nous retrouvons le soleil

    Et nous crions

    Soleil

    Tonitrue –

    Semenko le rebelle  t’envoie ses salutations !

    Comment ne pas penser à tous les peintres, qui sont passés par l’Ukraine, qui ont fait paraître l’énergie solaire dans leurs oeuvres : Sonia Delaunay, Larionov, Bogomazov, Yermylov, Maria Prymatchenko…

  • Margarita Kirillovna MOROZOVA,

    Margarita Kirillovna MOROZOVA,

     » Moï vospominaniya »

    [Mes souvenirs,1956], dans la revue Naché naslédiyé [Notre héritage], 1991, N° VI, p. 89-109

     

    PREMIÈRE PARTIE (1873-1891)

     

     

    [La première partie couvre les années qui vont de sa naissance en 1873 à son mariage en 1891. Margarita est une Mamontov, célèbre dynastie de mécènes moscovites. Elle raconte en détail ses origines : son père, Kirill Mamontov, a fini par se ruiner  et s’est suicidé; sa mère était d’origine allemande par son père  et arméno-allemande par sa mère. Une grande place est donnée à son enfance et à son éducation avec, entre autre, des gouvernantes française et allemande : la littérature russe et étrangère, la musique (« les « concerts historiques » d’Anton Rubinstein, les opéras), la peinture (visites de la maison des Trétiakov qui deviendra la Galerie Trétiakov; rencontres chez son parent Anatoli Mamontov des peintres Sérov, Korovine, Vroubel, Ostrooukhov; fréquentation de sa cousine la célèbre femme-peintre Maria Yakountchikova), le théâtre (le Maly avec la grande actrice Maria Iermolova  et le célèbre Opéra privé de son oncle  Savva Mamontov).  Elle décrit avec précision la vie patriarcale de la Moscou de la seconde moitié du XIXe s avec ses prestigieuses fêtes religieuses.]

    1. DEUXIÈME PARTIE (1891-1903)

     

    [La deuxième partie va de 1891 à la mort de son mari Mikhaïl Abramovitch Morozov. Margarita raconte son mariage, ses voyages de noces à Saint-Péterbourg, à Paris, à Nice (est impressionnée par son carnaval), à Monte-Carlo. Son mari organise au mieux la vie à Moscou, ils ont un abonnement aux théâtres Bolchoï et Maly, fréquentent l’opéra privé de son oncle Savva Mamontov (débuts de Chaliapine, peintres-décorateurs Korovine, Golovine etc.), l’été ils vont dans leur propriété dans la région de Tvier.]

    Mon mari Mikhaïl Abramovitch était très jeune quand nous nous sommes mariés. Il avait 21 ans. Il suivait le dernier cours de la faculté historico-philologique de l’Université de Moscou. L’année qui suivit notre mariage il passa l’examen national et obtint un diplôme de première catégorie. À l’université, sa spécialité était l’histoire universelle et il a écrit quelques travaux dans cette discipline. À la fin de son cours, mon mari compléta quelques uns de ses travaux et les publia  comme livres  sous le nom de M. Youriev. Mais Mikhaïl Abramovitch n’avait pas le caractère d’un savant de cabinet. C’est pourquoi il n’a pas poursuivi son travail sur l’histoire universelle qui exigeait de la persévérance et une assiduité de cabinet.

    Le caractère de Mikhaïl Abramovitch était exceptionnellement vivant, impressionnable : il réagissait avec ardeur à tous les phénomènes de la vie et de l’art. Tout particulièrement, la peinture et le théâtre  l’accaparèrent progressivement. Lui-même était très doué pour la peinture et prit des leçons dans l’atelier du peintre Martynov[1]. Il s’y connaissait bien en peinture, lisait beaucoup sur elle et en voyait beaucoup. Par la suite, il se mit à collectionner des tableaux et là, il montra une fine sensibilité, du goût et  de la connaissance.

    Quand il termina ses études à  l’université, il était un homme totalement autonome, ne dépendant pas matériellement de personne, car son père Abram Abramovitch Morozov, qui mourut lorsque mon futur mari avait 12 ans, lui avait laissé une grande fortune dont il eut le droit de disposer quand il eut 21 ans, c’est-à-dire quant il eut atteint sa majorité civile.

    Mikhaïl Abramovitch avait deux frères et sa mère Varvara Alexéïevna. Chacun d’eux reçut une part égale de la fortune du défunt Abram Abramovitch. D’un côté, chacun d’eux était pleinement indépendant, d’un autre côté – ils dépendaient tous de l’affaire dont ils avaient tout reçu. Cette affaire, c’était l’énorme fabrique de textile de la Société de la manufacture de Tvier qui alors ne cessait pas de grandir et de s’étendre à une vitesse colossale, comme cela était le cas alors  pour tout en Russie. Même si Varvara Alexéïevna, qui, après la mort de son mari,  était restée avec trois fils en bas âge, dont Mikhaïl Abramovitch était l’aîné, s’était efforcée d’engager pour gérer l’affaire des personnes intelligentes et expérimentées, il était malgré tout indispensable de préparer un de ses fils à devenir le patron.

    Mon mari avait manifesté depuis l’enfance un grand intérêt et des aptitudes pour la science et l’art et comme il ne voulait pour rien au monde entendre parler d’une possibilité de se consacrer au commerce, on lui a donné la possibilité de choisir son activité. Son cadet, Ivan Abramovitch, parut à sa mère convenir davantage au rôle de patron pour travailler dans l’affaire. Et effectivement il était tout simplement né pour cela. Il termina d’abord ses études scolaires et fut envoyé en Suisse, à Zurich, où il fit des études complètes de chimie à l’université. C’était un homme sérieux, versé dans les affaires, qui aimait son entreprise, lui consacrait sa vie. Ses convictions étaient résolument conservatrices. Il était un homme plein de retenue, capable de contrôler ses passions personnelles, si cela était nécessaire à son objectif fondamental : la direction de son affaire. Il était également doué pour la peinture et l’apprit, tout comme mon mari. Par la suite, il devint aussi collectionneur de tableaux et considérait cela comme un délassement par rapport à sa vie monotone d’homme d’affaires. Sa collection s’est considérablement agrandie et elle a constitué beaucoup plus tard le Musée de la peinture occidentale dans son ancienne maison, rue Kropotkinskaya.

    Le troisième frère, Arséni Abramovitch, était un jeune homme très gentil, beau et sympathique. Il s’est totalement adonné à la chasse. Il a vécu quelque temps en Angleterre où il a appris à conduire une affaire, faisant un stage dans une entreprise, mais il n’est rien résulté de tout cela. Vivant à la fabrique de Tvier, il avait je ne sais quelles occupations, mais tout se résumait à ce qu’il passait son temps pendant des journées entières avec ses chiens pour lesquels avait été construite une petite maison.

    Quand Mikhaïl Abramovitch eut terminé ses études universitaires et entra dans la vie, il est clair qu’il attira sur lui l’attention générale comme homme compétent, vivant, riche et indépendant. On s’efforçait de l’entraîner dans les entreprises les plus diverses. C’est ainsi qu’il fut élu conseiller municipal de la Douma Municipale. Mais il n’était pas attiré par ce type d’activité et il se retira vite du conseil municipal de la Douma. Il fut également élu  juge de paix titulaire, cette charge l’intéressait davantage et il a travaillé pendant plusieurs années comme juge de paix titulaire. Mais petit à petit le théâtre et la peinture l’accaparèrent définitivement et il s’y est totalement consacré.

    Le Petit Théâtre, le Maly,  l’a attiré a lui entièrement et Mikhaïl Abramovitch y était vivement et sincèrement attaché; il écrivit constamment dans les journaux des comptes-rendus des mises en scène du théâtre. Il était également ballettomane. Outre son amour sincère et désintéressé pour le théâtre et la peinture, il était ambitieux et il a toujours suivi cette direction jusqu’à la fin de ses jours. Lorsqu’il était en activité, il a donné de grosses sommes à des organismes de bienfaisance qui se trouvaient sous la tutelle de la famille impériale, comme, par exemple, les refuges ou les hôpitaux du Département de l’impératrice Marie[2]. Il faut noter qu’il ne regardait pas ce domaine de son activité d’une façon totalement sérieuse, comme s’il se moquait de lui-même. D’un côté, il rêvait d’obtenir l’ordre de Saint-Vladimir et de devenir noble et, d’un autre côté, quand quelqu’un de ses interlocuteurs le félicitait à ce sujet, il riait bruyamment  et sincèrement, tout en aucunement se justifier ou nier. Il appréciait malgré tout son uniforme et aimait le revêtir avec toutes les médailles, ainsi que son tricorne, et il prenait alors un air très important. Il devait effectivement recevoir l’ordre de Saint-Vladimir mais il est décédé un mois avant cela.

    Il y avait encore un domaine auquel étaient liés deux traits fondamentaux  de mon mari : son ambition et son amour de l’art. Il devint marguiller de l’église cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu au Kremlin et le demeura jusqu’à la fin de sa vie. Il aimait et vénérait beaucoup cette église, dépensa beaucoup d’argent pour son achèvement et sa restauration et, en outre, travailla à son histoire.

    Les Morozov étaient depuis un temps immémorial des vieux-croyants et des vieux-croyants acharnés. Chacun des fils de Savva Vassiliévitch Morozov, leur aïeul qui vivait sous les règnes d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, appartenait  à diverses sectes. L’un d’eux, Élissiéeï, a même organisé sa propre foi qui s’est appelée ainsi – « la foi de Élissiéeï ». Un autre fils appartenait à la secte des sans-prêtres [bezpopovchtchina], un troisième  à la secte du cimetière Rogojskoïé[3]. Le père de Mikhaïl Abramovitch rejoignit l’église orthodoxe officielle lors de son mariage avec Varvara Alexéïevna Khloudova qui était orthodoxe. C’est ainsi que Mikhaïl Abramovitch fut élevé dans une famille éloignée des coutumes de la vieille foi. Néanmoins, mon mari hérita de l’amour pour l’art ecclésial de leurs pères et aïeux. Il a réuni une collection très intéressante d’icônes qui coexistait bizarrement avec sa collection des tableaux français d’une gauche[4] extrême.  L’une et l’autre chose, aussi contradictoires fussent-elles, étaient profondément enracinées dans la nature de Mikhaïl Abramovitch.

    Ma soeur et moi, nous nous rendions toujours à l’église cathédrale de la Dormition pour les matines [zaoutréniya] de la Grande Fête de Pâque. Cela était d’une beauté exceptionnelle et solennelle. L’église, presque dans l’obscurité, scintillait légèrement d’or et d’un petit nombre de cierges allumés. Le centre  de l’église était fermé par une grille de chaque côté. En son milieu se dressait le lieu réservé au métropolite et au clergé. Tout autour se tenaient toutes les plus hautes autorités de Moscou en uniformes et les dames vêtues avec élégance, et autour d’eux, derrière les grilles, se trouvait plein de monde. À minuit précis, le carrosse du métropolite arrivait à l’église dans le silence le plus total, si bien que l’on entendait le piétinement des chevaux sur la chaussée. Tout était calme et soudain résonnait le premier coup solennel de la grande cloche du clocher d’Ivan le Grand et, à sa suite, se répandait le carillonnement de toutes les « quarante fois  quarante » églises de Moscou. En même temps s’enflammaient tous les candélabres de l’église et se faisait entendre le merveilleux chant du choeur synodal. Puis, c’était le chemin de croix autour de l’église, on lançait des feux d’artifice et toute la place autour de l’église était illuminée. Une foule énorme, tenant des cierges dans ses mains, s’écriait : « Le Christ est ressuscité », beaucoup s’embrassaient trois fois. C’étaient des minutes joyeuses et solennelles.

    Mon mari, tout en possédant beaucoup de traits de caractère traditionnels, même archaïques, comme je l’ai mentionné, appartenait cependant au nouveau type de la classe marchande  [koupietchestvo] moscovite à un moment de rupture et, sous ce rapport, il était un figure assez flamboyante. C’est visiblement sur cette base qu’Alexandre Ivanovitch Soumbatov-Youjine a écrit sa pièce Un gentleman dans laquelle il a créé un type que lui a inspiré mon mari.  Dans cette pièce, le « gentleman » se définit ainsi et, en même temps », définit le sens de la pièce :

    « Toute la Russie attend de nous le salut. Auparavant, c’était la noblesse qui donnait des écrivains,  et maintenant c’est notre tour. Nous avons pour nous la fraîcheur de la nature, nous n’avons pas dégénéré. Nous sommes matériellement pourvus et l’homme peut créer seulement dans la liberté. Je sens en moi des plans ambitieux et vastes. Je puis être critique, musicien, artiste, acteur, journaliste. Je suis un samorodok[5] russe! Je suis tiré d’un côté et de l’autre parce qu’il y a en moi une surabondance de forces! »

    J’ai déjà mentionné que Mikhaïl Abramovitch possédait un caractère vif, plus exactement tempétueux. Toutes les manifestations de son caractère étaient tempétueuses, aussi bien ses colères que sa gaieté. De façon plus générale, Mikhaïl Abramovitch, par la tournure de son caractère et ses goûts, ressemblait aux Khloudov, la famille de sa mère. Les Khloudov étaient connus à Moscou comme des gens très doués et intelligents, mais extravagants, on pouvait toujours les craindre comme des personnes qui n’étaient pas maîtres de leurs passions.

    Mikhaïl Abramovitch avait beaucoup d’échanges avec nos peintres russes, surtout V.A. Sérov, K.A. Korovine, S.A. Vinogradov[6], V.V. Pérépliotchikov,[7]A.M. Vasnetsov et I.S. Ostrooukhov dont il achetait régulièrement les tableaux. Il aimait beaucoup ces tableaux, organisa pour eux un grand espace séparé dans lequel il les accrochait et les déplaçait avec beaucoup de soin et d’amour.

    Paris allait de plus en plus s’emparer de mon mari : il s’enthousiasma fortement pour la peinture française et commença à faire venir des tableaux de là-bas. Grâce à lui, apparurent pour la première fois à Moscou Manet, Monet, Renoir, Van Gogh, Gauguin. Je pense que c’est sous son influence  que commencèrent à se former les collections d’ Ivan Abramovitch Morozov et de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine.

    De tous les artistes qui nous fréquentaient, mon mari aimait tout particulièrement Sérov. Sérov était effectivement intelligent : bien qu’il parlât peu et calmement, chacune de ses paroles était cependant toujours  réfléchie et surtout véridique et juste. Quand son opinion n’était pas faite ou que tout simplement il ne désirait pas faire connaître ses pensées, il se taisait. Son silence même était souvent très éloquent : il regardait de côté railleusement et expressivement de ses petits yeux qui étaient parlants. Son aspect extérieur nous plaisait tous beaucoup : petit, ample et trapu avec un regard intelligent et profond. Il inspirait la confiance, on ne pouvait pas ne pas le croire. Il a peint le portrait de mon mari et ensuite celui de tous mes enfants et je l’ai beaucoup observé quand il travaillait. Il travaillait de façon étonnamment lente, difficilement, remaniant sans cesse, il recommençait et, visiblement, doutait souvent et cherchait. Cela, en fait, l’énervait, il aurait voulu tout résoudre facilement, d’un seul trait, d’une seule touche, « comme Kostia Korovine », – c’est ainsi qu’en ma présence il se laissa aller à parler de lui-même. Mais il n’arrivait pas à cela. Sa nature n’était pas aussi vive, artistique, légère, mobile et réceptive de la beauté extérieure que celle de Korovine. Korovine était un vrai artiste, un vrai romantique. Beau, enchanteur, il avait un énorme charme et un don énorme de la parole. Je n’oublierai jamais  comment il parlait, racontait comment il pensait peindre des décors. J’ai été particulièrement fascinée par son récit des décors du Démon[8], tellement il y avait de beauté dans son imagination [fantaziya].

    Au contraire, Sérov n’avait pas du tout cela, il n’avait aucune imagination, il était un vrai réaliste. Un trait pénible, c’était on ne sait quel pessimisme humoristique à l’égard des gens. Il voyait dans chaque être humain, avec son regard observateur circonspect, une caricature. Ou bien cet être lui rappelait quelque animal ou bien il saisissait ses traits intérieurs et extérieurs qu’il exposait aussi caricaturalement. Il était rare de pouvoir sentir dans un portrait de lui une attitude bonne et simple à la personne qu’il représentait. Il peignait toujours particulièrement bien les enfants, ce que l’on comprend. Par exemple, le portrait de mon fils Micha qui se trouve aujourd’hui dans la Galerie Trétiakov était de ce point de vue particulièrement réussi.  Quand Sérov peignait ce portrait, il était de bonne et  bienveillante humeur. Après une séance, il laissa tomber avec un air très important et facétieusement sérieux qu’il avait entendu aujourd’hui le récit de Micha « papa-léopard » et « maman-léoparde ». Et ce récit avait fort amusé Sérov.

    J’avais toujours un peu peur Sérov et étais déconcertée, malgré mon grand respect à son égard et malgré le fait qu’il me plaisait beaucoup. Je n’avais même pas envie qu’il peignît mon portrait, parce que je savais qu’il n’avait aucune affection pour de telles « dames ». C’est seulement à la fin de sa vie qu’au détour d’une conversation nous décidâmes qu’il fît tout de même mon portrait. Il commença son travail, peignit un certain nombre de toiles dans une certaine manière impressionniste, des sortes de points ou de traits, tout en disant qu’il voulait me représenter en train de marcher, de parler et de sourire. Malheureusement les choses en restèrent là car Sérov décéda subitement.

    Quand mon mari tomba malade une semaine avant sa mort, le dernier visiteur qui nous quitta, ce fut Sérov. Deux jours après, Sérov tomba lui aussi malade et fut durant une demi-année entre la vie et la mort. Il se rétablit, mais cette maladie a visiblement agi sur son coeur et l’a amené à une mort subite huit ans après.

    Mikhaïl Alexandrovitch Vroubel venait de temps à autre chez nous et restait toujours assis en silence. J’aimais tout particulièrement ses oeuvres, aussi ce fut pour moi une grande joie quand mon mari réussit tout à fait fortuitement  d’acheter sonTsar-cygne et le grand panneau Faust et Marguerite[9]. Je ne me souviens plus où il les avait trouvés pour un bas prix : Tsar-cygne pour 300 roubles et le panneau pour 500.

    Nous étions très ami de Vassili Ivanovitch Sourikov qui nous rendait souvent visite. Sa tête caractéristique de cosaque sibérien, ses cheveux noirs abondants à la coupe « entre parenthèses »[10] qu’il secouait souvent, sa prononciation des « o »[11], tout cela était très original. Il aimait beaucoup la musique et il voulait faire plus amplement connaissance avec celle de Skriabine.  Nous avons convenu ensemble de rendre visite à Véra Ivanovna, la femme du compositeur qui joua spécialement pour nous tout un grand programme des oeuvres de Skriabine. Vassili Ivanovitch nous a invitées ma soeur et moi à venir chez lui pour nous montrer ses propres oeuvres.

     C’est avec un sentiment pénible que je me rappelle la mort prématurée de mon mari. Quand il était un gamin de 10 ans, il a eu la scarlatine avec complications dans les reins et le coeur, qui après cela restèrent malades : il a dû toute sa vie y faire attention et prendre soin de soi. Bien entendu, il ne voulait pas en entendre parler et faisait précisément ce qui était du poison pour ses reins et son coeur, il buvait et mangeait trop. Quand les médecins lui trouvèrent une néphrite, il buvait chaque jour de la vodka et l’accompagnait de viande crue avec du poivre. C’était horrible de voir cela! Malade seulement pendant quelques jours, Mikhaïl Abramovitch décéda après une attaque d’angine de poitrine.

    Ma belle-mère, Varvara Alexéïevna, était née Khloudova. Quand je suis entrée dans sa famille, elle était encore jeune et très belle. Elle avait de magnifiques yeux, très grands, brun sombre, avec de beaux sourcils duveteux de zibeline. Leur expression était sévère, mais parfois gaie avec un brin de tristesse.

    Varvara Alexéïevna était une femme aux idées les plus progressistes et malgré le fait qu’elle était une capitaliste de poids, elle n’était pas étrangère aux idées socialistes. Et en même temps, elle était très versée dans les affaires et pratique, elle savait très bien s’orienter dans les affaires commerciales. Elle était l’éditrice de La gazette russe [Rousskiyé viédomosti], quotidien progressiste de cette époque. Son activité dans l’éducation était très large. On la connaissait non seulement à Moscou mais dans toute la Russie. Outre la construction d’écoles, de lieux de lecture, elle patronnait tout particulièrement la « Société des éducatrices et des institutrices ». Son mari, Abram Abramovitch Morozov, connaissant ses aspirations pour l’activité sociale, lui légua une grande somme d’argent à cette intention. Elle a construit avec cet argent un hôpital psychiatrique au Diévitchiyé polié[12]. Varvara Alexéïevna était d’un caractère sévère, surtout quand on réussissait à la connaître de plus près. Lorsque on la connaissait superficiellement, elle paraissait très attirante, aimable et même bonne, parce qu’elle faisait beaucoup de bien, aidant les étudiants nécessiteux, ainsi que les étudiantes et les institutrices avec les quelles elle sympathisait tout particulièrement. Mais la situation avec elle était pénible et difficile pour les gens qui lui étaient proches, pour sa famille. Elle n’était ni une mère ni une épouse tendre; de façon générale, il était impossible de remarquer qu’elle ait eu une attitude chaleureuse à l’égard de quelqu’un des personnes proches qui l’entouraient. Après la mort de son mari, elle unit sa vie avec le professeur Vassili Mikhaïlovitch Sobolevski, directeur éditeur des Rousskiyé viédomosti. Elle ne s’est pas mariée religieusement avec lui bien qu’ils aient eu deux enfants.

    Lorsque je rendais visite à Varvara Alexéïevna, nous nous entretenions longuement et longtemps, parfois jusqu’à tard dans la nuit. Je me rendais chez elle chaque été, seule, sans mon mari, et séjournait deux-trois jours. Là, nous avions aussi de longues conversations, faisant de grandes promenades toutes les deux. Et malgré cela, il ne s’établit pas entre nous de rapports de proximité et de sincérité. Nous étions d’une éducation différente et de caractères différents. Chez Varvara Alexéïevna je rencontrais souvent le professeur A.I. Tchouprov[13], I.I. Ivanioulov[14], Goltsev[15], M.V. Sabline[16], des proches des Rousskiyé viédomosti, également P.D. Boborykine[17], I.F. Gorbounov[18], Gleb Ouspienski[19] et Djanchiyev[20].

    [Margarita Kirillovna raconte une visite improvisée que sa belle-mère Varvara Vassilievna lui fit faire dans la maison moscovite de Léon Tolstoï. L’écrivain, lui-même rendait parfois visite à Varvara Vassilievna qui lui donnait de fortes sommes d’argent pour ce qu’il lui demandait. Le jour de la visite des deux femmes, il s’est agi de la secte russe des doukhobors (les lutteurs de l’esprit) qui reconnaissent la divinité de Jésus Christ, mais refusent toute forme de culte, autre que la lecture des Évangiles. Tolstoï les aida financièrement à quitter l’Empire Russe pour aller s’installer en Amérique du Nord.  Margarita Kirillovna décrit les pièces de la maison de Tolstoï, l’atmosphère qui y régnait, le thé qui fut servi lors de cette unique visite ; elle dit avoir été hypnotisée par le grand écrivain qui, ce jour-là leur lut une lettre envoyée du Canada par son fils Sergueï qui était chargé d’aider les doukhobors à s’installer dans ce pays.]

    Les deux premières années après mon mariage, nous avons vécu de façon relativement modeste dans le cercle restreint des amis et des connaissances. Mais petit à petit le cadre de la vie s’élargit et nous nous laissâmes entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, gaie et bruyante. Il y avait dans cette vie beaucoup de choses intéressantes, beaucoup de personnes intéressantes, mais aussi beaucoup de jeune gaieté.

    Petit à petit nous avons organisé un  jour fixe, le dimanche. À 13 heures 30, mon mari invitait tout le monde à déjeuner. Au début, ces déjeuners réunissaient un nombre relativement restreint de personnes et avaient lieu dans la petite salle à manger, mais peu à peu le cercle des invités s’agrandit et les déjeuners furent organisés dans la grande salle à manger. Il y avait toujours une vingtaine d’invités, mais parfois cela allait juqu’à la trentaine. La table était très longue, j’étais assise à une extrémité, mon mari à l’autre. À l’extrémité où se trouvait mon mari il y avait particulièrement beaucoup de monde, là il y avait toujours des conversations très bruyantes, des discussions sur l’art, car c’étaient principalement des artistes qui se réunissaient là.

    Le plus souvent venaient V.A. Sérov, K.A. Korovine, V.V. Pérépliotchikov, S.A. Vinogradov, A.M. Vasnetsov[21], plus rarement N.V. Dossiékine[22], V.I. Sourikov, Viktor Vasnetsov, Arkhipov[23]. Le sculpteur Paolo Troubetzkoy venait chez nous quand il se déplaçait depuis Saint-Péterbourg. Les derniers temps de la vie de mon mari, un de ses grands amis, M.P. Sadovski, célèbre artiste du Maly[24]; nous rendait souvent visite. Venaient souvent N.É. Éfros[25] et A.K. Soboliev[26], des critiques théâtraux,  A.A. Korzinkine[27], N.M. Zimine[28], le frère de mon mari Ivan Abramovitch Morozov, le chanteur Kochits[29], A.N. Postnikov[30] et d’autres.

    De mon côté, c’était un tout autre style. Là étaient assis de jeunes dames et les cavaliers servants. Parmi les dames, il y avait toujours ma soeur, elle avait à l’époque dont je parle 18-19 ans, et moi j’en avais deux de plus. Parfois il y avait d’autres dames, mais elles venaient le plus souvent dans la journée à mon jour fixe. Parmi les cavaliers servants, il y avait A.V. Morozov[31] et E.V. Morozov[32], le comte L.N. Ighnatiev[33], N.V. Konovalov[34], le prince V.M. Ouroussov[35]. Venaient souvent aussi V.S. Gadon et V.F. Djounkovski[36]. Après le déjeuner commençait la réception où venait beaucoup de monde. Souvent nous organisions  de « petits jeux« [37]dans la grande salle  et nous nous amusions beaucoup.

    Toute la compagnie de mon mari passait à la fin du déjeuner dans son grand cabinet où étaient accrochés des tableaux et où se poursuivaient les conversations.

    [Tout un paragraphe est consacré à un des habitués du jour fixe de Margarita Kirillovna, le vieil aristocrate Piotr Mikhaïlovitch Volkonski, dont elle décrit le caractère désuet du comportement mondain et de la conversation]

    Nous aimions beaucoup ma soeur et moi Alexeï Vikoulovitch Morozov. Il était notre interlocuteur préféré, Nous passions avec lui énormément de temps. Il était beaucoup plus âgé que nous. À cette époque, il avait un peu plus de la trentaine. C’était un homme d’une fine intelligence, très spirituel, aimant la société féminine, bien que lui-même ne fût pas marié. C’était un homme très cultivé qui aimait le travail culturel plus que de s’occuper de ses affaires, dont il confiait la tenue à son plus jeune frère Ivan Vikoulovitch. Il a rassemblé une énorme et magnifique collection de porcelaine russe, d’icônes et de portraits gravés. Son aspect physique était très agréable : un visage régulier, un nez « morozovien » légèrement arqué, d’agréables yeux bleu ciel et une couleur blanche rosée éblouissante du visage. Il était tiré à quatre épingles, tout était sur lui neuf, sans le moindre pli. Il faut dire qu’il appartenait à la famille vieille croyante   du groupe Préobrajenski des sans-prêtres [préobrajenski tolk bespopovtsev][38]. Il avait dans sa maison un oratoire  de cette religion et, après la mort de son père, il en devint la tête. Les sans-prêtres étaient les vieux-croyants les plus intransigeants et dans tous les usages de la vie quotidienne ils ne se fondaient pas dans le milieu ambiant. Bien entendu, les parents d’Alexeï Vikoulovitch avaient abandonné beaucoup de choses mais ils étaient encore des gens de l’ancien temps. La maison qu’il hérita de son père en tant qu’aîné (sur la rue Pokrovka dans le péréoulok Vviédenski), était énorme avec un nombre incalculable de pièces. Toutes les pièces du premier étage étaient remplies de vitrines avec la porcelaine et d’icônes de sa collection. Lui-même vivait au rez-de-chaussée où se trouvaient deux salles à manger, un salon et un cabinet. Ce cabinet était doublement éclairé, très haut, complétement recouvert d’une boiserie sombre avec quatre panneaux de M.A. Vroubel, représentant Faust, Méphistophélès et Marguerite. Alexeï Vikoulovitch organisait souvent des repas chez lui et nous invitait tous. Ses repas étaient les meilleurs de tous ceux auxquels il me soit arrivé de participer. Dans la petite salle à manger se dressait, au milieu de la pièce, une énorme table, couverte d’une nappe d’une blancheur de neige, tout étant totalement  occupé par des hors d’oeuvre et des carafes avec des vodkas et des vins multicolores. Au milieu de la table, sur de longs plats en argent, se trouvaient des poissons roses, du saumon et  différents saumons, sur le côté  un pot de cristal scintillant avec du caviar frais. À l’autre bout de la table un énorme jambon et des langoustes rouges. Tout le reste de la table était couvert de petits vases et d’assiettes avec toutes sortes possibles de saucisses, de fromages, de poissons fumés, de salades, que n’y avait-il pas là! Dans ma mémoire sont restées les bouchées minuscules, remarquablement préparées, qu’il ne fallait pas mordre, mais que l’on pouvait mettre directement dans la bouche, elles étaient recouvertes des meilleurs hors d’oeuvre et d’une sauce provençale.  Il y avait en outre beaucoup de hors d’oeuvre chauds. Cette table était si belle et pittoresque que je regrette fort que personne ne l’ait peinte.

    Le dîner se passait dans la grande salle à manger, à côté.  La table était toujours ornée de fleurs et on y servait les plats  les meilleurs. Particulièrement savoureux était le sterlet au champagne.

    Nous, les jeunes femmes, nous mangions et buvions très peu, nous étions plus intéressées par les conversations et la société qui nous entourait. Alexeï Vikoulovitch mangeait et buvait lui-même très peu, mais ce qui était essentiel pour lui, c’était de faire plaisir à ses invités. Bien entendu, beaucoup de ceux-ci mangeaient avec un grand appétit.

    Nous organisions parfois de grands bals chez nous où nous invitions environ deux cents personnes. Dans ces cas, on commandait le souper et les buffets au restaurant « L’Ermitage » où tout était remarquablement réglé. Pendant les danses, il y avait le tapeur à la mode Labadie qui jouait fort bien du piano. Pendant le souper jouaient un orchestre roumain ou bien le célèbre cymbaliste Stefanesco, ou bien des Napolitains chantaient. Le clou du bal était toujours le cotillon ou la mazurka après lesquelles on distribuait aux dames énormément de fleurs que l’on faisait souvent venir de Nice. On distribuait également de belles cocardes aux rubans multicolores.

    [Margarita Kirillovna poursuit en décrivant une de ces réceptions, l’après-midi du dernier dimanche avant le Grand Carême, avec dégustation de bliny, puis bal et souper avec musique]

    On donnait aussi chez nous des spectacles. Véra Andréïevna et Paviel Ivanovitch Kharitonenko[39] donnaient aussi des spectacles et des bals dans leur somptueuse maison du Quai Sofïïskaya. Leurs bals étaient les plus somptueux de Moscou par l’abondance des fleurs et l’eхcellence des soupers.

    On organisait aussi à Moscou, dans toutes les grandes salles de l’Assemblée de la Noblesse, de grands bazars ayant un objectif philanthropique. Ma soeur, une autre dame et moi y vendions du champagne. Pour cela, on nous attribuait tout un coin de la Grande Salle aux Colonnes et Konstantine Korovine peignait pour nous un décor. Par exemple, je me souviens  qu’une fois il avait peint Venise. L’organisation de tout cela produisait un grand effet et on récoltait d’énormes sommes d’argent pendant toute la durée du bazar.

    [Un paragraphe est consacré à la célèbre couturière Nadiejda Pétrovna Lamanova(voir Wikipédia en français) qui « habillait tout Moscou et tout Saint-Pétersbourg »]

    Ma description de notre vie à cette époque ne sera pas complète si je ne mentionne pas  que nous faisions des études avec assiduité.

    Mon mari, après avoir terminé la faculté de philologie,  entra à la faculté des sciences naturelles de l’université de Moscou. Quant à moi, outre la langue française que j’aimais et ne parlais pas trop mal depuis l’enfance, je fis encore des études d’histoire universelle et de littérature russe. Simultanément, je me mis à m’exercer chaque jour au piano, ce à quoi je passais de plus en plus de temps chaque année.

    ++++++++

    Dans les années 1890 mon mari fut appelé par V.N. Safonov[40] à participer à la direction de la Société Musicale Russe.

    Cela nous rapprocha du monde musical moscovite. Après les concerts symphoniques, aussi bien les artistes invités de l’étranger que nos artistes russes commencèrent à se réunir chez nous pour le souper et, le dimanche, pour le déjeuner. Vassili Ilitch Safonov était à cette époque une personnalité très en vue de la Moscou musicale, en tant que directeur du Conservatoire et chef d’orchestre. Il était vraiment un homme éminent et par ses dons musicaux comme pianiste et chef d’orchestre et par son caractère, son énergie et sa capacité de travail. En outre, son éducation, sa connaissance des langues, ses dons oratoires, étaient d’une grande envergure, il savait présenter les choses, attirer les gens, avoir de l’influence. À l’époque dont je parle, il était déjà un chef d’orchestre reconnu, par la suite il fut connu et dans toute l’Europe et en Amérique En tant que pianiste, il était un fin exécutant de Mozart, de Schumann et de Schubert, et il était un remarquable professeur-enseignant. Il a eu d’éminents élèves : A.N. Skriabine, Iossif Lévine[41], Nikolaïev[42], N.K. Metner[43], É.F. Ghnessina[44], É.A. Bekman-Chtcherbina[45].

    [Suit une description de la vie, des origines, de la personnalité, de l’activité de Vassili Safonov; elle rapporte un déjeuner à « L’Ermitage » où  Piotr IlitchTchaïkovski est venu les saluer :

    « Piotr Ilitch s’assit à notre table et conversa avec Vassili Ilitch. Je fus fascinée par l’élégance de Tchaïkovski, le caractère seigneurial de ses manières, il y avait dans tout son aspect physique beaucoup de simplicité exquise et de modestie. Sur son visage et ses grands et magnifiques yeux bleu clair, il y avait le sceau de la souffrance ».

     Suivent de longs développements sur l’engouement de Margarita Kirillovna et de son mari  pour la musique de Wagner, leur présence à un cycle de représentations au Festival de Bayreuth, sur la description de cette ville, de Munich, de leur vie musicale, des chefs d’orchestre, des chanteurs et des cantatrices, sur une réception, après les spectacles, chez Cosima Wagner et son fils Siegfried. Elle visita aussi avec son mari Nuremberg]

    TROISIÈME PARTIE (1898-1906)

     

    Après la mort de mon mari, je partis avec mes enfants, au printemps 1904, pour une année en Suisse.

    Les dernières trois années, ma vie avec mon mari avaient changé, avaient pris un tout autre caractère. La vie festive que nous avions menée pendant quelques années s’acheva. Survint une période plus adulte. Et c’est à ce moment-là que mon mari décéda.

    Il me fallut trouver toute seule des solutions à toutes les questions, m’orienter dans les affaires. Je décidai, pour la partie essentielle, de transférer, comme don, notre capital de base sur le nom de mes deux enfants. Et leurs revenus furent mis de côté à leur nom jusqu’à l’âge de 25 ans, quand, selon ma décision, ils seraient déjà devenus les propriétaires de leurs biens. Je m’enlevai la charge de gérer ces biens, ce que je transmis au frère de mon mari, Ivan Abramovitch Morozov. Tout ce qui était en dehors de ce capital de base, je le partageai en trois parts : pour moi et pour mes deux filles.

    [Margarita Kirillovna dit qu’elle a dû vendre leur maison <en 1910>. Cela lui permit de s’occuper de ses enfants et de s’adonner à la musique et à la philosophie, qui étaient ses intérêts principaux]

    Pendant notre séjour en Suisse, nos amis nous rendirent visite : le célèbre collectionneur de tableaux Sergueï Ivanovitch Chtchoukine et sa femme; Ivan Abramovitch Morozov, le frère de mon défunt mari; notre cousine Lioubov Pavlovna Bakst, femme du célèbre artiste Liev Bakst et fille de Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov, notre tante[46]; Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova et Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov[47] et mon grand ami le professeur Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov[48]. Remarquable chirurgien gynécologue, Vladimir Fiodorovitch était un homme d’une intelligence, d’un talent exceptionnels et avec cela un être d’une vraie vivacité.

    [Tout un paragraphe est consacré au professeur Snéguiriov qui lui a sauvé la vie, est devenu l’ami de toute sa famille. Elle souligne le rôle pionnier de Snéguiriov dans la gynécologie russe et son action philanthropique]

    À Genève, je fis la connaissance de Viatcheslav Ivanovitch Ivanov, le célèbre poète, et de sa femme, l’écrivaine <Lydia> Zinoviéva-Annibal.

    Viatcheslav Ivanov émerveillait par une culture, des connaissances et une finesse extraordinaires. Tout son physique, ses manières et son parler délicats, patelins, tout cela rivait, d’une certaine façon, l’attention sur lui. Sa connaissance des langues et de la littérature universelle était exceptionnelle. Quand nous étions en Suisse, survint l’année 1905. Nous commençâmes à recevoir des nouvelles alarmantes de Russie et à la fin de mars 1905, nous décidâmes de rentrer chez nous.

    À notre retour à Moscou, nous tombâmes aussitôt dans une société profondément agitée. D’un côté, les nouvelles vraiment catastrophiques de la guerre en Extrême Orient; de l’autre, à l’intérieur du pays tout était en effervescence et troublé. On organisa dans notre maison, comme si cela allait de soi, des conférences qui faisaient venir beaucoup de monde. Ces conférences portaient sur deux thèmes fondamentaux qui occupaient alors tous les cercles libéraux de la société : le thème de la diversité des constitutions (anglaise, française, germanique et américaine) et le thème du socialisme. Bien que la majorité des gens qui nous entouraient fussent entraînés par la constitution anglaise, on avait conscience en même temps qu’une telle constitution n’était pas dans l’esprit de la Russie et pour cela irréalisable. Le second thème, sur le socialisme, était, bien entendu, plus complexe. On désirait l’analyser, ne serait-ce qu’en partie. Ces conférences étaient très populeuses ; je me souviens particulièrement de Valentina Sémionovna Sérova[49], mère du peintre Valentin Alexandrovitch Sérov qui tenait des discours enflammés; de Paviel Nikolaïévitch Milioukov[50] qui venait de rentrer de l’émigration en Russie; de l’avocat Stal’[51] et de sa femme qui revenaient de Paris. Commencèrent à venir à ces conférences des personnes qui vivaient illégalement à Moscou, qui n’avaient pas d’endroit où ils pouvaient se rencontrer entre eux et c’est pourquoi, sans prêter attention au conférencier et au public, ils organisaient des discussions entre eux, engageaient des disputes féroces et étaient même prêts à se jeter les uns sur les autres. Le public était inquiet. Je fus obligée de mettre fin aux conférences populeuses. Nous continuâmes à écouter dans un cercle restreint des conférences sur le même thème, sur le socialisme et ses divers courants.

    [La maison de Margarita Kirillovna reçut <en mai 1905> le Congrès des membres du zemstvo (assemblée provinciale élue au suffrage censitaire) une opposition libérale, qui, par la voix du philosophe prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, professeur de l’Université de Moscou, fit une adresse au tsar Nicolas II, pour lui soumettre les propositions de réformes, faites par le Congrès. Récit des événements révolutionnaires de 1905 avec le Manifeste du 17 octobre qui crée une Douma Nationale, les grèves, l’insurrection de décembre réprimée par le pouvoir tsariste]

    ++++++

    En 1906, je fis connaissance du professeur Liev Mikhaïlovitch Lopatine et me rapprochai de lui. Liev Mikhaïlovitch était un philosophe idéaliste, proche ami de Vladimir Soloviov et des princes Sergueï Nikolaïévitch et Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï. Il faisait des cours de philosophie à l’Université de Moscou, était également président de la Société de psychologie près cette université et devint, en quel sorte, après la mort du prince Sergueï Nikolaïévitch Troubetskoï, la tête et le représentant de la philosophie moscovite. Il était également directeur de la revue Voprossy filossofiï i psikhologuiï [Questions de philosophie et de psychologie], éditée par la Société de psychologie, qui était à cette époque la seule revue philosophique de Moscou.

    J’étais très proche de Liev Mikhaïlovitch Lopatine et l’aimait beaucoup.

    [Suit une longue description du physique, de l’habillement, de la beauté de la langue russe de Lopatine, de son appartement extrêmement modeste, de son ardeur de conteur, de son intérêt pour Shakespeare, de son enseignement dans le lycée de jeunes filles Arséniéva et de garçons Polivanov. Lopatine a refusé de recevoir Bergson à la Société de psychologie, parce que cette visite du philosophe français, selon Margarita Kirillovna, aurait dû se faire en français.

     La fin des mémoires publiés se termine par un très long passage, un vrai essai biographique et critique, sur la famille amie des Metner (Medtner) : le célèbre compositeur Nikolaï Karlovitch Medtner[52], son frère l’écrivain et philosophe Émiliï Karlovitch Metner[53] et la violoniste Anna Mikhaïlovna Medtner[54], épouse d’abord d’Émiliï, puis de Nikolaï. Margarita Kirillovna parle de la musique de Nikolaï, s’étend sur le triangle amoureux Émiliï-Nikolaï-Anna et expose longuement les rapports tumultueux d’Émiliï Metner et d’Andreï Biély]

    [1] Il s’agit de l’aquarelliste Nikolaï Martynov (1842-1913)

    [2] Il s’agit de l’épouse du tsar Alexandre III et mère du dernier tsar Nicolas II, Maria Fiodorovna, née Dagmar, princesse de Danemark (1847-1928).

    [3]  Le cimetière Rogojskoïé est, à Moscou, depuis le XVIIIe s. le lieu de culte d’une secte schismatique vieux-ritualiste ayant un clergé.

    [4]  Notons que, dans le vocabulaire russe du XXe s. concernant les arts, l’appellation « de gauche », signifiait « non-académique, non officiel, nouveau, avant-gardiste »

    [5] Le mot russe « samorodok » désigne un morceau de métal vierge ou une pépite dans une gangue

    [6] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938), portraitiste, genriste, paysagiste « ambulant », qui introduisit dans son réalisme des éléments impressionnistes.

    [7] Vassili Vassiliévitch Pérépliotchikov (1863-1918) paysagiste réaliste qui introduisit des éléments impressionnistes dans la dernière période de sa création

    [8] Konstantine Korovine fit en 1902, au Théâtre Marie [Mariinskiï] de Saint-Pétersbourg, les décors de l’opéra d’Anton Rubinstein Le Démon d’après le poème de Lermontov (ce spectacle fut montré à Moscou en 1904).

    [9] Le panneau Faust et Marguerite, qui avait été commandé, comme d’autres oeuvres sur le sujet faustien, par Alexeï Vikoulitch Morozov (possesseur par ailleurs d’une remarquable collection de porcelaine) à Vroubel en 1896, a été acquis par la suite par Ivan Abramovitch Morozov.

    [10] La coupe de cheveux « entre parenthèses » correspond à peu près à ce qu’en France on appelle la coupe « à la Jeanne d’Arc ».

    [11] En russe littéraire, le « o » qui précède l’accent tonique se prononce « a », mais plusieurs prononciations régionales ne suivent pas cette règle.

    [12]  Ce « Champ des vierges » est un quartier de Moscou qui abrite toujours la clinique psychiatrique Korsakov.

    [13] Alexandre Ivanovitch Tchouprov (1842-1908), professeur d’économie politique à l’université de Moscou, maître et ami de Kandinsky.

    [14]  Ivan Ivanovitch Ivanioukov (1844-1912), professeur d’économie politique.

    [15] Viktor Alexandrovitch Goltsev (1850-1906), journaliste

    [16]  Mikhaïl Alexéïévitch Sabline (1842-1898, membre de la rédaction des Rousskiyé viédomosti

    [17]  Piotr Dmitriévitch Boborykine (1836-1921), célèbre écrivain qui a introduit le personnage de Varvara Alexéïevna dans son roman Kitaï-gorod.

    [18]  Ivan Fiodorovitch Gorbounov (1831-1898), écrivain, acteur et conteur oral.

    [19]  Glieb Ivanovitch Ouspienski (1843-1902), célèbre écrivain

    [20]  Grigori Aviétovitch Djanchiyev (1851-1900), historien et journaliste politique.

    [21] Apollinari Mikhaïlovitch Vasnetsov (1856-1933), artiste spécialisé dans la peinture d’histoire, frère du célèbre peintre Viktor Vasnetsov

    [22]  Nikolaï Vassiliévitch Dossiékine (1863-1935), peintre et sculpteur réaliste qui adopta un certain impressionnisme.

    [23]  Abram Éfimovitch Arkhipov (1862-1930), peintre réaliste, célèbre par sa série de paysannes (« baby ») russes, colorée  et tourbillonnante, proche du fauvisme européen.

    [24] Mikhaïl Provovitch Sadovski (1847-1910)

    [25]  Nikolaï Éfimovitch Éfros (1867-1923)

    [26] Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Soboliev.

    [27]  Andreï Alexandrovitch Korzinkine (vers 1823-1906), marchand de la 1ère ghilde, philanthrope

    [28]  Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Zimine.

    [29]  Paviel Alexéïévitch Kochits (1863-1904), célèbre ténor d’origine ukrainienne.

    [30]  Aucune donnée biographique n’a été trouvée sur ce Postnikov.

    [31] Alexeï Vikoulovitch Morozov (1857-1934)

    [32]  Élisseï Vikoulovitch Morozov (1869-1939), industriel frère du précédent

    [33]  Comte Léonid Nikolaïévitch Ighnatiev (1865-1943), officier supérieur.

    [34]  Membre de la célèbre dynastie de la classe des marchands, les Konovalov.

    [35]  Prince Vladimir Mikhaïlovitch Ouroussov (1857-1922), homme d’État

    [36]  À cette époque, tous les deux, Gadon et Djounkovski, étaient aides de camp du général-gouverneur de Moscou. Vladimir Serguéïévitch Gadon fut par la suite commandant du Régiment Préobrajenski et Vladimir Fiodorovitch Djounkovski fut gouverneur de Moscou et adjoint du ministre des affaires étrangères [Note de l’auteure]

    [37]  En français dans l’original.

    [38]  Cette secte se trouvait dans le quartier moscovite du Cimetière Préobrajenski [de la Transfiguration].

    [39]  Paviel Ivanovitch Kharitonenko (1853-1914), industriel ukrainien ; lui et son épouse Véra Andréïevna (1859- début des années 1920) furent de grands collectionneurs de la peinture réaliste russe et française du XIXe s., ainsi que des icônes.

    [40] Vassili Ilitch Safonov (1852-1918) pianiste et chef d’orchestre, directeur du Conservatoire de Moscou de 1889 à 1905.

    [41]  Iossif Arkadiévitch Lévine (Josef Lhévinne, 1874-1944), pianiste et pédagogue musical.

    [42]  Léonid Vladimirovitch Nikolaïev (1878-1942), pianiste, compositeur et pédagogue

    [43]  Nikolaï Karlovitch Metner (1880-1951) célèbre compositeur et pianiste

    [44]  Éléna Fabianovna Ghnessina (1874-1967), pianiste et pédagogue

    [45]  Éléna Alexandrovna Bekman-Chtcherbina (1881-1951), pianiste

    [46] L’épouse du collectionneur Paviel Trétiakov était Véra Nikolaïevna Mamontova (née en 1844)

    [47] Zinaïda Nikolaïevna Yakountchikova, née Mamontova (1843-1919) et son mari, l’industriel et mécène moscovite Vladimir Vassiliévitch Yakountchikov (1827-1907), parents de la célèbre peintre sécessionniste Maria Vladimirovna Yakountchikova (1870-1902)

    [48]  Vladimir Fiodorovitch Snéguiriov (1847-1916), célèbre gynécologue moscovite, professeur de l’Université de Moscou.

    [49]  Valentina Sémionovna Sérova (1846-1924), première femme compositrice professionnelle de Russie, épouse du compositeur Alexandre Sérov et mère du peintre Valentin Sérov

    [50]  Paviel Nikolaïévitch Milioukov (1859-1943), homme politique, historien, un des organisateurs du parti des Démocrates Constitutionnalistes (les KD, « cadets »), ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire au début de 1917

    [51] Aucune données biographiques n’ont été trouvées sur ce Stal’

    [52]  Voir en français dans Wikipédia les renseignements sur le compositeur et pianiste Nikolaï Medtner (1880-1951)

    [53]  Émiliï Karlovitch Metner (1872-1936), frère ainé du précédent, critique littéraire et musical, traducteur, éditeur, ami, puis adversaire d’Andreï Biély (1912)

    [54]  Je n’ai pas trouvé les données biographiques d’Anna Medtner qui émigra avec Nikolaï après les révolutions de 1917 et revint en URSS, après la mort de son mari, dans les années 1960.

  • Nouveaux collages d’Igor Minaev

    Nouveaux collages d’Igor Minaev

    Son inspiration ukrainienne est toujours plus évidente. Ce qu’on pourrait appeler un style baroque floral est dans la descendance de la magnifique peintre ukrainienne Kateryna Bilokour.

  • Quelques documents des archives sur Ania Staritsky (1908-1981)

    Quelques documents des archives sur Ania Staritsky (1908-1981)

     

    ANIA STARITSKY, ANNÉES 1960
    ANIA STARITSKY AU TRAVAIL, ANNÉES 1960
    ANIA STARITSKY, ANNÉES 1970

     

    ANIA STARITSKY ET HÉLÈNE ILIAZD, FIN DES ANNÉES 1970