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  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XIV] L’alogisme, 1914-1915

    [CHAPITRE XIV]

    L’alogisme, 1914-1915

    Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch autour des années 1913-1915 s’affirmera dans une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». La peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi, dans La Vache et le violon (MNR), une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère en bois est collée sur le chapeau d’Un Anglais à Moscou, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire, avec la chose peinte; une reproduction collée de La Joconde est biffée par deux traits dans Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa , réduisant cet eidôlon de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de La Joconde, une coupure de journal porte la légende « Appartement à céder ») ; sur l’Aviateurest écrit en grosses majuscules cyrilliques : « Pharmacie ». D’autres gestes sont faits pour mettre à mal la logique de tous les jours, pour indiquer que l’ordre pictural se situe dans une autre dimension que celle de la vie de tous les jours. Les « futuraslaves » russes, aussi bien que les « aveniriens » autour de Larionov et de Natalia Gontcharova (qui se peinturluraient le visage et peinturluraient qui le voulait) ont inventé ce que nous appelons aujourd’hui « performance » ou « action ». Malévitch fonde conceptuellement ce nouveau genre artistique, lorsqu’il écrit :

    « Les hommes chez qui l’esprit religieux est puissant, chez qui il règne, doivent exécuter sa volonté, leur propre volonté et servir le corps, comme il l’indiquera, faire les gestes et dire ce qu’il veut, ils doivent vaincre la raison et chaque fois, lors de chaque service, construire une nouvelle église de gestes et de mouvements particuliers . »

    [K. Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 189]

                En 1913, l’heure n’est pas à cette gravité insondable. La Victoire sur le soleil est créée dans une atmosphère de fantaisie débridée, d’énormes plaisanteries, de provocations à l’égard des bourgeois. Sur deux photographies, les participants principaux des manifestations théâtrales du théâtre Luna-Park de Saint-Pétersbourg sont photographiés collés au plafond avec un piano (c’est sans doute une telle image, où la tête de Matiouchine entre dans le piano, qui a donné à Malévitch l’idée du portrait du compositeur). Sur une de ces photographies, d’autres meubles sont mis dans des positions insolites et Kroutchonykh fait le clown, allongé sur les genoux de Matiouchine et de Malévitch, sur un tabouret renversé !

                 L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaoum) dont Malévitch avait qualifié ses œuvres de 1912-1913. Dans une lettre du début 1913 à Matiouchine, il écrivait :

    « Nous avons rejeté la raison en nous appuyant sur le fait qu’une autre raison a grandien nous, que, par comparaison avec celle que nous avons rejetée, nous pouvons appeler l’au-delà de la raison, mais qui elle aussi est régie par une loi, une construction, un sens, et c’est seulement en le comprenant que nous atteindrons à une œuvre fondée sur la loi de cet au-delà de la raison véritablement nouveau. C’est au moyen du cubisme que cette raison peut transmettre ce qu’est l’objet. »

    [ Lettre de Malévitch à Matiouchine, juin 1913, in Malévitch sur lui- même…, p. 52]

                    L’appellation même d’alogisme, inventée par le peintre, se référait à l’expérience de la poésie. Les poètes Khlebnikov et Kroutchonykh avaient signé en 1913 un manifeste poétique, Le mot comme tel, qui réclamait la rupture avec l’automatisme et la routine qui endorment en nous le sens concret des mots. La zaoum de Khlebnikov et de Kroutchonykh est un langage « au-delà de la raison », à la recherche de l’essence du verbe, de sa cause première, d’où découle toute expression. L’avant-garde russe des années 1910 est marquée, nous l’avons déjà observé, par une étroite union de la poésie et de la   peinture.

                    Bien des poètes sont venus à la poésie après avoir été formés comme peintres. C’est le cas de David Bourliouk, le « père du futurisme russe », et de Vladimir Maïakovski ; tous deux ont fait leurs études artistiques à l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou. C’est aussi le cas d’Alexeï Kroutchonykh, le théoricien de la langue transmentale (zaoum). L’œuvre d’Éléna Gouro est également importante dans lz domaine poétique. De Khlebnikov, Bénédikt Livchits écrit qu’il s’était révélé un vrai peintre. On ne doit pas oublier que le peintre Léon Zack fut, sous les pseudonymes de Chrysanthe ou de M. Rossijanski, le théoricien-philosophe et le poète de la branche moscovite de l’ego-futurisme pétersbourgeois d’Igor Séverianine, appelée « Mezzaninede la Poésie ». Quant aux poètes Vassili Kamienski et Sergueï Bobrov, ils peignirent toute leur vie. D’autre part, beaucoup de peintres importants de l’avant-garde russe sont aussi des poètes. Dans l’almanach futuraslave Gifle au goût public sont publiés, à son insu, des vers libres de Kandinsky traduits de l’allemand ! Filonov fait paraître en 1915 deux poèmes transmentaux contre la guerre. Olga Rozanova écrit des poésies de tendance zaoum. On connaît en outre des poésies de Larionov, de Natalia Gontcharova, de Tchékryguine et de Malévitch [ Sur les liens de la peinture et de la poésie, voir : Vladimir Markov, Russian Futurism. A History, Berkeley, University of California Press, 1968 ; N. Khardjiev, « Poésie et peinture (Le jeune Maïakovski) » [1940-1976], in N. Khardjiev et V. Trénine, La Culture poétique de Maïakovski, op.cit., p. 37-63 ; Susan P. Compton, The World Backwards. Russian Futurist Books 1912-1916, Londres, The British Library, 1978 ; Jean-Claude Marcadé, « Peinture et poésie futuristes », in Les Avant-gardes littéraires au XXe siècle, sous la direction de Jean Weisgerber, Budapest, Akadémiai Kiado, 1984, t. II, p. 963-979 ; G. Janaček, The Look of Russian Avant- Garde. Visuel Experiment. 1900-1930, Princeton, Princeton University Press, 1984 ; Margit Rowel et Deborah Wye, The Russian Avant-Garde Book 1910-1934, New York, The Museum of Modern Art].  La réflexion de ce dernier est au cœur même despage153image29882624rapports peinture-poésie (en tant qu’écriture). Dès 1916, dans Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, Malévitch, qui lui-même a écrit des vers [Cf. Kazimir Malévitch, Poèziya [Poésie], Moscou, Épifaniya, 2000. L’éditrice, Mme Chatskikh, publie dans ce petit volume des textes qui ne sont pas, à proprement parler, des « poésies », mais des articles dont la prose rythmée a des images hautement poétiques, comme c’est le cas de la majorité de la prose philosophique, polémique, théorique du peintre ukraino- russe. Et certains articles, en particulier pour le journal moscovite Anarkhiya en 1918 auraient pu aussi bien figurer dans ce recueil, cf. Kazimir Malévitch, Écrits, p. 81 sqq.] , redynamisait la conception de la peinture à l’aide d’un jeu de mots. On avait oublié, disait-il, que le mot russe désignant la peinture signifiait littéralement « peinture-écriture de la vie » (jivopis’, calque du grec zôgraphia) et on l’avait transformée en une « peinture-écriture de la mort » «thanatographie » (mertvopis’) [K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 59] La peinture, à force de répéter les formes de la nature, avait fini par tuer la vie :

    « Le vivant se transformait en un état d’immobilité morte. »

    [Ibid., p. 52]

               L’article « Sur la poésie » (1919) assigne à Malévitch une place privilégiée dans la mise en question de l’art. Parlant de la poésie, le fondateur du suprématisme traite de l’art dans sa totalité. Refusant fondamentalement que la création soit « une représentation morte rappelant le vivant », il affirme que le rythme et le tempo sont à l’origine de la poésie, de l’art, comme de toute chose :

    « Le signe, la lettre, dépend du rythme et du tempo. Le rythme et le tempo créent et prennent les sons qui sont nés d’eux et créent une nouvelle image ex nihilo »

    [K. Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 181]

    .           Il note le caractère premier du tracement rythmique, du geste, avant toute expression :

    « Dans l’acte du service [Malévitch fait ici une analogie avec le service liturgique], nous voyons le mouvement des signes, mais nous ne remarquons pas le dessin que dessinent en soi eux-mêmes les signes. Le haut mouvement du signe suit le dessin, et si un photographe expérimenté savait prendre le dessin de la voie du signe, nous obtiendrions le graphique de l’état spirituel. »

    [Ibid., p. 188-189]

    .           Ce sont les données du suprématisme qui sont ici décrites. Mais avant d’en venir à la suprême simplicité de la surface plane, les toiles alogistes qui précèdent immédiatement sont, au contraire, surchargées et foisonnantes, sauf La Vache et le violon, œuvre que l’on pourrait considérer comme emblématique de l’alogisme. Au dos de cette huile sur bois, Malévitch a inscrit a posteriori (en datant l’œuvre de 1911, selon sa manie d’antidater allègrement ses productions) :

    « Confrontation allogique [sic !] de deux formes « violon et vache » comme stade de la lutte avec le logisme [sic !], le naturel, le sens et le préjugé petit-bourgeois. »

    Evguéni Kovtoune écrit :

    « La mise ensemble, absurde du point de vue du bon sens, d’une vache et d’un violon proclamait le lien universel qu’il y a entre les phénomènes du monde. L’intuition ouvre des liaisons lointaines que la logique prend habituellement pour absurdes. […] Prendre conscience de n’importe quel événement particulier comme étant inclus dans un système universel, voir et incarner l’invisible qui s’ouvre à la «vision spirituelle », voilà l’essence des recherches postcubistes dans la peinture russe, essence qui s’exprime de la façon la plus aiguë dans les travaux de Malévitch. Pour lui « l’au-delà de la raison » n’est pas une « privation de raison » mais il contient sa propre logique, une logique d’un ordre supérieur. »

    [ E.F. Коwtun, « Kazimir Malevich : His Creative Path », in Kazimir Malevich, cat. exp., Amsterdam, Stedelijk Museum, 1988, p. 154-155].

    Dans la lithographie La Vache et le violon que Malévitch a exécutée à Vitebsk en 1919 avec des intentions pédagogiques et qu’il a insérée dans sa brochure lithographiée Des nouveaux systèmes en art, l’image est sous-titrée ainsi :

    « La logique a mis toujours une barrière aux mouvements subconscients nouveaux. Afin de se libérer des préjugés a été mis en avant le courant de l’allogisme [sic !]. Le dessin ci-dessus représente un stade de lutte – par la confrontation de deux formes, celle de la vache et celle du violon dans une structure cubiste. »

               La Vache et le violon appartient au système cubiste analytique, comme les petits tableaux Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo, qui ont le même format, sont peints sur bois et appartiennent de façon évidente à la même série « iconique », au sens d’exemplaire. On note dans les trois œuvres une grande subtilité dans les teintes qui restent dans des tons marron, gris et noirs. Seules une note verte et une note blanche viennent éclaircir l’ensemble. La texture du bois du violon est rendue en trompe l’œil. De plus, quatre clous de bois sont peints de façon illusionniste dans les quatre coins, comme c’est le cas dans Station sans arrêt. Kountsévo. Le conflit entre l’illusionnisme de la vache et du violon et les plans cubistes et suprématistes (un « carré noir » décèle la présence du sans-objet) est porté à son intensité maximale.

               Les dessins alogistes de 1914-1915 se partagent entre la figuration de personnages robotisés, dans la ligne de ceux de La Victoire sur le soleil, et des jeux de quadrilatères noirs. Dans les deux séries des éléments tirés du quotidien, peints souvent de façon primitive, créent non seulement une atmosphère de bizarrerie mais aussi d’humour : cuillères en bois, fourchettes, poissons, pipes, cartes à jouer, pelles, bateaux… Ce sont des variations sur le thème de la lutte entre le monde figuratif et le monde abstrait sans- objet. Il y a comme une obsession chez Malévitch de remplacer la figure humaine, et en particulier le visage, par des plans suprématistes. Sur tel dessin, un grand rectangle vertical noir offusque presque entièrement visage et violon. Un autre dessin lui répond où il ne reste qu’un petit carré gris pour la tête et un rectangle vertical noir pour le corps ; seul le motif de la cuillère en bois continue à s’appliquer picturalement sur le rectangle. Dans le dessin où est inscrit « quel toupet ! », un personnage est figuré de façon amusante par des formes géométriques (cercle, rectangle, carré, chevron). Le dessin intitulé Dame est encore plus schématique: un grand rectangle noir vertical et juste une barre transversale à l’endroit de la tête ! Faut-il voir dans le poisson et la cuillère en bois, qui reviennent constamment, des symboles phalliques ? Ce n’est pas exclu. Tous ces travaux annoncent le dadaïsme mais aussi le surréalisme. Il n’y a pas jusqu’à une préfiguration du conceptualisme magrittien qui ne soit là, avec la totale non-coïncidence de la dénomination et de la représentation dans Tailleur. Dans une série de dessins, le conceptualisme est poussé à sa limite puisque l’œuvre consiste uniquement dans l’écriture cursive d’un événement qui est ainsi représenté : Rixe dans la rue, On a subtilisé un porte-monnaie dans le tramway. La disposition des mots, avec des décalages et une rime intérieure à l’intérieur d’un même mot dans Rixe dans la rue, font de ce type d’œuvre des graffitis poétiques. La datation, ici aussi, fait problème. En effet, les textes sont écrits dans la nouvelle orthographe qui a eu cours à partir de 1918 (il y a eu le rétablissement d’une ancienne lettre sur la désinence flexionnelle du mot « tramway » dans On a subtilisé un porte-monnaie dans le tramway). Il se peut qu’après 1917 Malévitch ait exécuté des dessins qui synthétisent alogisme et suprématisme. La lithographie pour La Vache et le violon a été réalisée en 1919 à Vitebsk. Certains dessins sont ainsi exécutés beaucoup plus tard que l’époque stylistique qu’ils représentent. Sur un autre dessin, l’inscription « Deux zéros » (« deux » est en majuscules manuscrites et les deux « zéros » sont en chiffres) avec un simple trait vertical formetn un visage [ Сf. R. Crone, « À propos de la signification de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in Malévitch. Cahier I, p. 57 sqq]

               La toile l’Aviateur est directement liée à La Victoire sur le soleil. Sur une structure de base cubiste viennent se greffer des objets incongrus : un énorme poisson blanc, présent aussi dans Un Anglais à Moscou, traverse en diagonale le corps de l’aviateur ; une fourchette lui barre un œil ; la scie du constructeur dans le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov  coupe – ici verticalement – les différents lieux du réel, de l’au-delà du réel et du pictural, tandis que les dents de cette scie sont répétées sur les nageoires du poisson ; l’as de trèfle dans la main de l’aviateur est également insolite – on trouve la forme du trèfle dans le dessin du Tailleur  et dans une esquisse pour La Victoire sur le soleil représentant un Hercule futuraslave (MNR) –, alors que l’autre bras est réduit à une manche vide (un aviateur manchot !) ; le tabouret renversé en bas du tableau nous renvoie à la photographie avec les trois joyeux farceurs de La Victoire sur le soleil (Matiouchine, Kroutchonykh, Malévitch) [Voir le montage, fait à partir de cette photographie, dans Jean-Claude Marcadé, Malévytch, Kiev, Rodovid, 2013, p. 26]. Mais la plus forte incongruité est la figure même de l’aviateur, construite comme les personnages de la période cylindrique, et portant un haut-de-forme carré noir (celui d’Un Anglais à Moscou). Sur ce carré noir est inscrit le chiffre zéro, ce qui nous renvoie à l’exposition « 0,10 », où toute figuration devait être ramenée au zéro :

    « Je me suis transfiguré en zéro des formes et me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art Académique »

    ’[K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 44]

              La flèche rouge et l’emplacement du zéro montrent que c’est du crâne de l’homme que partent tous les faisceaux qui éclairent d’une manière nouvelle le monde, ce monde des objets désigné par le mot cyrillique peint en majuscule « A-PTIÉ-KA », avec les décalages (sdvig) que nous avons notés dans les dessins-poèmes. Ce mot signifie « pharmacie ». Dans « Les vices secrets des académiciens », le peintre écrit :

    « L’œuvre artistique suprême est écrite quand l’intellect est absent. Extrait d’une telle œuvre :
    – Je viens de manger des pieds de veau.

    Il est terriblement dur de s’adapter au bonheur en ayant traversé toute la Sibérie.

    J’envie toujours le poteau télégraphique. Pharmacie : – « 

    [ K. Malévitch, « Les vices secrets des académiciens », in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 71]

    .        Cet aviateur a bien l’air d’être un autoportrait symbolique de Malévitch lui-même, de l’artiste nouveau dans le crâne duquel doivent s’engloutir toutes les formes :

    « Le crâne de l’homme représente le même infini pour le mouvement des représentations ; il est égal à l’Univers, car en lui est placé tout ce qu’il voit en lui ; en lui passe aussi le soleil, tout le ciel étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi que dans la nature. […]

    Est-ce que tout l’Univers ne sera pas aussi le même crâne étrange dans lequel filent sans fin les météores des soleils, des comètes et des planètes « 

    [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique [1922], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 315]

                  Le mot « pharmacie » désigne la « cuisine » picturale qui, dans l’art académique, a pris le dessus sur l’authenticité :

    « L’art est partout, la maîtrise est partout, l’artistique est partout, la forme est partout. L’art-maîtrise lui-même est lourd, maladroit, et, par sa patauderie, il gêne quelque chose d’intérieur. […]
    Tout l’art, maîtrise et artistique, en tant que quelque chose de joli – c’est la futilité, la médiocrité petite-bourgeoise. »

    [K. Malévitch, « Sur la poésie », in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 190]

                  Dans Un Anglais à Moscou, la figure du personnage est coupée en deux verticalement: d’un côté sa face visible, sociale, de l’autre les éléments de son inconscient. On retrouve la façon de scier avec une vraie scie le sujet, comme dans le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov et dans l’Aviateur. C’est le crâne ici qui est partagé en deux. Dans cette série alogiste, à la différence des périodes précédentes, transformées en rébus plastiques, les œuvres appellent à être lues : il y a des lettres, il y a des choses écrites. Les œuvres du «réalisme transmental» étaient hermétiques. Ce n’est pas le cas d’Un Anglais à Moscou. Toute la partie gauche du tableau, c’est le subconscient, la lumière du subconscient, avec l’immense poisson blanc et sa tache claire et le faisceau jaune qui part du crâne et illumine tout cet hémisphère avec son église orthodoxe, son échelle (une telle échelle, qui était dans la vieille Russie l’apanage des ramoneurs, se retrouve dans Costume pour bal masqué, et trois baïonnettes qui ressemblent à des branches de chandeliers. Le bougeoir et sa bougie qui n’éclaire pas contrastent avec la brillance du poisson. Sur la partie droite figurent des éléments de la personnalité sociale, publique, apparente de cet Anglais. Il appartient à une société équestre, comme cela est écrit en cyrilliques capitales sur un élément de bride. Il y a son sabre, son haut-de-forme, son frac, le tout dans une semi-obscurité. Le carré du haut-de-forme est noir d’un côté, vert de l’autre. Le sabre fait pénétrer le réel dans un mouvement horizontal, la lame courbe passant de zones grises sombres à des zones plus claires. Venue des tréfonds, une flèche d’un rouge vif fait un contre-mouvement vers le réel. Le rouge est celui de la cuillère en bois sur le haut-de-forme ; cette cuillère est totalement incongrue et marque peut-être, ici, la présence du monde paysan auquel elle appartient, et ce, en contraste avec tous les signes urbains distribués dans la partie droite. Dans cette inversion des rapports apparents, qui est la même que dans l’Aviateur, nous sommes en face d’une « logique a-logique » dont Jean Clair a fait remarquer très justement qu’elle «conduit à diverses conséquences dans le domaine de la représentation :

    « – Le refus de la perspective : les choses sont toujours présentes, ici et maintenant, elles ne connaissent pas l’éloignement de l’espace et du temps.
    – Le refus de la mensuration : « La Nouvelle Mesure » de Matiouchine, c’est le refus d’accorder aux choses des échelles différentes : elles sont toutes égales, des objets les plus ténus aux monuments les plus importants.

    – Le refus de l’objet comme totalité : une partie de l’objet, un fragment valent pour sa  totalité . »

    [Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace néoplatonicien », in Malévitch. Colloque international…, p. 23″

                L’alogisme a également subi l’influence du livre curieux, riche et ambitieux de Piotr Ouspienski Tertium Organum (1911), qui fut un stimulant pour tous les artistes de l’avant-garde russe. Piotr Ouspienski voulait aller au-delà de l’Organon d’Aristote et du Novum Organum de Francis Bacon, dont les lois logiques étaient tirées de l’observation des faits du monde extérieur tel que nous le percevons (à trois dimensions). Le Tertium Organum décrit des lois a-logiques, trans-mentales de l’infini. Il introduit une quatrième dimension (le temps), une cinquième dimension (la hauteur de la conscience au-dessus du temps) et une sixième dimension (la ligne qui unit toutes les consciences du monde, lequel forme à partir d’elles un seul tout). Il est certain que la réflexion de Piotr Ouspienski sur le monde réel, au-delà de la relativité et du caractère illusoire de nos perceptions qu’elle implique, a eu une influence considérable sur le développement de l’art transmental et transrationnel non seulement chez les poètes mais aussi chez les peintres. Parmi d’autres pulsions, elle a permis à Malévitch de faire le saut dans le sans- objet.

                Il y a des parentés conceptuelles frappantes entre plusieurs passages du Tertium Organum et les textes théoriques et philosophiques de Malévitch :

    « Il n’y a rien qui soit à droite ou à gauche, en bas ou en haut de nos corps. […] Là- bas [dans le monde de la troisième dimension] il n’y a ni matière, ni mouvement. Il n’y a rien que l’on puisse peser ou photographier ou bien exprimer dans les formules de l’énergie physique. Il n’y a rien qui ait forme, couleur ou odeur. Rien qui possède les propriétés des corps physiques. […] Toute chose est le tout. Même chaque grain de poussière isolé, sans parler de chaque vie isolée et de chaque conscience humaine, vit d’une seule vie avec le tout et enferme en soi le tout.

    L’être n’est pas opposé là-bas au néant. […]

    Ce monde et notre monde ne sont pas deux mondes différents. Le monde est un. Ce que nous appelons notre monde n’est que notre représentation inexacte du monde. »

    [P.D. Ouspienski, Tertium organum. Une clef pour les énigmes du monde [1911], Pétrograd, N.P. Taberno, 1916, p. 253 et 254 (2e éd.).].

                 Un aspect de l’importance de l’œuvre de Piotr Ouspienski pour comprendre le complexe idéel qui a présidé à la création de Malévitch à cette époque doit être souligné : le Tertium Organum est aussi une anthologie philosophique qui présente un nombre important d’extraits tirés de la philosophie universelle. C’est par le Tertium Organum en particulier que Malévitch a pu avoir accès aux éléatiques, à Platon, Plotin, Clément d’Alexandrie, Denys l’Aréopagite, Jacob Boehme, Kant, ou encore aux textes hindouistes et chinois avec lesquels on trouve des points de convergence dans la pensée suprématiste. L’image du carré apparaît, par exemple, dans un passage de Lao-tseu, cité par Ouspienski : « Le Tao (la Voie) est un grand carré sans angles, un grand son qui ne peut pas être entendu, une grande image qui n’a pas de forme. » Dans l’alogisme, le grand pas n’est pas encore fait, il y a encore bipolarité entre le pêle-mêle des apparences et du subconscient qui les conditionne, et la nudité des «mouvements spirituels » [Ibid., p. 275 ].

                 Dans Un Anglais à Moscou s’étale, en décalages rythmiques, la phrase peinte en caractères cyrilliques majuscules de grandeur différente É-CLIPSE-PAR-TIEL-LE. Ce même texte figure dans Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa, où l’image collée de Mona Lisa est déchirée, où tout ce qui est chair (le visage, la poitrine) est rayé de deux croix et une légende burlesque (deux coupures collées) commente ce portrait: « Appartement à céder à Moscou ».

                  L’allusion est claire : le vieil art, symbolisé par La Joconde, est réduit à un objet de troc, vidé de tout contenu ; ici encore le « soleil de la civilisation occidentale » doit être vaincu et laisser place à la vraie réalité, au-delà des apparences. Cette irrévérence à l’égard des modèles de la Beauté a été fortement marquée chez Malévitch par le futurisme italien. On retrouve chez le peintre russe la même haine que chez Marinetti pour la représentation des « jambons féminins»[ K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme, op.cit., p. 36.],  ou des « Vénus impudiques»[ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 44.]. L’attentat contre La Joconde vient aussi de Marinetti qui la définissait en 1913 comme « Gioconda Acqua Purgativa Italiana ». Malévitch déclarait en 1915 :

    « Si les maîtres de la Renaissance avaient découvert la surface picturale, elle aurait été supérieure et aurait eu plus de prix que n’importe qu’elle Madone ou  Joconde. »

    [Ibid., p. 51].

    Le geste « iconoclaste » qui biffe, tels des graffitis, la tête et la gorge de Mona Lisa trouve sa justification dans cet aphorisme du peintre :

    « Un visage peint sur un tableau donne une parodie pitoyable de la vie et cette allusion n’est qu’un rappel du vivant. »

    [ Ibid., p. 66]page164image30368192

                      Poursuivant sa confrontation du figuratif et de l’abstrait, l’auteur d’Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa règle définitivement ses comptes (et ceux de toute l’avant-garde russe) avec la Renaissance. L’œuvre donne la version sans-objet de Mona Lisa : à la place de la tête et de la gorge, des quadrilatères ; à la place du buste, un triangle ; à la place de l’arrondi de la poitrine, un cylindre (comme dans Le Garde et Réserviste de 1er rang) et des courbes dont celle d’un grand S latin, qui est une ferrure de liaison prise à l’ouverture des violons (de même que dans l’Esquisse pour « Réserviste de 1er rang »). On mesure toute la différence qui sépare l’image paradigmatique de Malévitch et le « ready-made rectifié » du LHOOQ de Marcel Duchamp en 1919, qui est fait de la reproduction retouchée au crayon de La Joconde, la retouche principale étant la moustache (qu’a si bien adoptée Dalí !) dont est affublé(e) l’énigmatique Florentin(e). Un abîme sépare cette gaminerie conceptuelle de la gravité de la provocation malévitchienne. En effet, s’il détruit la peinture (au sens d’une « histoire de la peinture », Malévitch fait triompher le pictural en tant que tel. Il s’agit donc d’une éclipse, encore partielle, du « soleil de la peinture occidentale », de la Joconde, eidôlon par excellence de la peinture figurative. Le grand quadrilatère noir n’éclipse pas encore totalement les éléments disparates qui sont répartis dans une perspective cubiste à travers toute la surface plane. Mais c’est là le dernier degré vers l’éclipse totale que représente la forme nue du quadrangle noir. Celui-ci surgit, sans qu’on s’y attende, fin 1915.

  • Malévitch (suite)PARTIE III – SUPRÉMATISME VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1914-1916

    PARTIE III – SUPRÉMATISME

    VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1914-1916

    La « carrière » de Malévitch est lancée. Il est désormais un des novateurs les plus dénoncés par la critique conservatrice comme « futuristes », des « mufles » (des

    Cham) [Le substantif russe kham (mufle, gougat) vient du nom biblique du fils de Noé, Cham. Celui- ci a vu la nudité de son père ivre et, pour cela, sa descendante a été maudit], comme les appelle le poète, romancier et théoricien symboliste Mérejkovsk [Cf. Dimitri Mérejkovski, «Un nouveau pas du mufle qui vient» [1914], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 605-615]. L’inventeur du « cubo-futurisme », se singularise de ses contemporains, fait bande à part. En 1913, les jeunes avant-gardistes donnent à voir des extravagances vestimentaires ou des « peinturlurage[s] des visages » – Larionov et Natalia Gontcharova. De son côté, Malévitch se promène, au début de 1914, avec son ami le peintre Alexeï Morgounov dans la rue Kouznietski Most, au centre de Moscou, avec une cuillère en bois paysanne en guise de pochette – cette même cuillère qui à l’origine était fixée sur la toile alogiste Un Anglais à Moscou. Éclipse partielle (SMA). Ou encore, lors de l’exposition de Tatline « Magasin » à Moscou en 1916, Malévitch, à qui le créateur des contre-reliefs avait interdit de montrer des œuvres suprématistes, se promenait dans les salles avec un zéro sur le front et un placard collé dans le dos pour faire la réclame de son art ! Il est peu à peu en train de s’imposer en leader, et de constituer son propre mouvement artistique, un mouvement inédit, appelé à bouleverser l’histoire de l’art : le suprématisme.

              La démarche de Malévitch est ainsi radicalement singulière dans le mouvement général qui, autour de 1913, s’éloigne de la figuration traditionnelle. Il y a une continuité entre l’expressionnisme Jugendstil de Kandinsky et son passage à l’abstraction, qui reste symboliste dans sa volonté de traduire le « son intérieur » des choses. Il y a un glissement chez Mondrian d’une réinstrumentation de l’objet vers une équivalence de signes donnant la version purement picturale de la réalité sensible. Seul Malévitch a fait le saut « par lequel l’homme quitte d’un bond toute la sécurité antérieure 195 »[Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique [Einleitung zu : Was ist Metaphysik ? (1949)], trad. Gilbert Kahn, Paris, Gallimard, 1977, p. 18]. Seul il a coupé les ponts entre un monde extérieur et un monde intérieur, entre une réalité sensible et un réalité suprasensible. Ces ponts coupés, c’est l’unique surgissement de l’abîme de l’être qui apparaît sur les toiles suprématistes.

    L’opposition à David Bourliouk et à Larionov

    Malévitch s’oppose désormais frontalement à Bourliouk et à Larionov. Le 26 novembre 1915, il écrit même à David Bourliouk pour lui dire que les tableaux que celui-ci propose pour l’exposition « 0,10 » ne conviennent pas à cause de leur caractère naturaliste et que, de toute façon, « à cette exposition se présente une nouvelle organisation avec un nouveau courant qui n’a rien à voir par son gauchisme avec les cubo-futuristes 196 » [Lettre de Malévitch à David Bourliouk, 26 novembre 1915, in Malévitch sur lui-même, t. I, p. 75].. Un léger froid s’installe même à cette époque avec son ami ukrainien Roslavets, qui était proche de Bourliouk et de Lentoulov, et écrivait alors de la musique sur les vers des égo- futuristes Vassilisk Gniédov et Konstantine Bolchakov. Il écrit à Matiouchine à l’automne 1915 :

    « Roslavets comprend bien plus, mais il lui semble à lui qui est un enthousiaste que tout méchant chiffon accroché en lieu et place de cravate est quelque chose d’extraordinaire ; de complexion il n’est pas futuriste. Il édite beaucoup de ses partitions des romances d’Igor Sévérianine, de Gniédov. Ah, le diable m’emporte, la colère me prend de le voir écrire de telles choses 197 ! »

    [Lettre de Malévitch à Matiouchine, octobre-novembre 1915, in Malévitch sur lui-même, p. 73. Cf. Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], art. cité, p. 203-229].

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    Lors de la tournée de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg en février- mars 1914, qui suscita des manifestations hostiles des « aveniriens », menés par Larionov, et des « futuraslaves » menés par Khlebnikov, Malévitch écrit une lettre à la rédaction du journal moscovite Nov’ [Nouveautés], qu’il faut citer pour comprendre sa position radicale à l’égard de Bourliouk et de Larionov :

    « En lisant le no de votre honorable journal dans lequel M. Pétrov divise les futuristes russes en deux groupes, celui des adeptes de Larionov et celui des adeptes de Bourliouk, je me suis rappelé ce pêcheur qui avait pris un petit poisson, l’avait jaugé du regard et avait dit : « Oui, c’est lui qui est le chef de tous les autres poissons ! Voyez comme il crache dans tous les sens!…» D’autre part, je m’associe à la lettre de Vadim Cherchénévitch et je déclare que lancer des œufs pourris, arroser de yaourt, donner des gifles, sur quoi le rayonniste Larionov construit son propre futurisme, tout cela appartient à la populace sauvage à laquelle il communie, comme nous pouvons le voir dans le no du journal Les Nouvelles du soir. Je vous prie de porter à la connaissance de vos lecteurs que le groupe des artistes futuristes russes n’a rien de commun avec le rayonniste Larionov et qu’il se garde d’un tel guide. Malévitch, peintre. »

    [« Otmiéjévavchiyéssya ot Larionova. Pis’mo v rédaktsiyou » [Ceux qui se sont démarqués de Larionov. Lettre à la rédaction], Nov’, 1914, no 12, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 28]

                    Le leadership de Malévitch culmine en 1915 avec la fameuse exposition « 0,10 » à Pétrograd. Le fondateur du suprématisme nomme désormais ses nouveaux adeptes et amis :

     » Le groupe des suprématistes – K. Malévitch, I. Pougny, M. Mienkov, K. Bogouslavskaya et Olga Rozanova – a mené le combat pour libérer les objets de l’obligation de l’art. Et il demande aux académies de renoncer à l’inquisition de la nature. »

    [ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 68]

              L’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc, lors de cette exposition, sera une éclipse totale. L’avènement de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le Carré noir  frappe par son caractère abrupt, inattendu et imprévisible, aussi bien dans l’œuvre de Malévitch que dans l’art du XXe siècle en général. Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous, sans exception, saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues, du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La non-figuration absolue suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. C’est la sensation du seul monde réel, le monde sans-objet, qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le Carré noir et le Carré blanc. Entre ces deux pôles, se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Mais les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement établis ; la couleur sourd non de la vision rétinienne mais du matériau ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans les « mouvements colorés 200 »{K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 87], s’y dissoudre. La surface colorée est en effet la seule « forme vivante réelle 201 »[K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 61]; mais comme la couleur tue le sujet, ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées. La perfection blanche du Carré blanc sur fond blanc, qui clôt l’aventure picturale suprématiste (même si le peintre continua à faire des œuvres dans ce style par la suite), est à la fois la manifestation de l’être abyssal et le triomphe du pictural. Jamais n’aura été affirmée avec autant de force la souveraineté du mouvement purement coloré, dans lequel les formes ne font qu’apparaître ou disparaître en scintillant.

    L’opposition à Tatline

     

    L’année 1915 verra le peintre affronter un autre grand protagoniste de l’art de gauche,Tatline, qui lui manifeste son hostilité et est totalement allergique aux visées conceptualistes de l’auteur du Quadrangle noir. La « guerre » artistique que se sont livrée les deux grands créateurs à la fin des années1910 est aujourd’hui assez bien documentée [En français, voir F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op.cit., p. 78 sqq.].Il n’y a aucun point de contact avec l’œuvre contemporaine de Tatline et encore moins avec le futur constructivisme. C’étaient deux personnalités exceptionnelles, inconciliables pour des raisons philosophiques essentielles. Voici le témoignage du critique et théoricien Nikolaï Pounine (proche de Tatline) :

    « Tatline et Malévitch avaient chacun un destin particulier. Quand cela a-t-il commencé, je ne le sais pas, mais aussi longtemps que je me les rappelle, ils se sont toujours répartis entre eux le monde: la Terre, le ciel et l’espace interplanétaire, établissant partout la sphère de leur influence. Tatline se réservait habituellement la Terre, s’efforçant de pousser Malévitch dans le ciel au-delà de la non-figuration. Malévitch, tout en ne refusant pas les planètes, ne cédait pas la Terre, considérant à juste titre que la Terre est, elle aussi, une planète et que par conséquent elle peut être aussi non figurative. »

    [Cité par Evguéni Kovtoune dans son « Introduction à la publication de quelques lettres de Malévitch à Matiouchine » [1974], in Malévitch. Colloque international…, p. 175-176]

    Amitiés et échanges artistiques

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    Malévitch rencontre le jeune Roman Jakobson qui écrit alors des vers transmentaux sous le pseudonyme d’Aliagrov et il affirme à son propos : « Il comprend le verbe en tant que tel mieux que Kroutchonykh lui-même. » [Lettre de Malévitch à Matiouchine, début janvier 1915, in Malévitch sur lui-même, t. I, p. 65. Aliagrov-Jakobson a publié avec Kroutchonykh, cette année 1915, un livre futuriste, Plivre transmental [Zaoumnaya ghniga], avec des gravures en couleurs d’Olga Rozanova, qui mit sur la couverture un collage-découpage représentant un cœur sur lequel était cousu un petit bouton blanc].

                   Parmi ses fréquentations amicales avec échanges d’idées, il y a également la Kiévienne Alexandra Exter à laquelle il lit, avant l’exposition « 0,10 », ses nouveaux textes sur le cubisme, le futurisme et le suprématisme qu’elle semble avoir appréciés  [Lettre de Malévitch à Matiouchine du 31 octobre 1915, in Malévitch sur lui-même, tome 1, p. 73]. Elle ne donne pas d’œuvres à « 0,10 », mais elle fait participer Malévitch, dans la galerie moscovite Lemercier, en novembre 1915, à l’« Exposition d’art décoratif contemporain du sud de la Russie [c’est-à dire de l’Ukraine] », dont la nièce de Berdiaev et épouse d’un neveu de Tchaïkovski, Natalia Davydova, créatrice, au début des années 1910, des ateliers de paysannes brodeuses du village ukrainien de Verbivka [V erbovka], et Alexandra Exter étaient les organisatrices [Cf. Guéorgui Kovalenko, « Alexandra Exter. Piervyïé kievskiyé gody » [Les premières années kiéviennes], Iskoustvoznaniyé, Moscou, 2005, no 1, p. 547 sqq. En anglais, voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, op. cit., p. 54-100]. Il s’agissait de broderies et de tapis d’après les esquisses des peintres. Il est remarquable que Malévitch ait été exposé par un coussin brodé d’après le tableau Peinture suprématiste qui se trouve aujourd’hui au musée de Peggy Guggenheim à Venise (Andersen, N°58) et deux autres œuvres : Suprématisme 18e construction (ill. 00) et une peinture suprématiste dont on connaît une version postérieure (vers 1920, 79,3 × 79 cm, anciennement au MoMA, Andersen, N°68). C’est donc la première apparition publique du suprématisme, un mois avant « 0,10 », comme Charlotte Douglas a été la première à le montrer [Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, no 1, 1995].   7

                  Mikhaïl Matiouchine sera pendant toute la vie de Malévitch un ami fidèle, un interlocuteur privilégié de ses idées novatrices, une aide dans sa formation intellectuelle et dans la rédaction de ses premiers écrits. On peut dire que Matiouchine fut une académie pour l’enrichissement culturel du peintre. Il semble que les deux hommes n’aient pratiquement jamais eu de différends, alors qu’avec les deux autres amis intimes Roslavets et Kroutchonykh, voire avec ses disciples Klioune ou même son élève préférée Olga Rozanova, malgré une amitié et une entente indéfectibles, des désaccords ont pu surgir à certains moments sur le plan artistique.

                    L’autre personne proche de lui, amicalement et théoriquement, est Alexeï Kroutchonykh dont lui plaisait le radicalisme transmental. Bien qu’il ait eu une profonde admiration pour Khlebnikov, Malévitch ne trouvait pas qu’il allât assez loin dans l’abstraction sans-objet verbale. D’une certaine manière, la poésie transmentale de Kroutchonykh, qui rompait avec tout sens descriptif, était proche de son suprématisme pictural qui ne faisait vivre sur la toile que la sensation des rythmes du monde. Dans une lettre à Matiouchine de janvier 1917, il affirme : « Je n’oublierai jamais ni vous ni. Kroutchonykh [Malévitch sur lui-même…, p. 101]. Malévitch vouvoie ses amis les plus proches. Il semble qu’il n’ait tutoyé que son ami d’enfance Kolia Roslavets et, dans les années 1920, quelques personnes, comme Meyerhold.

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    Malévitch et la musique (entre Matiouchine et Roslavets)

     

    Malévitch intégrait la musique et la poésie dans sa révolution suprématiste. Matiouchine fut celui à qui il confia ses idées sur cette conjonction du rythme musical et des rythmes poétique et pictural. Il l’a fortement exprimé dans le bel article « Sur la poésie » en 1919 :

    « Il y a une poésie où le rythme et le tempo demeurent purs, comme le mouvement et le temps ; ici le rythme et le tempo s’appuient sur les lettres comme signes, incluant en soi tel ou tel son. Mais il arrive aussi que la lettre ne puisse incarner en soi la tension sonore et qu’elle doive se pulvériser. Mais le signe, la lettre, dépend du rythme et du tempo. Le rythme et le tempo créent et saisissent les sons qu’ils ont engendrés et créent une nouvelle image ex nihilo.

    Dans d’autres cas […] les choses elles-mêmes apparaissent comme se suffisant à elles-mêmes, et le rythme est comme l’instrument du remaniement. Ici, c’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité, etc.

    C’est la même chose en peinture et en musique. »

    .[Kazimir Malévitch, Écrits, p. 181-]

                  La réflexion de Malévitch sur la musique semble avoir commencé en 1915, au moment où il fonde l’abstraction la plus radicale du XXe siècle. La musique n’est pas une description des mouvements de l’âme, mais elle s’élève au-dessus du chaos de l’environnement.

                  Le 19 octobre 1915, il écrit de Moscou à Matiouchine pour lui raconter l’incident qui s’est produit dans « la Tour », le théâtre-studio de l’entrepreneur, poète, acteur et homme de théâtre Samouïl Vermel; Malévitch a été invité à participer comme « professeur de la peinture nouvelle ». Développant non seulement ses conceptions sur l’art pictural, mais aussi sur la musique et l’art du décor de théâtre, il provoque la perplexité de son auditoire quand il déclare :

    « Ma forme n’exprime rien »

    Et de poursuivre :

    « J’ai fait une grande bêtise lorsque j’ai indiqué à Roslavets que la musique contemporaine devait parvenir à l’expression des strates musicales et devait avoir une longueur et une épaisseur de la masse musicale dans le temps et, avec cela,  qu’au dynamisme des masses musicales devait succéder le statisme, c’est-à-dire le retardement de la masse sonore musicale dans le temps. Quand on m’a demandé quelles avaient été mes études musicales, j’ai aussitôt quitté ma participation au  comité . »

    [Malévitch sur lui-même…, p. 70-71]

                 Ce qui est étonnant dans la position de Malévitch, c’est qu’il professe, pourrait-on dire, une version laïque de la docte ignorance de Nicolas de Cues 211 !

     [Plusieurs autres exemples de cette capacité qu’avait le peintre de faire de son ignorance une connaissance peuvent être cités. Ainsi, à Berlin, en 1927, alors qu’un poète allemand, un certain Hermann Kessler, aujourd’hui totalement oublié, lit une de ses poésies, laquelle est longuement discutée par les auditeurs, provoquant des avis contradictoires, le guide polonais de Malévitch, le poète Tadeusz Peiper, raconte que le peintre, par un geste, demanda la parole. Il lui dit en polonais ce qu’avait provoqué en lui la poésie dont il n’avait pas compris le contenu puisqu’elle était en allemand : « Comme peintre, Malévitch exprima ses impressions en couleurs et formes. […] Pendant la lecture il avait vu dans son imagination des bandes noires et bleues suspendues au-dessus d’un cercle.« Quand j’eus traduit ces paroles, un des défenseurs de la poésie [de Kessler] les approuva avec enthousiasme. […] On reconnut que la vision de Malévitch correspondait tout à fait au contenu des vers. […] Plus que de la qualité de ces vers, on parla surtout de Malévitch. Quelle intuition ! Quelle clairvoyance ! Quelle capacité de ressentir les choses ! » Tadeusz Peiper, « Snovidiéniyé » [Un songe], in Malévitch sur lui-même…, t. II, p. 379.

    On connaît par ailleurs, son dialogue avec le peintre, écrivain et metteur en scène dadaïste allemand Hans Richter. Ce dernier raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand, Alexander von Riesen, il eut une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement durs à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique fut étonnante, à savoir qu’il n’était pas important que tout soit “juste”, mais que d’une même façon cela “sonne” juste ». Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : “Écoutez, parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas.” Il dit en riant : “Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste” », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 212.

    Et Richter ajoute : « Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse », Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], Die Russen in Berlin 1910-1930, Berlin, Stolz, p. 34.]page143image8104064

               Toujours en 1915, Malévitch expose à Matiouchine sa conception futuriste de l’art, non seulement de la peinture mais aussi de la musique :

    « Je suis de plus en plus hanté par ces masses musicales, des blocs, des strates de quelques 20 accords jetés dans l’espace, et par la masse figée du cube musical. C’est ainsi que je sens voler ces strates aux sonorités de 20 pouds [320 kg !] et aussi l’alogisme des instruments dans la musique. »

    [Lettre de K. Malévitch à M. Matiouchine, automne 1915, in Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 73]

                Il tente de convaincre Matiouchine de se consacrer totalement à la musique. Cela est confirmé par la lettre du 5 novembre 1915 :

    « Laissez tomber le pinceau et préparez votre musique, dans les rangs des lutteurs de la Peinture, il y en a pas mal. Mais dans notre idée [le suprématisme !], vous êtes le seul. Trouvez de nouvelles formes pour les sonorités afin d’être prêt. Maintenant,les groupes sont déterminés clairement : les Bourliouk-Vermel’-Roslavets d’un côté, et nous deux. Qu’ils s’enthousiasment de lambeaux et nous de la vraie cause. Ce trésor est déjà indiqué à Londres-Paris-l’Amérique, il semble que cela nous suffit . »

    [Ibid.]

    De toute évidence, Matiouchine a suivi, d’une certaine manière, les idées musicales, qui se voulaient révolutionnaires, de Malévitch dans ses écrits théoriques plu »que dans sa propre musique

    [ Le compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin a été le premier à faire une analyse détaillée des fragments de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil dans son article « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », paru dans le numéro de la revue munichoise Muzik-Konzepte consacré à «Alexandre Skriabine et les skriabinistes » en juillet 1984. Juan Allende-Blin conclut son analyse détaillée par ce verdict : « Matiouchine entremêle dans la musique qui nous a été transmise de La Victoire sur le Soleil les fioritures tonales les plus banales et des dissonances vraiment vides de sens. Ainsi, apparaît une musique pseudo-futuriste ou pseudo-moderne, de la façon dont un petit-bourgeois [Spiessbürger] se représente un art musical révolutionnaire – fort éloigné de l’évolution conséquente de manière immanente, d’un nouveau langage musical chez un Schönberg, un Varèse, un Webern ou d’un Skriabine que Matiouchine avait à portée de main. » En revanche, Juan Allende-Blin fait l’éloge de la peinture de Matiouchine et du théoricien de la musique qu’il est, soulignant que son Manuel pour l’étude des quarts de ton pour violon [Roukovodstvo k izoutchéniyou tchetvertieï tona dlia skripki] de 1915 a été « d’une importance extraordinaire » en tant que « signal pour la découverte d’un nouveau matériau sonore » : « Avec son plaidoyer pour la recherche des micro-intervalles ainsi qu’avec des exercices pratiques, Matiouchine a montré le chemin à de plus jeunes compositeurs, comme Ivan Wyschnegradsky, Arthur Lourié, Nikolaï Roslavets. » Juan Allende- Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », art. cité, p. 172. Juan Allende-Blin ne connaissait que les extraits publiés de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le soleil. Or, on a retrouvé une partition plus importante qui n’a pas encore été analysée par les musicologues. Cf. Mikhaïl Matiouchine, Tvortcheski pout’khoudojnika [L’Itinéraire créateur de l’artiste], Kolomna, Mouzieï Organitcheskoï Koul’toury, 2011.]

             À la suite de l’exposition « 0,10 » en 1916, Malévitch, tout en conservant sa fidélité à Matiouchine, se rapproche de son ami d’enfance Kolia Roslavets. Il écrit à Matiouchine le 14 février 1916 : « Je viens de faire connaissance beaucoup plus près de Nikolaï Roslavets, j’ai été plusieurs fois chez lui et hier j’ai entendu ses travaux musicaux. » Une œuvre de Roslavets passionne Malévitch, c’est le Prélude de 1915, et il va envoyer la partition à Matiouchine.

    « Je fais connaissance de plus en plus avec la musique de Roslavets et dans quelques jours je vous enverrai son Prélude, faites attention surtout au milieu, c’est une perle de prix. Mais les bords, j’aurais dit, quelque chose comme un cadre, sont de peu de valeur. Le milieu, selon moi, est bien. […]

    La construction éblouissante se prélasse dans des petits mots de rien du tout. […] Dans ce Prélude, jouez le milieu, vous entendrez des claquements vigoureux, c’est la musique elle-même. Mais la fin, ce n’est déjà plus cela. »

    [Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 80-81. Dans la lettre du 14 février 1916, il écrivait : « Si l’on avait étendu devant nous des fleurs – leur couleur et la puanteur qui s’en exhale seront facilement reçues par nous avec agrément. Pareillement à Skriabine.

    « Si nous voyons une masse de parterres de fleurs éparpillés et que, soudain, passe à travers ces parterres un cheval cuirassé, piétinant et cassant tout, et que l’on voit périr sous les pieds des sabots les myosotis, les œillets, les violettes pâles, et noircir les chrysanthèmes », ibid., p. 76.]

    Et il continue :page145image7910912

    « S’il réussit à se dégager des restes des « nocturnes » musicaux, alors sa puissance prendra un ton encore plus féroce, plus impitoyable.

    Il lui manque ce dont vous avez beaucoup, mais il vous manque le moindre, car cela dépend de votre volonté de vous commander à vous-même et de l’Amour sans limite de la création, c’est la concentration et la concentration dans un travail obstiné assidu, en rejetant tout.

    Enfoncez donc brutalement des clous dans les âmes vulgarisées, fichez-les n’importe où sur les palissades, les toits et les routes, pour qu’ils ne se décrochent pas. Des clous plus beaux et plus sûrs, les vents ne les feront pas se décrocher et ne les emporteront pas dans les marigots, les petits coins des lieux amoureux. […] Que Roslavets piétine les champs, je l’exigerai aussi de lui, mais vous aussi préparez les clous.

    Est venu le temps d’arracher la peau des visages de la jeunesse, car ce n’est pas leur peau, mais celle des autorités. »

    [ Ibid., p. 76-77.]

    Il poursuit encore :

    « Vous et Roslavets, pardonnez-moi tous les deux. Mais vous, vous avez une perle cassée ou plutôt éparpillée, et lui, il en a une rassemblée. Vous, vous n’avez que des perles, mais elles sont éparpillées, alors que chez lui la perle est encadrée par un cadre futile.

    Pardonnez-moi, mais c’est ce que je ressens et en tant que fanatique avalant le désert, j’exige une musique du désert. Le désert des couleurs. Le désert du verbe. Tout cela peut faire naître ce que, par erreur, doit être le théâtre. Voilà ce qui doit être sur la scène, sur les planches, le jeu de ces merveilleux déserts de la musique, du verbe et de la couleur. Et il faut regarder leur philosophie, leur pensée. Que c’est ennuyeux ces simagrées de sa propre trogne ! Nous donnerons à ce qui au plus vite conduira, peut-être, notre raison à une suprême culture et ce sera la findu royaume africain des sauvages de l’autophagie. »

    [Ibid., p. 80-81]

               Matiouchine n’était pas prêt à ce saut dans le désert et il n’avait pas manqué lui- même de faire des réserves sur « le suprématisme de la peinture » à l’exposition « 0,10 ». Dans un article paru dans le numéro du printemps 1916 de l’almanach Otcharovannyi strannik [L’errant enchanté], il lui reproche, entre autres, sa « négation de la forme qui se fait au détriment de la couleur », car, pour Matiouchine, « la couleur doit devenir plus grande que la forme à un point qu’elle ne coule ni dans quelques carrés que ce soit, ni dans les équerres et autres » [ M. Matiouchine, « Sur l’exposition des “Derniers futuristes” », in Malévitch sur lui-même…, t. II, p. 123].

     

    La revue Supremus

    .

    Pendant l’automne 1916, Malévitch est tout occupé par la création d’une revue d’art mensuelle qu’il appelle Supremus ; il compte y faire participer les créateurs qui sont proches de liui [ Dans sa lettre à Matiouchine de cette époque, il écrit : « Les participants selon moi, Exter, Popova, Oudaltsova, Yourkévitch, Davydova, Roslavets, Mienkov, on peut inviter le poète de Kharkiv dont vous m’avez parlé dans votre lettre [Petnikov], Khlebnikov, Klioune », Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 96.]. En fait, un seul numéro fut entièrement préparé à l’édition pendant l’année révolutionnaire 1917 et ne parut jamais [Sur la formation du numéro non publié de Supremus, voir N. Gourianova, « Dom- laboratoriya “Souprémoussa” ; k rékonstrouktsii journala » [La maison-laboratoire de Supremus ; pour la reconstruction de la revue], Iskousstvoznaniyé, 2/01, p. 456-474]. Ce premier et seul numéro de Supremus a été reconstruit et édité par Mme Chatskikh [Aleksandra Chatskikh, Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Kazimir Malévitch et la société « Supremus »], Moscou, Tri kvadrata, 2009].Il comporte sept sections : Peinture, Littérature, Musique, Architecture, Théâtre, Art décoratif, Correspondances et aphorismes. Chose étonnante, dans cette section, il n’y avait qu’un seul article sur la musique, celui de Matiouchine, intitulé « Sur l’ancien et le nouveau dans la musique », avec une page reproduisant les quelques portées déjà publiées dans le livret de La Victoire sur le soleil en 1913. Roslavets était présent, mais dans la section Littérature avec un article intitulé « Sur l’art “sans-objet” ».

                Il faut dire que l’article de Matiouchine sur la musique nouvelle n’apporte rien de bien positif, si ce ne sont des attaques peu argumentées contre Skriabine, traité de « sentimentaliste-sensuel » (sentimentalist-tchouvstviennik) et contre Stravinsky, dont il ne cite que Pétrouchka : disciple de Rimski-Korsakov, ce dernier, dit-il, ne fait entendre que « des cris de toutes sortes d’agitations vaines ».

                    En revanche, Roslavets, parlant de peinture, montre une grande profondeur de vue. Il souligne l’aspiration du peintre novateur à «la libération du pouvoir de l’“objet” ». Et de s’appuyer sur Schopenhauer qui, selon Roslavets, « enseigne que seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs d’une vision claire intuitive (intouïtivnoïé prozréniyé) [N. Roslavets, « O “bespredmietnom” iskousstvié » [Sur l’art  « sans-objet »], in A. Chatskikh, ibid., p. 7 de la reconstruction de Supremus]..

    . Il ajoute :

    « Le pouvoir séculaire des dogmes, sacralisant de son autorité la soumission de la liberté créatrice à ce que l’on appelle “le bon sens” – voilà le symbole de l’asservissement suprême de l’intellect à la volonté –, ce pouvoir séculaire tombe alors, cédant la route à l’édification nouvelle de l’art. »

    Dans sa lettre aux artistes hollandais du 7 septembre 1921, Malévitch écrit :

    « L’idée picturale est entrée sur la voie du sans-objet, mais l’idée du son est entrée elle aussi dans le verbe sans-objet, à la tête duquel se tient Kroutchonykh et en musique

    Roslavets »

    Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 145.]

                On le voit, ici plus de mention de Matiouchine. Son amitié pour l’homme et le théoricien restera inaltérable jusqu’à la mort de ce dernier, mais c’est de toute évidence Roslavets qu’il considère désormais comme son allié pour faire apparaître le monde en tant que sans-objet.

    Chronologie

    Décembre 1915-janvier 1916

    « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » à Pétrograd avec les cimaises du Suprématisme de la peinture et leur célèbre Quadrangle (le Carré noir sur fond blanc).

    1916

    Service militaire en juin.
    Publication de petits traités théorico-philosophiques-polémiques: Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural et Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XIII] Vers l’alogisme (le cubisme synthétique), 1914

    [CHAPITRE XIII]

    Vers l’alogisme (le cubisme synthétique), 1914

    En 1914, toute une série de tableaux de Malévitch utilise le papier collé que Braque avait été le premier à incorporer en septembre 1912 dans un dessin au fusain (Compotier et verre). Un Anglais à Moscou comportait à l’origine une cuillère en bois collée, le Réserviste de 1er rang  a conservé son thermomètre ; des papiers de tapisserie et des fragments de journaux sont intégrés dans la Femme à la colonne d’affiches  ou dans Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa  Cette année1914 consacre le triomphe de ce que Malévitch a appelé l’« alogisme ».

                 Le cubisme synthétique français trouva un écho particulièrement favorable en Russie où s’était exacerbé depuis 1910 l’esprit de liberté créatrice totale, de libération de l’acte créateur de toutes les contraintes académiques, en particulier dans le choix des moyens matériels de fabrication du pictural. Le problème de ce que les Russes appellent la facture, c’est-à-dire la texture, est capital pour comprendre l’art d’avant-garde en Russie. Le mot « facture », qui deviendra un mot d’ordre majeur dans les années 1910- 1920, met l’accent sur le matériau en tant que tel, sur ses particularités, sur sa mise en œuvre par le travail de l’artiste. Dès lors, la facture désigne bien chez les cubo-futuristes la texture même du matériau utilisé. Le premier à avoir porté sa réflexion sur cette nouvelle approche de l’œuvre est David Bourliouk dans son article « Facture » (1912), paru dans l’almanach-manifeste des « futuraslaves », Gifle au goût public. Il y jette les bases, encore rudimentaires certes, mais claires, d’une analyse picturologique du tableau, qui distingue les œuvres non pas par leur iconologie mais par leur « culture picturale », exprimée dans la manière même où le tissu pictural, la facture, est traité. Dans les textes de Malévitch, le verbe « tisser » et ses dérivés sont employés à plusieurs reprises pour parler du travail sur la trame 180 que représente toute surface plastique.

    [Kazimir Malévitch : « Paul Cézanne – ce tisserand de première classe non pas des sujets mais de la peinture – n’était pas apprécié à sa juste mesure par les impressionnistes », « Les lois picturales dans le problème du cinéma » [1929], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 495 ; « Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure », « Enfance et adolescence » [1934], in Malévitch. Colloque international…, p. 167]

                 En 1914, le peintre et théoricien d’origine lettonne Vladimir Markov (de son vrai nom Valdemars Matvejs) publie sa brochure Principes de la création dans les arts plastiques. La Facture, où il donne de nombreux exemples de combinaisons de matériaux sur des surfaces planes dans l’histoire de l’art. Parlant en particulier des reliefs, il en trouve une pratique permanente dans la culture orthodoxe des icônes :

    « [Dans les icônes] nous voyons un grand assortiment de matériaux. Nous y voyons une peinture entourés d’une bande de métal, que la peinture enlace à son tour, nous y voyons des icônes décorées de fleurs en papier, de colliers, de serviettes, des icônes avec des veilleuses pendant devant avec leur lumière scintillante et leur fumée. Ce n’est pas tout : on incruste dans la peinture de l’icône un matériau étranger, pierres, motif en relief en or ou en argent, on la recouvre partiellement ou entièrement d’une chape de métal.  

    [V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La Facture [1914], in Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Âge d’homme, 1987, t. I, p. 160 (trad. Larissa Y akoupova)]

                   Ici, il faut faire une distinction entre « relief » et « collage ». Le collage est avant tout un moyen de contraste dans le tissage pictural qui ne détruit pas le caractère plan de la surface et lui donne seulement un « bruissement » (choum) nouveau, selon l’expression de Markov. Le relief, lui, est une extension dans l’espace, une saillie, une excroissance qui crée un autre genre plastique : c’est le cas dans les « reliefs picturaux » (1914), les « contre-reliefs » et les « reliefs angulaires » (1915-1916) de Vladimir Tatline. Cette hybridité plastique fut ressentie comme radicalement antagoniste par Malévitch. En juin 1915, ce dernier écrivait de façon polémique :

    « Toute surface plane picturale, transformée en relief pictural saillant est une sculpture artificielle, et tout relief-saillie, transformé en surface plane, voilà la  peinture .é

    [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 41]

                Il ne fait pas de doute que ce que Tatline appelle « relief » ou « contre-relief » est quelque chose de tout à fait différent du collage. Certes, le collage a joué un rôle d’impulsion évident, mais si dans les reliefs ou contre-reliefs le « tableau » (planche ou mur) reste le support qui est celui du socle dans la sculpture traditionnelle, le rapport entre le « tableau » et le « relief » se situe dans « l’accrochage ». Dans le collage, il y  a intégration, application de matériaux nouveaux:

    [Cf. J.-Cl. Marcadé, L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 153-171 (« Les reliefs »), et « Photomontage as Experiment and Agitprop », in Russian and Soviet Collages. 1920s-1990s, Saint-Pétersbourg, The State Russian Museum/Palace Editions, 2005, p. 7-19.]

    Le premier collage que nous trouvons est celui de Natalia Gontcharova pour la couverture du livre entièrement lithographié de Kroutchonykh et Khlebnikov Mondàrebours (Mirskontsa), paru à Moscou début décembre 1912. Ce premier collage russe est aussi le premier papier découpé abstrait du XXe siècle. Natalia Gontcharova a fait pour chacun des exemplaires connus (il en était prévu deux cent vingt) une forme qui n’est jamais totalement la même, comme il se doit pour un découpage, qui n’est ni une reproduction ni un calque.

    page128image21237696      En 1914, Malévitch fait une utilisation magistrale de collages de coupures de journaux et de papiers de tapisserie, en particulier dans l’extraordinaire Femme à la colonne d’affiches, où les quadrilatères abstraits envahissent et tendent à effacer tout ce qui est sujet. Dans la suite du réalisme transmental du Portrait de Matiouchine ou du cubisme analytique de Dame à un arrêt de tramway, le sujet « explose » en une multitude de plans. Mais la différence capitale avec ces deux périodes précédentes, c’est l’aplatissement de la surface picturale au maximum (seules quelques allusions à du volume ou à de la profondeur existent çà et là). La chiquenaude a pu être donnée par le tableau de Picasso Tête d’Arlequin (collage et fusain, 1913, Paris, musée Picasso) ; ce même Picasso avait utilisé un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau entièrement plan d’une économie de moyens totale [Voir le commentaire pertinent de ce tableau par E. Martineau, « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 75] . De telles expériences,épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malévitch à la minimalité suprême. Dans Femme à la colonne d’affiches, un jeu s’instaure encore entre les deux grands quadrilatères jaune et rose et le monde des objets disparates, mais on voit et on sent la pénétration de toutes parts des surfaces abstraites qui ne laissent que peu de place au réel : des lettres cyrilliques et latines, des fragments d’annonces, un pan de tête avec cheveux, un pan de robe, etc. Malévitch a mis en pratique de façon originale le cubisme synthétique :

    « Le cubisme, en dehors de ses contenus construits, architectoniques et philosophiques, possède une facture picturale variée. On ne considère pas seulement la facture picturale à l’huile, mais aussi au plâtre, au stuc (comme rapports picturaux et colorés), dans la structure de la construction on introduit aussi le matériau, non pas en tant que tel mais comme un assemblage pictural de caractère varié, individuel, de la couleur picturale. Nous trouvons ou bien une planche peinte jusqu’à l’illusion avec des particularités stratifiées exprimées, ou encore des insertions naturelles qui sont considérées comme quelque chose de feuilleté, de pictural, de factural, et le dessin graphique, le verre, le fer-blanc, le cuivre et les autres matériaux sont introduits également non pas en tant que tels mais en tant que picturaux. […] Toutes sortes de choses sont construites de façon à ne pas s’affaiblir l’une l’autre mais à exprimer au contraire plus clairement chaque forme, chaque facture et, pour cela, on recherche non pas l’identité mais le  contraste . »

    [K. Malévitch, Des nouveaux systè.mes en art. Statique et vitesse [1919] in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 223 et 224]

               Toute la « cuisine » des factures-textures s’évanouit dans le contraste, donc dans ce qui donne son caractère au pictural, son rythme, ce qui accélère le retrait de tout sens discursif, précipite son abstraction. Ce ne sont plus les objets qui organisent l’espace, c’est l’espace qui se peint lui-même, qui génère le nouveau réel, ce qui va devenir immédiatement le sans-objet. Emmanuel Martineau a observé que dans des œuvres comme Femme à la colonne d’affiches « tandis que les résidus objectifs se compliquent jusqu’à une confusion “a-logique” totale, des plans colorés déjà authentiquement suprématistes sortent, pour ainsi dire, extatiquement de la surface, sans pour autant en compromettre la platitude 186 »[ E. Martineau, « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 76.]

                On retrouve la même structure dans Réserviste de 1er rang où les quadrilatères se font phagocytes des fragments disparates du réel. Encore moins que dans Le Garde, le militaire ici « représenté » ne nous donne aucune possibilité de le situer dans un quelconque contexte historique ou sociologique. Plus encore que le soldat de la garde, il a perdu les contours de sa figure. Il a droit cependant à un fragment de tête et une oreille et à la moitié d’une opulente moustache, dessinés de façon réaliste. La croix montre qu’il a reçu une haute distinction – une telle croix était donnée pour actes de bravoure et d’héroïsme ; elle est placée, comme l’étaient les galons du soldat de la garde, là où se trouve habituellement la tête dans un portrait. Celle-ci est figurée par un carré bleuté, ce qui indique bien que l’effacement des apparences est définitivement consommé. L’appellation que Malévitch a donnée à ce tableau est très pompeuse en russe. Il y a quelque chose de gogolien dans cet hyperbolisme à la fois satirique et humoristique. Comme chez Gogol, on ne sait jamais où se trouve la frontière entre la féroce ironie à l’égard de la réalité banale et vulgaire (la fameuse pochlost’) et le plaisir éprouvé pour la truculence, le comique, la bigarrure. Cette ambiguïté est d’autant plus forte que cette œuvre a été peinte en pleine guerre de 1914, particulièrement atroce.

                  Un dessin traitant du même sujet est une variante du tableau [Troels Andersen, K. S. Malevich. The Leproskaya Archive, op. cit., n°108, p. 71]. La tête est esquissée en haut à gauche et soulignée par l’ébauche d’une roue qui compose comme un nimbe. La croix militaire est déjà placée sur le visage. Le corps est constitué d’un grand rectangle horizontal qui l’élargit hyperboliquement comme dans Le Garde, et les boutons y figurent en une série verticale de petits cercles à l’extrémité droite du rectangle. Le renflement cylindrique est comme le signe de la poitrine (il est présent dans le tableau à l’huile) et sa petitesse fait ridicule par rapport au plan rectangulaire. Un bras de robot se termine par une main primitiviste-réaliste (elle est remplacée dans le tableau par une substitution métonymique : la bouteille de vodka). Un S latin manuscrit semblable à l’ouverture sur un violon opère comme la jointure entre le rectangle et la partie inférieure du corps (sur la toile figure un s cyrillique [C]). La partie inférieure du corps, partant du bas du rectangle, en son milieu, comporte une forme rectangulaire arrondie à son extrémité (phallique?), affublée d’une sorte de clé qui vient s’insérer en elle horizontalement, comme pour mettre en marche tout ce mécanisme (c’est le thermomètre qui remplace la forme rectangulaire en question sur la toile !). Quant à la clé, elle est absente du tableau, mais on constate qu’elle se transforme et s’inverse dans les tableaux et dessins alogistes en une cuillère en bois dont la tête est à l’intérieur des plans et la tige sort à l’extérieur. Enfin, sur le dessin est inscrit en haut à droite « 0,10 », qui se réfère à la fameuse exposition de Pétrograd, fin 1915, où le « suprématisme de la peinture » fait sa première apparition publique. Elle ne figure pas dans le tableau à l’huile, comme n’y figure pas le numéro 486 sur le bras du guerrier (il n’en subsiste qu’un 8 d’imprimerie ironique sous la moustache). On doit rattacher à ce dessin le crayon sur papier Soldat d’une brigade de mortier (fin 1914, Nakov, F-426) où l’on trouve les mêmes éléments épars du guerrier réserviste, le même numéro 486, avec, en plus l’inscription nouvelle « 1,0 » : cela nous fait souvenir que Malévitch a été dessinateur technique à Koursk et qu’il manifeste ainsi sa résolution de réduire toutes les échelles à 0 [Mme Chatskikh a une explication nouvelle de ces chiffres, en liaison avec le « 0,10 » de la « Dernière exposition futuriste de tableaux ». Son argumentation n’est pas convaincante (alors que les deux mentions sur les dessins en question sont « 0,10 » et « 1,10 » – avec des virgules », Mme Chatskikh transcrit en « 0.10 » et « 1.0 » avec des points) ; voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven/Londres, Yale University Press, 2012, p. 101-102]. Dans Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, daté de juin 1915, le peintre réduisait le futurisme à 1:20 [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 39]

    .           Réserviste de 1er rang est la seule toile de Malévitch où est collé un objet du monde quotidien, en l’occurrence un thermomètre. La vraie cuillère en bois sur le haut- de-forme d’Un Anglais à Moscou (SMA) n’a finalement laissé dans sa version définitive que son moule peint. Alors que, comme nous l’avons dit, il faisait évoluer ses surfaces vers la planéité absolue, Malévitch ne pouvait guère utiliser le relief qu’accessoirement et ironiquement. Le principe démontré dès la fin de 1913 par Duchamp dans ses ready-made – « objets usuels promus à la dignité d’objets d’art par le simple choix del’artiste 190 » [André Breton, et Paul Eluard, Dictionnaire abrégé du surréalisme [1938], Paris, José Corti, 1995].– a eu son équivalent chez les Russes. À partir de 1914, ceux-ci ne se contentèrent plus de collages de papier, mais se mirent à accrocher sur leurs toiles les objets les plus hétéroclites (par exemple, un piège à souris appliqué sur un relief de bois par le poète Kamienski, une assiette et une boule collées sur un panneau de bois par Pougny en 1915 (MNAM), ou encore le bouton cousu par Olga Rozanova en 1916 sur la  couverture du Plivre transmental (Zaoumnaya gniga) de Kroutchonykh et Aliagrov [pseudonyme de Roman Jakobson]). L’« ironisme d’affirmation » de ces œuvres n’a pas le caractère gratuit des ready-made, car il intègre la forme de ces objets utilitaires, considérés par l’art comme dérisoires, à une nouvelle construction de l’espace pictural. Chez les artistes russes, l’ironie est un geste préalable, conceptuel et négateur – surtout, elle n’est d’aucune façon un essai d’en « finir complètement avec l’art », comme l’avait voulu Duchamp [Voir l’interview de Duchamp en 1953 : F. Roberts, « I Propose to Strain the Law », Art News, vol. 67, no 8, 1968 ; cf. Bernard Marcadé, Marcel Duchamp, Paris, Flammarion, 2007, p. 137-150] –, permettant ensuite, le terrain étant déblayé (le fameux nihilisme russe !), d’inventer à nouveau. On doit noter qu’en Russie, avant les nitchévoki (les «riénistes ») en 1919 [Cf. Gérard Conio, Les Avant-gardes. Entre métaphysique et histoire. Entretiens avec Philippe Sers, Lausanne, L’Âge d’homme, 2005, p. 128-129]., il n’y a jamais eu séparation entre le geste destructeur et le geste inventif. Les divers objets employés se veulent ici partie intégrante de la composition générale. Dans Réserviste de 1er rang, le caractère incongru du thermomètre permet, dans un geste, de faire apparaître l’incongruité de la vie de tous les jours appliquée sur la grande surface quadrilatère jaune purement picturale, comme un cheveu sur la soupe ! Cette toile confronte donc aux surfaces sans-objet le quotidien dans sa matérialité (le relief du thermomètre), le relief illusionniste du cylindre, la représentation réaliste de l’oreille, de la moustache, de la croix militaire et de la bouteille (de vodka, sans aucun doute !). Deux des collages de papier sont un signe vers l’actualité : le timbre de sept kopecks représentant le tsar Nicolas II et, sur la gauche du tableau au milieu, traversant la bouteille peinte, une coupure indique « Président A. Vasnetsov ». Or Apollinari Vasnetsov était un des chefs des réalistes moscovites. Nicolas II et Apollinari Vasnetsov sont comme deux faces d’un réel pris dans l’étau des deux plans bleu et jaune, prêts à les engloutir picturalement.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XII]  » La Victoire sur le soleil », 1913

    [CHAPITRE XII]

    La Victoire sur le soleil, 1913

    L’opéra La Victoire sur le soleil  marque une date importante dans l’évolution des arts du XXe siècle. C’est « le premier spectacle scénique cubiste au monde » [Peter Lufft, « Kazimir Malewitsch inszeniert Sieg über die Sonne. Petersburg 1913 », in Hennig Rieschbieter, Bühne und bildende Kunst im XX.Jahrhundert, Velber (Hanovre), Friedrich, 1968, p. 137], c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. Les auteurs qui l’ont créé sont parmi les plus prestigieux de l’art « futuraslave » (futuriste ukraino- russe): Kroutchonykh (livret), Khlebnikov (prologue), Matiouchine (musique) et Malévitch (décors et costumes). Ils ont voulu montrer dans une action, dans un spectacle, la force et la validité des conquêtes de l’art futur qu’ils avaient déjà illustré chacun dans son domaine. La Victoire sur le soleil fut jouée deux fois en 1913 (les 3 et 5 décembre) au théâtre Luna-Park de Saint-Pétersbourg, sous les auspices de l’association L’Union de la jeunesse qui finança également un autre spectacle « futuraslave », Vladimir Maïakovski. Tragédie, de Maïakovski (monté les 2 et 4 décembre dans des décors et des costumes de Filonov et de Chkolnik).

             La décision d’organiser ces manifestations avait été prise au « Premier congrès panrusse des Bardes de l’Avenir » qui s’était tenu à Uusikirko, petite station balnéaire de Finlande, les 18 et 19 juillet 1913. Cette rencontre, pompeusement baptisée « congrès », ne fut en réalité qu’une réunion de quelques-uns des chefs de file de la « futuraslavie » (boudietlianstvo). Y participèrent Matiouchine, Kroutchonykh, et Malévitch.

    Le manifeste publié à cette occasion est une déclaration de guerre au monde entier et l’affirmation que « le temps des gifles est fini » (allusion au manifeste et au recueil futuraslave de la fin 1912, Gifle au goût public) et la proclamation de la venue des « explosateurs » et des « épouvanteurs » qui feront trembler le monde des arts. Après en avoir appelé à la destruction de « la pure, claire, honnête, sonore langue russe » qui a été châtrée par les littérateurs de tout crin, à la destruction aussi de la logique, du bon sens, des rêvasseries symbolistes et de la beauté élégante, le manifeste se donnait comme but « de se ruer sur le rempart de la chétivité artistique, sur le théâtre russe et de le métamorphoser de façon décisive 159 » [M. Matiouchine, A. Kroutchonykh et K. Malévitch, « Premier congrès panrusse des Bardes de l’Avenir » [1913], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 25]. Il se proposait d’organiser un Nouveau Théâtre, appelé « Le Futuraslave » (Boudietlanine), où seraient représentés La Victoire sur le soleil de Kroutchonykh (opéra), Le Chemin de fer de Maïakovski, Le Conte de Noël de Khlebnikov et autres.

    S’il est certain, ici aussi, que le « Manifeste des auteurs dramatiques futuristes » de Marinetti (1911) a été connu des futuraslaves, ceux-ci n’en ont retenu que les directions générales antipasséistes et le ton provocateur, et ont adapté aux réalités artistiques russes leur rupture avec les routines théâtrales. « Le Futuraslave » devait balayer aussi bien les traditions naturalistes du Maly (Petit Théâtre), l’éclectisme du théâtre de Korch, le style pompier du Bolchoï, que le réalisme intérieur du Théâtre d’art de Stanislavski à Moscou ou le symbolisme stylisé du théâtre Alexandra à Saint- Pétersbourg, dont Meyerhold était alors le metteur en scène prestigieux.

               La Victoire sur le soleil marque une rupture totale avec les conceptions théâtrales dominantes. L’opéra fut le fruit de six mois de travail en commun. Il fut monté avec des moyens de fortune, car L’Union de la jeunesse, après avoir payé de grosses sommes pour la location du théâtre et la mise en scène, n’avait plus les fonds nécessaires pour faire appel à des acteurs professionnels. C’est ainsi que participèrent à ce spectacle des amateurs étudiants. Seuls deux rôles principaux furent exécutés par des chanteurs expérimentés. Le chœur comprenait sept personnes parmi lesquelles, selon le témoignage de Matiouchine, « trois seulement pouvaient chanter ». Il n’y avait pas d’orchestre, mais un méchant piano fut apporté le jour même de la répétition. Il y eut en tout deux répétitions, y compris la générale ! Cela ressemble plus à ce que dans la seconde moitié du XXe siècle on a appelé « happening » ou « performance ».

    La première fut l’occasion d’un « scandale cyclopique » ; en effet, la moitié de la salle criait « À bas les futuristes ! » et l’autre moitié « À bas les scandalistes ! ». Malgré cela, rapporte Matiouchine, rien ne put détruire la forte impression que fit l’opéra, « tellement les mots étaient forts de leur force intérieure, tellement […] puissants et terribles apparurent les décors et les futuraslaves que l’on avait encore jamais vus, telles étaient la tendresse et la souplesse de la musique qui s’enroulait autour des mots [Cf. l’analyse critique de la musique de Matiouchine dans l’article de Juan Allende-Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », Musik-Konzepte 37/38. Aleksandr Skrjabin und die Skrjabinisten, juillet 1994, p. 168-182], des tableaux et des hercules futuraslaves qui avaient vaincu le soleil des apparences à bon marché et allumé leur propre lumière à l’intérieur de soi 161 ».

    [M.V. Matiouchine, « Foutourizm v Péterbourguié » [Le futurisme à Pétersbourg], Pervyi journal rousskikh foutouristov [La première revue des futuristes russes], 1914, no 1, p. 155-157. 162..]

                 En s’attaquant au soleil, les futuraslaves voulaient mettre à mal une des images mythiques et symboliques les plus puissantes, les plus universelles à travers les siècles et les cultures, les plus caractéristiques de la pensée figurative. Il serait vain de retracer ici l’itinéraire de la mythologie solaire des hommes des premiers âges aux symbolistes du XXe siècle. Citons simplement cette réplique d’un des personnages :

    « Je ne me laisserai pas prendre Dans les chaînes
    Les lacs de la Beauté
    Ces soies sont absurdes

    Les faux-fuyants sont grossiers » (6e tableau).

    Le soleil n’est pour les hommes que prétexte à être esclaves du monde-illusion. Ses racines « ont le goût rance de l’arithmétique ». Il n’y a que les ténèbres de la réalité à l’extérieur :

    « Notre face est sombre
    Notre lumière est en dedans

    C’est le pis crevé de l’aurore

    Qui nous chauffe »

    [Voir la réédition du livret de La Victoire sur le Soleil (en russe avec traduction française) : A. Kroutchonykh, M. Matiouchine et V. Khlebnikov, La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Âge d’homme, 1976]

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                La victoire sur le soleil, c’est la victoire sur le passé et, partant, la liberté essentielle retrouvée. Débarrassé du fatras figuratif, l’homme se sent léger. Le vide « aère toute la ville, tout le monde s’est mis à respirer légèrement ». Avec la chute du soleil, disparaissent le poids et la pesanteur de la réalité sensible, du passé « plein de la mélancolie des erreurs, de simagrées et de génuflexions ». La mémoire de l’homme est purifiée de ses frusques inutiles. L’homme qui a vaincu le soleil est comme un « miroir pur ou un riche bassin d’eau » où seules se reflètent l’insouciance et la gratitude des poissons rouges !

    Dans La Victoire sur le soleil, la désacralisation poétique est l’élément constructeur principal. C’est un procédé pour redynamiser des thèmes et des objets appartenant au style sublime, surchargés d’alluvions séculaires de sens, en leur donnant une tonalité vulgaire ou naturaliste. N.I. Khardjiev et V. Trénine ont justement noté que le système poétique du cubo-futurisme russe a absorbé les nombreux éléments désacralisants, « désesthétisants » [N.I. Khardjiev, « Remarques sur Maïakovski » [1938], in N.I Khardjiev et V. Trénine, La Culture poétique de Maïakovski, op.cit., p. 258] de la poétique française (Baudelaire, Mallarmé, Corbière, Rimbaud, Cros, Laforgue…)

    [N. Khardjiev et V. Trénine, « La poétique du jeune Maïakovski », in ibid., p. 123 sqq.]

               Du point de vue théâtral, on assiste à la même désacralisation. Le titre indique l’enjeu cosmique de l’opéra ; or la lutte des nouveaux titans – les hommes nouveaux futuraslaves, les hercules de l’avenir – avec le dieu-Soleil est traitée sur le mode grotesque. La Victoire sur le soleil est une « tragédie travestie ». Les personnages n’ont aucune histoire. Ils sont uniquement des «types»: Néron-Caligula est l’esthétique ancienne ridiculisée à outrance ; les Froussards sont tous ceux qui préfèrent leur confort spirituel à la vérité dure, sombre et puissante de la seule lumière au-dedans de soi ; le

     Gros est la foule des débrouillards, des malins qui ne pensent qu’à tirer profit de tout sans être concernés par rien, image du matérialisme vulgaire, etc. Les hommes de l’avenir ont plusieurs visages : les Hercules (la force), le Voyageur (l’audace), qui était joué par Kroutchonykh, les Nouveaux, les Sportifs… Il n’y a aucune action linéaire, aucune progression dramatique. Les six tableaux se succèdent selon un procédé mosaïque. Les deux événements «spectaculaires», «dramatiques», sont la prise du soleil dès le deuxième tableau et l’accident d’avion dans le dernier tableau (évocation de l’accident qui a failli coûter la vie au poète et aviateur futuriste Vassili Kamienski en 1911). Rien ne prépare ces événements : chaque tableau est action pure, autonome.

                Comme le réclamait Marinetti, La Victoire sur le soleil a rejeté la psychologie au profit de la « physicofolie » qui détruit toute logique, multiplie les contrastes, désagrège ironiquement « tous les prototypes usés du Beau, du Grand, du Solennel, du Religieux, du Féroce, du Séduisant et de l’Épouvantable », et « fait régner en souverains sur la scène ’invraisemblable et l’absurde » [T.F. Marinetti, « Le Music-Hall » [octobre 1913], in Giovanni Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, op.cit., p. 250 et 252.]

                  Comme l’écrit un des meilleurs spécialistes de Malévitch, Evguéni Kovtoune, « le dernier pas fait sur la voie menant au suprématisme fut la mise en scène de La Victoire sur le soleil » [E.F. Kovtoune, «Introduction à la publication de quelques lettres de Malévitch à Matiouchine » [1974], in Malévitch. Colloque international…, p. 172].. Vingt esquisses pour les décors et les costumes se trouvent au Musée théâtral de Saint-Pétersbourg et le Musée national russe de cette ville possède six autres esquisses. Nous avons les esquisses de cinq tableaux sur les six que comporte l’opéra ; de plus, la couverture de l’édition comporte aussi une esquisse de décors. Nous remarquons que le quadrilatère est la forme de base de ces six projets et que le noir et le blanc sont les seules couleurs employées. À l’intérieur de ce quadrilatère il y a dans chaque tableau un second quadrilatère qui est comme le centre dans lequel viennent s’insérer des éléments cubo-futuristes alogistes. Dans l’esquisse du 5e tableau ces éléments figuratifs ont disparu. Le quadrilatère central est coupé en diagonale en deux zones, une noire et une blanche.

              À la suite de Camilla Gray,[Camilla Gray, The Great Experiment : Russian Art (1863-1922), New York, Harry N. Abrams, 1962]., on a porté une grande attention à cette esquisse. Nous devons tout de suite noter, comme l’a fait Rainer Crone [Rainer Crone, « Zum Suprematismus-Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nikolaj Lobačevskij », Wallraf-Richartz-Jahrbuch, vol. 40, 1978], qu’il ne s’agit pas d’un carré, mais d’un quadrilatère tendant au carré et représentant l’image d’une « éclipse partielle », thème qui revient avec insistance dans l’alogisme malévitchien de 1915. Il ne fait pas de doute que, comme l’écrit Denis Bablet, le spectacle «tendait à l’abstraction» [Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, Paris, Société internationale d’art du XXe siècle, 1975, p. 92].. On assistait bien à la naissance du « carré » qui devait enfermer toute la figuration picturale du passé dans un signe appelé à des développements considérables. Ce signe, le quadrilatère noir, « l’enfant royal » [K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 66., « l’icône de mon temps» [Lettre de Malévitch à Alexandre Benois, mai 1916, in K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’homme, 1993, p. 46], s’élabore encore dans les dédales de l’alogisme pictural de l’artiste en 1913-1915. On le voit apparaître dans l’esquisse du 6e tableau et dans celle pour le rideau. En 1915 et dans les années 1920, Malévitch a réalisé de nouvelles esquisses. L’esquisse pour le rideau, reproduite par B. Livchits en 1933 dans son Archer à un œil et demi est daté 1915, ce qui explique la présence d’éléments nettement suprématistes. Malévitch a donc ainsi voulu accréditer ou conforter ce qu’il n’a cessé de répéter à toute occasion, à savoir que le suprématisme datait de 1913. Quatre des six esquisses (sauf le Lecteur et le Sportif) du Musée national russe, où certaines têtes sont remplacées par les motifs des cartes à jouer (trèfle, pique, carreau…), datent des années 1920.

                 Dans sa lettre à Matiouchine du 27 mai 1915, Malévitch lui demande de reproduire sur la couverture d’une seconde édition (non réalisée) du livret de La Victoire sur le soleil l’esquisse pour le dernier acte où la victoire est acquise.

    « Ce dessin aura une grande signification en peinture. Ce qui a été créé inconsciemment porte des fruits inhabituels. »

    .[Lettre de Malévitch à Matiouchine, 27 mai 1915, in Malévitch. Colloque international…, p. 181.

                     L’artiste dit « inconsciemment », ce qui implique bien qu’il n’avait pas encore conceptualisé en 1913, lors de la préparation de La Victoire sur le soleil, la présence insistante dans l’opéra des quadrilatères et de la bipolarité noir/blanc. Cette esquisse pour le rideau représentait un carré noir, « germe de toutes les possibilités », « ancêtre du cube et de la sphère » [Lettre de Malévitch à Matiouchine, juin (?) 1915, in E. Kowtun, « Die Entstehung des Suprematismus », in Von der Fläche zum Raum. Russland 1916-1924, cat. exp., Cologne, Galerie Gmurzynska, 1974, p. 37 ; voir l’original russe dans Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 67.] . La dernière édition de La Victoire sur le soleil ne vit pas le jourcvet le carré noir sera utilisé par Matiouchine pour la couverture de la brochure de Malévitch à la fin 1915, Du cubisme au futurisme. Le nouveau réalisme pictural .

                    Cette évolution vers l’irruption du sans-objet se constate aussi dans les esquisses pour les costumes, lesquels sont conçus aussi à partir d’éléments cubo-futuristes alogistes :

    « Les masques, qui dissimulent les visages, transforment les comédiens et les dénaturalisent comme le feront plus tard les costumes d’Oskar Schlemmer dans le Ballet triadique« 

    [ Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, op. cit., p. 92..]

                Comme dans les décors, la surface est formée de plans géométriques qui, ici, sont peints de couleurs franches et contrastées. Le noir et le blanc jouent, comme dans les décors, un rôle important, mais, ici, par rapport aux autres couleurs. Dans le premier tableau les murs de la boîte scénique étaient blancs et le sol noir. Les esquisses des costumes pour l’Hercule futuraslave, pour Néron, pour le Voyageur, personnages de ce tableau, sont également en noir et blanc.

    L’esquisse de costume la plus étonnante est sans aucun doute celle des Fossoyeurs, qui apparaissent dans l’opéra au 3e tableau. Pour cette scène, les murs et le sol étaient entièrement noirs. Le corps du fossoyeur est un « carré noir » ce qui évoque, figurativement, l’extrémité d’un cercueil, mais qui impose déjà le sens donné à cette image dans l’œuvre de Malévitch de 1913 à 1915, à savoir l’intrusion totale de l’absence d’objets. Le « carré noir » porté comme drapeau, dans l’esquisse pour le Fossoyeur, dont les deux bras portent un brassard avec également un carré noir, fixe la date, pour ceux qui en douteraient encore, de la naissance, plus ou moins consciente, du suprématisme en 1913, comme Malévitch n’a cessé de l’affirmer.

    Dans les vingt esquisses du Musée théâtral de Saint-Pétersbourg, qui ont été utilisées pour le spectacle de 1913, les personnages sont conçus comme des mannequins géométrisés de manière primitiviste. Ce sont des constructions de plans géométriques dont certains peints de couleurs vives en nombre limité : rose-lilas, rouge, vert, bleu, jaune. Ces surfaces colorées sont mises en contraste avec le noir et le blanc présents sur toutes les esquisses. Ces robots cubo-futuristes sont à ranger dans la galerie des personnages hyperboliquement parodiques d’Ubu roi aux Mamelles de Tirésias. Le dessin pour les Froussards réduit la géométrie et la couleur à sa plus simple expression. Ce laconisme annonce le théâtre constructiviste des années 1920 qui trouvera ici des leçons d’économie.

                   L’apport capital de Malévitch dans La Victoire sur le soleil est l’utilisation scénographique de la lumière. On sait l’importance de la lumière pour Gordon Craig : c’est un élément du spectacle qui «crée l’ambiance, la soutient et la modifie» [Ibid., p. 307-312.]. Malévitch va plus loin, il fait de la lumière « un principe créant la forme et légitimant l’existence des choses dans l’espace» [Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, op.cit., p. 181.. Denis Bablet écrit :

    « Lorsque Gordon Craig crée son art du mouvement, il invente en fait une sorte de théâtre abstrait, lorsque Malévitch morcelle de ses faisceaux de lumière les personnages de La Victoire sur le soleil, lui aussi tend vers un théâtre abstrait où l’homme n’est plus centre suprême, mais facteur d’expression parmi d’autres. »

    [Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, op. cit., p. 175]

    .              C’est par l’emploi des projecteurs que Malévitch montrait la destruction des objets, leur réduction au néant, leur dématérialisation.

                   Le témoignage du poète Bénédikt Livchits rend compte du caractère abstrait embryonnaire du spectacle :

    « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »

    [Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, op.cit., p. 181.].

              Une chose est à noter : les quatre esquisses du Musée national russe, qui appartiennent à un second souffle (les deux Hercules futuraslaves, le Guerrier turc et le Guerrier), annoncent de façon frappante la série des « Visages sans visage » de la fin des années 1920. On peut également émettre l’hypothèse que des figures de ce type ont servi à Malévitch pour la pièce de Maïakovski Mistère-Bouffe, montée à Pétrograd en 1918. L’élève de Malévitch, Paviel Mansourov, a affirmé avoir aidé Malévitch à poser les décors de cette pièce. Selon Mansourov, on trouvait dans ces esquisses une préfiguration de ce que Malévitch devait faire par la suite, dans la période postsuprématiste :

    « Il y avait déjà, en 1918, les éléments iconographiques de la peinture d’icônes la plus populaire. […] Ces esquisses étaient comme l’ébauche préparatoire de l’icône,

    comme ses contours. »

    [Intervention de Paviel Mansourov lors du symposium international pour le centenaire de la naissance du peintre, in Malévitch. Colloque international…, p. 114]

    .

                  De la sorte, le travail pour La Victoire sur le soleil contient en germe non seulement le suprématisme, mais aussi le constructivisme des années 1920 et même une partie de l’iconographie tardive de la création malévitchienne.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XI] Le loubok patriotique

    [CHAPITRE XI]

    Le loubok patriotique

    En 1914, en pleine période alogiste et suprématiste, Malévitch est invité par le directeur de l’édition « Le loubok d’aujourd’hui », G.B. Gorodetski, à participer à l’entreprise de production d’images avec textes consacrées à la propagande antigermanique. Alors que les structures du loubok avaient servi de base conceptuelle et « poïétique » à l’esthétique du néoprimitivisme et du cubo-futurisme russes, les artistes eurent la possibilité de faire de vrais loubki, simplement mis au goût de l’époque. Des artistes de toutes les tendances stylistiques exécutèrent des loubki, aussi bien les cézannistes fauves du Valet de carreau, Lentoulov ou Machkov, que les futuristes Malévitch, Maïakovski, David Bourliouk ou Tchékryguine. Il y eut même à Moscou, à la fin de 1914, une exposition intitulée « Guerre et typographie » qui suscita des recensions où étaient soulignées les qualités des œuvres futuristes.

     Dans la revue Loukomorié (L’Anse), où l’on vantait aussi «les futuristes moscovites », étaient reproduits en guise d’exemple trois loubki de Malévitch, qui ne manque pas de s’y référer lorsqu’il propose de semblables travaux à l’éditrice de Pétrograd N. Boutkovskaïa, par l’intermédiaire de Matiouchine :

    « Cher Mikhaïl Vassiliévitch, j’ai imaginé des loubki purement populaires, et s’ils sont un peu grossiers dans leurs légendes, qu’elle [N. Boutkovskaïa] n’ait pas peur parce que c’est là le côté populaire – c’est un autre esthétisme. 1re inscription : « Le rossignol Brigand ou l’oisillon du diable ». 2e : « Comment le diable aide Guillaume à faire la guerre ou comment Guillaume achève sa route ». Ce dernier, si j’arrive à le rendre, sera le chef-d’œuvre de tous les loubki et autres. Vous pouvez d’ailleurs montrer à Boutkovskaïa la revue Loukomorié où mes loubki sont reproduits en couleurs et on en fait grand éloge, les trouvant pleins de talent. C’est le no 30 avec le portrait de « Vorontsov-Dachkov à cheval ». J’enverrai les loubki dans 4 jours et je vous laisse établir les conditions. Espérons qu’ils vont plaire et alors c’est une anguille de deux mètres que nous dégusterons à Noël.

    Si elle édite, ce n’est pas 1 ou 2 dessins, mais 10-15 qu’il faudra éditer, selon ce qui marchera le mieux et ce qui marchera le moins bien.

    Voilà. Au revoir. Adieu, je cours chercher des matériaux. Je vous embrasse, Votre

    Kazimir le Grand. »

    [Lettre de Malévitch à Matiouchine du 12 décembre 1914, publiée par V. Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, p. 11]

    .              Le paysan russe est une force de la nature. C’est un preux, tel cet « errant enchanté » de la nouvelle de Nikolaï Leskov, qui lutte contre ses ennemis avec son seul courage et sa foi. La paysanne, la «baba » en chaussures de tille (les lapti), prend allègrement sur sa fourche de bois un soldat autrichien dont le fusil baïonnette vole en l’air. Ils sont seuls contre la multitude, rationnellement organisée et armée selon le dernier cri de la technique, des hordes germaniques, symbolisées par la grotesque figure d’un officier wilhelminien obèse (un « charcutier », comme les Russes appellent les Allemands).

                    » Le paysan russe à la barbe noire s’éparpillant au gré du vent devait de toute évidence entrer dans cette série. Debout sur l’une des collines qui composent le fond du paysage, surplombé là encore d’une chaîne de demi-cercles proéminents qui s’étendent jusqu’à l’horizon, un paysan vêtu d’une chemise coupe à tour de bras avec un fléau à blé les têtes des Allemands armés jusqu’aux dents. […] Malévitch s’est attaché à recourir aux formes picturales depuis longtemps assimilées par la conscience populaire, formes immédiatement compréhensibles, familières et extrêmement simplifiées. Il a, par exemple, utilisé pour indiquer un paysage de coteaux, la forme d’une sorte de bol renversé, créant ainsi une impression de demi-sphères qui diminuent proportionnellement, procédé familier aux peintres de loubki des XVII -XVIII siècles. Mais la file ininterrompue de soldats qui se dressent comme un mur imprenable n’est apparue qu’au XIXe siècle pendant la guerre de Crimée de 1854-1855. Il était généralement admis de centrer l’idée de l’image populaire sur le personnage principal, considérablement agrandi ; quant à l’arrière-plan, il servait à la narration de faits purement quotidiens ou des événements historiques d’une époque donnée. Les inscriptions au-dessous des images furent introduites tardivement, car dans les premiers loubki les textes explicatifs aux lettres calligraphiées étaient insérés dans la composition elle-même afin d’aider à en saisir le sens.]

    [V. Marcadé, ibid., p. 11-12]

    page114image24368768           Evguéni Kovtoune a noté que Malévitch a réussi à « réfracter de façon nouvelle de nombreux traits de l’image populaire : le caractère franchement “très loubok” des teintes réduites à trois ou quatre rapports, la simplification et le piquant de la forme, la composition en plusieurs parties, ce qui permet d’offrir un “récit” plastique» [Cf. Alla Povélikhina et Evguéni Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde] (existe en français), Léningrad, Avrora, 1990, p. 134]. Les vers de Maïakovski dans le style des comptines russes (les tchastouchki) avec leur rudesse satirique font, avec les loubki de Malévitch, un ensemble tout à fait cohérent.

  • Malécvitch (suite) [CHAPITRE X] Les lithographies pour livres futuristes, 1913

    [CHAPITRE X]

    Les lithographies pour livres futuristes, 1913

    [Voir Donald Karshan, Malevich. The Graphic Work: 1913-1930. A Print Catalogue raisonné, Jérusalem, The Israel Museum, 1975 (une traduction française de la présentation a été faite à l’occasion de l’exposition de l’œuvre graphique de Malévitch au musée d’Art moderne de la Ville de Paris)].

    Malévitch participe à l’aventure du livre futuriste créé par Kroutchonykh en 1912. Cet ensemble d’opuscules entièrement lithographiés, où chaque page est conçue comme une composition picturale, où le texte écrit et la calligraphie du dessin ne font qu’une entité, est une des plus grandes réussites de l’avant-garde russe.

              Le grand précurseur des innovations picturo-poétique et de la réflexion sur l’origine rythmique de l’art est sans conteste Stéphane Mallarmé, dont le poème Un coup de dés jamais n’abolira le hasard (1897) transcrit les procédés, empruntés à la musique, de la polyphonie, du contrepoint, des leitmotive en une partition typographique. Avec Un coup de dés jamais n’abolira le hasard on a l’embryon du futur « poème-tableau » des futuristes italiens, français et russes. Marinetti, Kroutchonykh et leurs suiveurs, poètes et peintres, ne feront que développer « le rythme du livre » (lettre de Mallarmé à Verlaine du 16 novembre 1885), que le poète symboliste suggère dans sa Préface au Coup de dés : la dispersion des blancs sur la surface de la page fait naître un mouvement grâce à la « distance copiée qui mentalement sépare des groupes de mots ou des mots entre eux » ; cette disposition typographique qui joue des pleins et des vides, du blanc et du noir, des variétés de caractères, de la suppression de la ponctuation, a comme propriété « d’accélérer tantôt et de ralentir le mouvement, le scandant, l’intimant même selon une vision simultanée de la Page : celle-ci prise pour unité comme l’est autre part le Vers ouligne parfaite ». Même si, dans l’esprit de Mallarmé, c’était la musique qui était reconnue comme l’inspiratrice de cette révolution poétique, objectivement, la partition obtenue et son traitement ressortissent au pictural.

                Dans les langues russe et ukrainienne, « peindre » et « écrire » se rendent par un seul et même verbe (pissat’/pissaty) ; cette confusion témoigne d’un état originel de l’acte représentateur quand la calligraphie était tout naturellement pictographique pour transmettre des informations ou tout simplement pour servir de rapport magique avec les forces mystérieuses du monde.

    Parallèlement à la révolution typographique s’est développée une autre révolution qui unissait plus intimement le pictural et le tracé de l’écriture poétique. En avril 1910, lors de l’exposition « Le Triangle » organisée par « le grand-père du futurisme russe », le médecin-général, peintre et théoricien Nikolaï Koulbine, on est frappé par l’intérêt particulier que portent les peintres à la chose écrite. C’est ainsi qu’à côté de toiles, de gravures, de sculptures, de meubles de style, d’œuvres de l’art populaire, de dessins japonais contemporains et d’affiches françaises et hollandaises, étaient exposés dessins et autographes d’écrivains et de metteurs en scène russes. Ce n’était pas un hasard. L’exemple de Mallarmé, photographiant ses manuscrits pour composer ses Poésies complètes en 1887, avait déjà attiré «l’attention sur l’aspect visuel du vers» [N. Khardjiev, « Poésie et peinture » [1970], in N. Khardjiev et V. Trénine, La Culture poétique de Maïakovski, trad. Gérard Conio, Lausanne, L’Âge d’homme, 1982, p. 96]. L’écriture (le « manuscrit ») commençait à être prise en considération comme élément pictural. Le texte écrit à la main, souvent calligraphié, est présent sur l’icône aussi bien que sur l’image populaire xylographiée (loubok), sur les enseignes de boutiques, sur les carreaux de faïence, sur les broderies ou les rouets (œuvres auxquelles se réfèrent constamment les néoprimitivistes russes), et il a une fonction autant ornementale et compositionnelle qu’explicative. L’usage des phylactères, des légendes, des textes scripturaires peints sur le carré du Livre (la Bible, l’Évangile), coexiste avec la peinture- écriture cursive, libre, calligraphique, qui entre dans la composition d’ensemble de la surface picturale (faut-il rappeler que ces œuvres, regardées par le peuple ou destinées à son environnement, ne pouvaient être déchiffrées dans leur texte écrit que par une infime partie des utilisateurs et restent encore, pour la plupart, « privées de sens » ?).

              Dans la série des livres futuristes russes de 1912-1914, il s’agit de revenir par l’écriture aux sources vives du pictural, de revivifier l’essence rythmique, tracée, gestuelle de l’écriture-peinture, de lutter contre l’invention de Gutenberg qui avait fini, par sa reproduction typographique mécanique, par tuer la vie :

    « Vous avez vu les lettres de leurs mots : alignées, offensées, tondues et toutes sont pareillement incolores et grises – ce ne sont pas des lettres, mais des marques d’infamie sur le corps d’un bagnard ! Mais vous n’avez qu’à demander à n’importe lequel des langagiers, il vous dira que le mot, écrit d’une seule et même écriture ou bien composé d’un seul et même plomb, n’a rien à voir avec le même mot dans un autre graphisme. »

    [Cf. V. Khlebnikov et A. Kroutchonykh, « La lettre comme telle » [1913], in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, sous la direction de L. Brion-Guerry, Paris, Klincksieck, 1973, t. III, p. 369]

    .

                La première collaboration de Malévitch à la composition d’un livre remonte à 1913, au recueil poétique de Khlebnikov, Kroutchonykh et Éléna Gouro intitulé Les Trois. La couverture est une de ses œuvres picturales les plus fortes. Ici sont associés le néoprimitivisme, le cubo-futurisme et la « transmentalité » dans l’écriture même. Les noms des auteurs sont écrits à la main dans une calligraphie cursive à peine stylisée (dans la ligne inaugurée par Larionov) ; les lettres du titre sont des capitales auxquelles le peintre fait subir un traitement cubo-futuriste (chaque lettre est construite comme un objet et disloquée en plans, ce qui met toute la composition en mouvement) ; le personnage central du paysan est lui aussi tracé en plans géométrisés, semblables à certaines esquisses de la même époque pour l’opéra La Victoire sur le soleil  ; leur robustesse, leur statisme monumental sont plus expressifs encore, par contraste avec le dynamisme de l’écriture peinte ; enfin, la virgule renversée, qui détache le nom d’Éléna Gouro de celui des deux autres poètes, est typique de la transrationnalité qui, comme dans la zaoum de Khlebnikov et de Kroutchonykh, a pour fonction d’indiquer une autre logique que celle de la raison – disons, pour faire court, kantienne. Ainsi, la couverture des Trois résume en un ensemble les trois tendances qui traversent l’œuvre picturale de Malévitch entre 1912 et 1914, avant et au moment de faire le bond suprématiste dans la non-figuration absolue.

    « Malévitch y a travaillé spécialement et avec insistance. Sur une photo de groupe prise dans une datcha d’Uusikirko [petit village finlandais où Éléna Gouro, la femme de Matiouchine, mourut pendant l’été 1913], Kroutchonykh tient dans ses mains l’esquisse de cette couverture qui diffère de la variante finale surtout par le dessin du titre qui n’est pas encore tout à fait trouvé. »

    [E.F. Kovtoune, Litografirovannyïé izdaniya foutouristov [Les éditions lithographiées des futuristes], Moscou, Kniga, 1989, p. 60]

              À l’intérieur des Trois sont placées quatre lithographies que l’on pourrait définir comme appartenant au cubo-futurisme transmental : le Pilote <Sons>, déjà signalé, la Visage d’une jeune paysanne, L’Équipage en mouvement et Moissonneuse qui sont très proches, par l’esprit futuriste de la démultiplication dynamique des éléments plastiques du Rémouleur. Une autre Moissonneuse était collée sur le manifeste poétique de Khlebnikov et Kroutchonykh Le mot comme tel (1913) [V. Khlebnikov et A. Kroutchonykh, « Le mot comme tel » [1913], in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, op.cit., p. 361- 368 Entre les deux lithographies, il y a toute la distance (quelques semaines!) qui sépare cubo-futurisme, réalisme transmental et cubisme analytique. Dans la lithographie des Trois on trouve la même structure en éventail, feuilletée, que, par exemple, dans Table de comptabilité et pièce.

               Dans les recueils poétiques de Kroutchonykh, dont la radicalité en poésie était proche de celle de Malévitch en peinture, sont donc souvent insérées des lithographies qui sont des variations sur les compositions picturales. On retrouve ainsi :

    – dans Vozropchtchem (Grr…ondons), l’œuvre Paysanne allant chercher de l’eau, variante graphique de la Femme au seau (MoMA), et une lithographie tout à fait originale, Arithmétique, qui est un « exemple intéressant d’étape sur la route du sans-objet » [R. Crone, « À propos de la signification de Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in Malévitch. Cahier I, p. 48]

    – dans le recueil Vzorval’ [Explosant] où nous avons déjà noté la présence de la très futuriste Mort simultanée d’un homme en aéroplane et en chemin de fer, l’œuvre Prière qui est une variante cubo-futuriste de la tempera symboliste de 1907 du même titre

    – le Portrait perfectionné du constructeur  déjà signalé dans Les Gorets, sur la couverture duquel était collé, encore une fois, le Visage d’une jeune paysanne.

    Dans tous ces cas, sauf pour la couverture des Trois, la participation de Malévitch à la fabrication du livre était pour ainsi dire « passive ». Il ne prendra part à une édition entièrement lithographiée (texte et dessin) qu’une seule fois, et ce sera pour Jeu en enfer, le poème burlesque de Kroutchonykh et Khlebnikov. Cette œuvre avait été mise en forme en 1912 par Natalia Gontcharova, laquelle n’avait pas été satisfaite de la réalisation typographique de Kroutchonykh, car, selon elle, il n’y avait pas de fusion organique – comme le fait remarquer Evguéni Kovtoune – entre son propre dessin, énergique,dynamique, primitiviste et la stylisation de l’onciale slave dans la calligraphie de Kroutchonykh [E.F. Kovtoune, Litografirovannyïé izdaniya foutouristov [Les éditions lithographiées des futuristes], op.cit., p. 119]. Or cette fusion organique était précisément l’objectif de ces petites brochures artisanales dont Larionov était alors le maître incontesté. Comme l’écrit le poète Sergueï Bobrov dans sa préface à son recueil Les Gardiens des ceps de vigne (1913), « illustré » par Natalia Gontcharova, « le centre de la novation se trouve dans le fait que le caractère analogique des visées du poème et du dessin sont atteints non par des moyens littéraires mais par des moyens picturaux 153 » [S.P. Bobrov, « O novoï illioustratsii » [De la nouvelle illustration], Vertogradari nad lozami [Les gardiens des ceps de vigne], Moscou, 1913, p. 156Ø

            Dans sa mise en forme de Jeu en enfer, Malévitch fit la couverture et trois dessins  où domine le primitivisme du loubok avec une légère géométrisation, dans l’esprit des esquisses pour les personnages de l’opéra La Victoire sur le soleil, qui sont contemporaines. La consonance entre le texte, écrit à la main dans une calligraphie appliquée mais non rigide, et le dessin, très enlevé, cursif, plein de mouvement, est atteinte avec bonheur. Il ne s’agit pas d’« illustrations » au sens traditionnel du terme mais d’un accord avec l’esprit de l’œuvre qui puise dans la démonologie populaire slave sa sève burlesque et érotique. Le folklore ukrainien, en particulier, est riche de toutes sortes de diables et de sorcières. La nouvelle de Gogol Viï (Vij, le roi des gnomes) en est le témoignage le plus éclatant dans la littérature. Malévitch force la couleur noire dans le poème, qui a une signification symbolique de méchanceté. Les queues, capables de « chatouiller les aisselles », les yeux qui louchent, les cornes correspondant à un texte débridé plein de joyeuses absurdités « pataphysiques ». Le « diable chauve » avec des « pattes de poule » renvoie à ces récits byzantins très populaires dans le monde russien où évoluent des êtres fantastiques surhumains, mi-animaux, comme par exemple dans le Dit de l’empire de l’Inde [Cf.<Anna Staritsky, Fable du royaume des Indes (traduit du vieux russe par Valentine et Jean- Claude Marcadé, Libos, Alain Sanchez, 1973] Mais, malgré leur noirceur, ces diables apparaissent comme de gais lurons. Même le sadisme effrayant des trois diables qui font subir des supplices atroces à une femme nue (l’un est assis sur sa tête, les deux autres sont en train de la scier tandis qu’elle rôtit sur un brasier) est traité sur le mode parodique, en référence aux récits souvent fantastiquement légendaires des Synaxaires (Vitæ sanctorum).

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE IX] Le cubisme analytique

    [CHAPITRE IX]

    Le cubisme analytique

    C’est seulement en 1913 que le peintre russe crée un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans L’Homme à la clarinette (1911-1912) ou à celle de Braque dans Harpe et violon (1912). En 1912-1913, les deux peintres parisiens ont employé largement les quadrilatères pour structurer la surface du tableau (cf. Violon et clarinette, entre de nombreux exemples des années 1912-1913, et Guéridon (Bâle, Kunstmuseum) de Braque, ou Homme à la guitare (1913, collection André Meyer, New York) de Picasso : leçon plastique capitale pour Malévitch, chez qui les cylindres du cubo-futurisme précédent laissent la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Le Samovar (MoMA), Instruments de musique/Lampe, Le Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (SMA), Coffret de toilette, Station sans arrêt. Kountsévo (GNT) sont les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique français.

                Dans l’almanach-manifeste des « futuraslaves », Gifle au goût public (fin 1912), parurent deux articles de David Bourliouk, un des meneurs de jeu avec Larionov des arts russes avant 1914 : « Le cubisme » et « La facture » (i.e. la texture). C’était le résultat d’une série de conférences qu’il avait données tout au long de 1912 sur ce sujet et sur « l’évolution du concept de beauté en peinture », où il avait revendiqué l’autonomie de l’art par rapport à la nature et mis en avant le principe d’une vision « décalée », « déplacée » de la réalité (le sdvig). Il s’agissait de généralités qui traitaient plutôt de la peinture postcézanniste et de sa libération de la fonction représentatrice, en somme de quelque chose qui concerne le précubisme. D’ailleurs, ni Picasso, ni Braque, ni aucun des autres cubistes français n’est mentionné dans ses articles (en revanche Kandinsky et Larionov le sont alors qu’ils ne sont pas passés par la discipline cubiste…). Le livre théorique de Gleizes et de Metzinger Du « cubisme » qui parut, rappelons-le, dans deux traductions russes au début de 1913, fut un détonateur et ses thèses furent débattues dans l’avant-garde de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Mais le cubisme malévitchien de 1913 vient après son cubo-futurisme et son réalisme transmental. Aussi trouvons-nous ces éléments intégrés dans une structure d’ensemble cubiste analytique. Deux séries se côtoient. D’un côté, une surface construite en éventail, toute feuilletée, dans Dame à un arrêt de tramway, Table de comptabilité et pièce ou Le Garde. De l’autre, une construction à la verticale dans les deux petites toiles Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo, ou encore dans Instruments de musique/Lampe.page95image46066752

               Dans la première série, le sujet a comme implosé. Nous avons observé ce phénomène dans le Portrait du compositeur Matiouchine. Dans ses nombreux textes sur le cubisme, Malévitch insiste sur la dissonance, une notion sur laquelle l’avant-garde russe réfléchit à propos de la musique, de la poésie et des arts plastiques autour de 1910 (articles du « grand-père du futurisme russe » Nikolaï Koulbine [Cf. N. Koulbine, « Svobodnoyé iskousstvo kak osnova jizni. Gamoniya i dissonans (o jizni, smerti i protchem) » [L’art libre comme fondement de la vie. Harmonie et dissonance (sur la vie, la mort et autres)], in Stoudiya impresionistov [Le studio des impressionnistes], Saint- Pétersbourg, 1910 [réédité dans le livre Manifeste und Programme der russischen Futuristen (en russe, par les soins de Vladimir Fiodorovitch Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 15-22].]. Malévitch écrit que l’énergie des dissonances est la nouvelle beauté des objets grâce au sentiment créateur intuitif.page96image46071168page95image46056960

    « Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et

    par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets

    et leur anatomie (couche de bois, etc.) […] ont été pris par l’intuition comme

    moyen de l’édifice du tableau ; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle

    sorte que le caractère inattendu de la rencontre des deux structures anatomiques

    donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition

    de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature.

    Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une

    représentation de la totalité de l’objet. Nous pouvons dire avec soulagement que

    nous avons cessé d’être des chameaux à deux bosses, chargés du fatras mentionné plus haut. »

    [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 40.

    .           Dame à un arrêt de tramway  répond bien au programme malévitchien de « ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau » [Ibidem], principe cubiste par excellence, selon le peintre. Dans ce fouillis de formes quadrilatères on aurait bien de la peine à identifier une « dame » et un « tramway ». L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition sans vraiment en révéler le sens.

                Le seul élément qui nous parle de tramway – ou plus généralement de la réalité –, c’est le panneau avec les numéros de voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre d’un quadrilatère.

                 Un critique qui a rendu compte de l’exposition du « Valet de carreau » de 1914 où était exposée la toile de Malévitch, la décrit de la façon suivante :

    « L’œuvre de K. Malévitch, Dame dans un tramway devrait plutôt s’appeler:

    Horrible déraillement d’un tramway et mort d’une dame inconnue. Du tramway ne

    sont restés que des décombres couverts de sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le

    dessin de ce même M. Malévitch, Le Garde, représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a mis en pièces… »

    [V. B., « Boubnovyi valiet » (Le Valet de carreau), Rousskoyé slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6 [réédité dans Andreï Kroussanov, Rousskii avangard [L’avant-garde russe], t. I (livre 2), Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 201.]

         L’humour, qui vient sans aucun doute chez Malévitch de l’Ukraine et de l’art populaire slave, est toujours présent dans son œuvre. Cet « humour grave » n’est pas destructeur, il est au contraire un élément essentiel de la vie vivante avec ses rapprochements inédits, ses collisions de sens et ses distorsions. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malévitch le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste. Nous le voyons ici mis en œuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons retenus du cubisme français, mais le créateur ukraino-russe ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre jaune pour illuminer un ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.

              « Il est connu que les cubistes occidentaux, étant parvenus dans la peinture au spectre foncé, se sont mis, comme ils disaient, à colorer leur palette, en d’autres termes, à déduire ou à introduire dans la matière picturale le caractère coloré. […] Les cubistes russes ont tout de même été les premiers à construire le prisme inverse d’action, à travers lequel la peinture se divisait en couleurs. […] Ils se mirent à ressentir l’endroit dans l’orbite du mouvement pictural où le monde de l’essence picturale entre dans la couleur, le moment de pulvérisation de la densité picturale en une série de couleurs qui étaient peut-être plus intenses qu’elles ne l’étaient avant la formation de la densité picturale en général. »

    [K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 95-96.]

    .

                     La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce  où, de la même façon, il serait vain de chercher une représ. entation quelconque. L’élément vitre pourrait se référer au lieu qui est le prétexte à ces variations quadrangulaires : des quadrilatères transparents dans des variations obliques sont figurés selon la technique avec laquelle dans la peinture traditionnelle on peignait les voiles sur le visage ou sur le corps de façon à laisser passer la lumière et à laisser paraître la chair en dessous. On est frappé par uélément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine. Curieusement, un autre titre est inscrit au dos : Portrait d’une propriétaire terrienne [Nakov traduit bizarrement le mot «pomiechtchitsa » – courant dans la Russie d’avant 1917 – par « propriétaire agricole » !!!] Or cela est aussi l’intitulé d’un dessin de l’ancienne collection Léporskaya qui représente le même conglomérat de plans hétéroclites. Y aurait-il ici, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine, une confusion en une seule de deux images : celle d’un personnage et de son environnement, en l’occurrence d’une table de comptabilité, et celle d’une propriétaire terrienne, du genre de cette Korobotchka des Âmes mortes de Gogol, dont le nom signifie « Petite boîte », qui voulait refiler son chanvre à Tchitchikov, uniquement intéressé, lui, à l’achat des âmes mortes ? Dans l’ancien Empire russe, on n’imaginait pas un propriétaire terrien sans un endroit préposé à la table de comptabilité. De là à identifier ces deux choses, il n’y a qu’un pas pour l’artiste transmental cubo-futuriste pour qui il n’existe que des dissonances et du mouvement.page99image45686080

                Le Garde est sous le signe du sdvig, ce décalage entre les plans, cet écart hyperbolique dont la fonction n’est pas la correspondance avec le réel mais uniquement la justesse des valeurs, des rapports, des contrastes dans la composition d’une surface picturale. D’un garde, c’est-à-dire d’un soldat de la Garde, nous reconnaissons uniquement des galons sur une épaulette, laquelle est placée à l’endroit où se trouve habituellement la tête. Cette tête est un amas de formes où l’on s’ingénierait en vain à vouloir retrouver ici un œil, là une lèvre, ailleurs un couvre-chef. Le corps n’est pas mieux traité : il se développe en une série de plans quadrilatères signifiant peut-être la vareuse et la ceinture du personnage. L’hyperbolisme du quadrilatère ocre vermillon domine toute la composition, formant comme un mur qui vient heurter sur son flanc un autre mur horizontal couleur marron. En bas du coin droit, un pont est aplati sur une surface d’eau, dans une perspective totalement irréaliste ici aussi, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine, Dame à un arrêt de tramway ou Table de comptabilité et pièce dans lesquels les objets et les hommes s’interpénètrent.

    « [Les cubistes] entreprirent de traiter l’objet de tous les côtés. Ils estimaient que jusque-là les peintres avaient rendu l’objet de trois côtés seulement, en utilisant la tridimensionnalité, alors que nous savons bien que l’objet possède six, cinq, dix côtés et que pour le rendre plus complètement, tel qu’il est dans la réalité, il est indispensable de représenter tous ses côtés. […]page100image45648320

    [Dans un deuxième stade], les cubistes déclarèrent que si le peintre trouve dans l’objet donné trop peu de formes nécessaires, picturales, facturales, graphiques, du volume, linéaires et autres pour son édification constructionnelle, alors il est libre d’en prendre dans un autre objet et de rassembler les éléments indispensables jusqu’à ce que son édification atteigne la tension nécessaire des états harmoniques et dynamiques. »

    [.K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 219 et 220.]

        Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté de l’être.

    « Saturant de peinture la forme [le cubiste] enferme et serre celle-ci jusqu’à une extrêmement grande pression de force, de sorte que la forme elle-même est farcie  d’explosivité. »[Ibidem, p. 236]

                  Les deux petits chefs-d’œuvre cubistes, Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo (GNT ), pourraient, au premier regard, passer pour « parisiens ». En effet on y trouve les mêmes effets de trompe-l’œil que chez Picasso ou Braque, l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments de réel sont dispersés çà et là : clé de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement « russe » ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la « transmentalité » de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt. Kountsévo est un geste conceptuel qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme. C’est dans l’alogisme de 1914-1915 que cet élément « programmatique » triomphera, mais sans qu’il s’agisse jamais d’illustration d’une théorie. Les gestes calligraphiques sont des parties picturales à part entière de la composition d’ensemble. Notons encore que Station sans arrêt. Kountsévo et Coffret de toilette sont des huiles sur bois. Cette texture montre la volonté de Malévitch de leur donner le caractère paradigmatique de deux «icônes » cubistes.

             Dans Coffret de toilette apparaît de façon nette le souci pictural de faire apparaître l’extérieur et l’intérieur d’une boîte, la forme de la boîte offrant une profondeur et pouvant servir ainsi de modèle idéal pour l’exploration de la fameuse « quatrième dimension » qui fait l’objet de discussions passionnées parmi les artistes, en Europe comme en Russie. Dans le numéro de juillet 1913 de la revue moderniste – « ennemie » des futuristes – Apollon, son directeur Sergueï Makovski fait la revue de tous les « – ismes » dans son article « L’art “moderne” et la “quatrième dimension” », en se référant au troisième et dernier numéro de l’almanach L’Union de la jeunesse : pour lui, le cubisme est le «couronnement du statisme»; le futurisme oppose au cubisme le dynamisme, selon Platon (Cratyle, 402a) : Πάντα ῥεῖ· οὐδὲν μένει, « tout marche et rien ne reste immobile»; la peinture de Delaunay, de Picasso, de Le Fauconnier mêle le cubisme et le futurisme ; le postcubisme présente une « synthèse de la forme » ; le néofuturisme est le rejet de la surface peinte, remplacée par un écran sur lequel la surface colorée devient une surface lumineuse colorée ; enfin, le rayonnisme de Larionov prend sa quatrième dimension à Riemann. Makovski se moque de ces peintres qui se veulent mathématiciens, physiciens et métaphysiciens. Il refuse la civilisation mécanique au nom de la Création divine à trois dimensions. Il raille aussi l’absence de culture des peintres russes de l’avant-garde. À propos du troisième recueil de L’Union de la jeunesse, il relève avec plaisir les phrases qui selon lui sont prétentieuses et creuses, et y voit un mélange de théories mal comprises, de gallicismes incompréhensibles, de verbiage métaphysique sans queue ni tête. Tout l’article est d’ailleurs placé sous le signe de la phrase de Larionov citée en exergue :page102image45660416

    « Le mufle longtemps attendu est arrivé et il s’est étonné… Il a mis un pied dans l’avenir, mais fait un pas en arrière. »

               Malévitch lui-même prendra des distances par rapport à la «quatrième dimension », qui était devenue une tarte à la crème en Russie avec la mise à la mode par les futuristes, en particulier par l’ami fidèle de Malévitch, Matiouchine, des idées de l’Anglais Charles Howard Hinton dont les livres A New Era of Thought (1888) et The Fourth Dimension (1904) étaient connus et avaient influencé le théosophe russe Piotr Ouspienski, célèbre auteur d’ouvrages sur la quatrième dimension et du Tertium Organum. Malévitch écrira en 1916 :

    « Je préviens du danger : à présent la raison a enfermé l’art dans les quatre murs de laboîte des dimensions : prévoyant le danger des cinquième et sixième dimensions, j’ai fui, car la cinquième et la sixième dimensions forment un cube où l’art  étouffera . »

    [K. Malévitch, « Les vices secrets des académiciens » [1916], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 71.}

               Cependant Malévitch a fait quelques expériences pour traduire picturalement la quatrième dimension. Au moins un chef-d’œuvre, Instruments de musique/Lampe, se rapporte « aux moments de construction des rapports réciproques de la masse picturale, de sa répartition dans le temps » [K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 94], selon les termes par lesquels Malévitch définit le problème quadridimensionnel dans le cubisme. L’œuvre représente l’implosion d’un instrument à cordes (un violon) dont on aperçoit plusieurs éléments distribués à plusieurs endroits du tableau avec, au centre, le trou de la boîte et les quatre cordes, le tout surmonté de la calligraphie humoristique des croches et d’une construction de tuyaux tronqués. Il y a une ressemblance frappante de ce tableau avec les esquisses pour l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le soleil, en particulier pour le sixième tableau, celui des « dixièmes pays » où « toutes les fenêtres sont percées vers l’intérieur ». Est-ce l’aspect de la construction qui a fait ajouter, par association purement fortuite, l’appellation de « Lampe » ? Nous sommes maintenant habitués à ces titres malévitchiens où ce n’est plus le réel apparent qui est nommé mais où le tableau devient ce réel même à partir duquel on peut faire des analogies avec les objets du monde physique (de la même façon que dans les caprices des nuages ou les taches d’un mur on croit distinguer des formes précises). L’œuvre appartient autant à la série du « réalisme transmental » (elle a des points de convergence avec le Portrait de Matiouchine) qu’au cubisme. Jean Clair décrit avec justesse le tableau :page103image45861312

    « Deux systèmes représentatifs semblent y entrer en conflit. On a, d’une part, un avant-plan qui est proprement un espace plan, une planimétrie, sur lequel les formes se disloquent selon la loi cubiste et s’aplatissent de sorte à être vues de tous les côtés à la fois. Procédé qui recoupe, au demeurant, l’enseignement d’Henri Poincaré, dans Science et Hypothèse, sur la nécessité de développer le sens de l’espace-moteur pour appréhender ce que serait une étendue quadridimensionnelle, et tel que Gleizes et Metzinger le rapportent dans Du « cubisme ». […]page104image45811584

    Mais s’y trouve aussi dépeint un arrière-plan où les formes sont douées d’une profondeur illusionniste, comme s’il y avait là un reliquat du système perspectiviste classique.[…]

    L’hypercube est naïvement évoqué comme le dédoublement, sur chacune de ses faces, du cube originel tridimensionnel. […] Malévitch ne le figure pas selon les lois de la perspective classique : la face la plus éloignée de nous est aussi grande que sa face la plus rapprochée. »

    [Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace platonicien », in Malévitch. Colloque international…, p. 20 et 21]

    .

               Dans Instruments de musique/Lampe comme dans la plupart des œuvres de Malévitch, la perspective est inversée : il n’y a plus ni avant-plan ni arrière-plan, ni largeur, ni longueur, ni profondeur, autres que ceux dont notre esprit est capable de former l’idée, le concept, l’image. Filonov, ami de Malévitch bien qu’il fût à l’opposé de sa picturologie, distinguait « l’œil qui voit » et « l’œil qui sait ». Et Erwin Panofsky avait cette formule saisissante pour les œuvres exécutées selon la perspective inversée :

    « Le tableau n’accepte plus d’être une brèche traversée par le regard, il veut désormais opposer au spectateur une surface totalement pleine »

    [Erwin Panofsky, La Perspective comme forme symbolique [1927], Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p. 99.]

                 Cela pourrait être mis en épigraphe de tout l’œuvre de Malévitch.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE VIII] Le réalisme transmental

    [CHAPITRE VIII]

    Le réalisme transmental

    Lors de la dernière exposition du groupe avant-gardiste L’Union de la jeunesse à Saint- Pétersbourg (10 novembre 1913-10 janvier 1914), Malévitch regroupe ses tableaux sous deux catégories : « Réalisme transmental » et « Réalisme cubo-futuriste ». Dans la première se trouvent Femme au seau, Matin au village après la tempête de neige, et leRémouleur que nous venons d’analyser. S’y ajoute encore Visage d’une jeune paysanne que nous allons examiner. Cette appellation de «réalisme transmental» couvre, à l’évidence, des réalisations stylistiques très diverses. Comme toujours, un tableau de Malévitch est une combinaison très savante de plusieurs cultures picturales, et le regroupement sous une seule catégorie ne rend compte que partiellement de la réalité du contenu formel. De la rubrique « réalisme cubo-futuriste » de 1913 nous connaissons, par exemple, le Samovar du MoMA, Machine à coudre (collection particulière) [Cf. Kasimir Malevich, cat. exp., Barcelone, Fundacio Caixa Catalunya, 2006, p. 134-135] et la Composition cubo-futuriste avec un piano (SMA), nettement proches du cubisme analytique parisien. Ce qui est plus intéressant, c’est l’emploi du terme « réalisme » dans les deux catégorisations. Ce mot, dans la pratique des arts plastiques novateurs, fut lancé par Albert Gleizes et Jean Metzinger dans leur ouvrage Du « cubisme », qui connut en 1913 une fortune considérable dans le monde russe des arts, alors en ébullition, et eut un impact conceptuel considérable sur l’évolution de l’avant-garde en Russie. Dans cet opuscule, il est question d’un « réalisme universel » de « régions où le réalisme profond, insensiblement, se change en spiritualisme lumineux » [Albert Gleizes et Jean Metzinger, Du « cubisme » [1912], Sisteron, Éditions Présence, 1980, p. 41 (§ 1)], ce dont s’est approché, selon,Gleizes et Metzinger, Cézanne. Cette réflexion fut prolongée par celle de Fernand Léger qui lut au début de 1913, à l’académie Marie Vassilieff, à Montparnasse, donc dans un milieu à dominante russe, sa fameuse conférence sur « les origines de la peinture contemporaine et sa valeur représentative », dans laquelle il déclare :

    « La valeur réaliste d’une œuvre est parfaitement indépendante de toute qualité imitative. […] Le réalisme pictural est l’ordonnance simultanée des trois grandes quantités plastiques : les lignes, les formes et les couleurs. »

    [ Fernand Léger, « Les origines de la peinture contemporaine et sa valeur représentative » [1913], in Fonctions de la peinture, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997, p. 25 et 26]

              Le mot « réalisme » prendra chez Malévitch tout son sens philosophique, qui traverse les siècles de la pensée occidentale en s’opposant au nominalisme, à savoir que la réalité dont il est question n’est pas celle des apparences, du monde sensible, mais, au- delà d’eux, celle de l’essence, celle de la provenance des espèces, celle du « paradigme », de l’Urbild. Malévitch qualifiera en 1915 le suprématisme, c’est-à-dire le total sans-objet, de « nouveau réalisme pictural ». C’est ainsi également qu’à sa suite les frères Pevsner et Gabo intituleront en 1920 leur manifeste pour une nouvelle sculpture « sans-objet » – « Manifeste réaliste 125 »[Cf. Jean-Claude Marcadé, «Le Manifeste réaliste et l’œuvre d’Antoine Pevsner», in Pevsner, Dijon, Art édition/Société des amis d’Antoine Pevsner, 1995, p. 82-97
                Quant au mot mystérieux « transmental », que désigne-t-il ? Ce terme vient de la pratique poétique : la « zaoum » (transmentalité, transrationalité ou, comme le traduit Jean-Claude Lanne, outre-entendement) était ce langage poétique « au-delà de la raison » (c’est le sens de la « zaoum ») que les poètes cubo-futuristes Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh avaient pratiqué et théorisé autour de 1913. On se souvient de la boutade de Khlebnikov sur Kant qui, en définissant les limites de la raison, n’avait, selon le poète russe, réussi qu’à définir les limites de la raison allemande !

    « Par le jeu habile de racines et de suffixes, Khlebnikov édifie un univers « lobatchevskien », monde de sens « probables », en utilisant le langage comme matière et la composition verbale comme procédé ou schème de construction. »

    [Jean-Claude Lanne, Vélimir Khlebnikov – Poète futurien, Paris, Institut d’études slaves, 1983, t. I, p. 51-74. Du même auteur, voir également Velimir Xlebnikov, Lyon, Centre d’études slaves André Lirondelle, Université Jean Moulin Lyon 3, 2014, 2 volumes]

                Malévitch poussera les limites picturales de cette transmentalité dans ce qu’il va appeler en 1913-1914 l’alogisme, que nous étudierons plus loin dans un chapitre particulier.page86image22686592

               Pour le moment, arrêtons-nous sur trois chefs-d’œuvre absolus dont l’esprit dominant est celui du « réalisme transmental » : Visage de jeune paysanne, (SMA); Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov (MNR) [montrés fin 1913 à Saint-Pétersbourg] et Portrait du compositeur Matiouchine (GNT) [présenté début 1914 à Moscou]. Ce sont trois étapes qui combinent à nouveau géométrisme et primitivisme mais, cette fois, avec l’addition d’un élément : la présence appuyée de parties de la réalité mises dans des positions bizarres et hors de toute conformité au réel. Cela aboutira quelques semaines plus tard à l’alogisme de 1914-1915. Dans le « réalisme transmental », la structure est encore entièrement cubo-futuriste. Dans ces trois œuvres, on observe un mouvement allant d’une lisibilité des contours vers l’effacement de toute figuration reconnaissable, ce que nous avons déjà noté dans les phases précédentes de l’œuvre malévitchienne. Dans Visage de jeune paysanne, on identifie nettement le fichu typique des femmes russiennes de la campagne, noué sous le menton. Cet objet devient l’équivalent métonymique de toute la tête (on se souvient que dans la gouache fauve Province une ombrelle remplaçait la tête d’une femme déambulant dans la rue). Ce procédé de désignation d’un individu par un élément de son habillement est très fréquent dans la prose de Gogol que Malévitch, en tant qu’Ukrainien, devait bien connaître. Du point de vue de la structure iconographique, il s’agit du remaniement du motif de la tête primitiviste, par exemple dans Paysanne aux seaux <et enfant> dans une architectonique de volumes géométriques. Les couleurs métallisées frappent par leur gamme restreinte, presque un monochrome bleu de Prusse-vert parsemé de zones d’éclairage rougeâtres. La « transmentalité » se manifeste ici dans une totale dislocationde l’ovale du visage inséré dans le fichu de métal. Jusqu’ici tous les visages avaient été laissés intacts, même s’ils étaient réduits à un schématisme maximal. Pour la première fois, Malévitch procède à une mise en morceaux, à une « mise en tranches », comme écrira le philosophe religieux Nikolaï Berdiaev dans son fameux article sur « Picasso » en 1914 à propos du cubisme [ Cf. Jean-Claude Marcadé, « Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso », Revue des études slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567], , de la partie la plus spirituelle, la plus sacrée du corps. Et les yeux perdent leur forme byzantine en amande pour n’être plus que deux cercles ronds. Ils ne sont plus placés sur une ligne horizontale mais en oblique, ce qui ajoute à l’étrangeté, au caractère totalement insolite. La beauté de cette toile vient de la rigueur harmonieuse de la distribution des plans géométriques. Nous sommes vraiment et définitivement dans une nouvelle dimension de la beauté, devant une nouvelle « icône » (image). La constance avec laquelle Malévitch s’est consacré au thème du visage humain mérite d’être soulignée. Je ne connais pas d’exemple dans l’histoire de la peinture occidentale qui présente une telle série continue dans toutes sortes d’espèces picturologiques et iconographiques. Le narcissisme cognitif de l’autoportrait est chose courante, certes. Et Malévitch n’y a pas failli. Le portrait, au temps où la photographie n’existait pas, est chose habituelle. Mais l’insistance à se concentrer sur le seul visage, du début à la fin de son œuvre, vient sans doute à Malévitch de sa réflexion sur la peinture d’icônes. Dans ses origines égyptiennes chrétiennes (au Fayoum), l’icône a été en premier lieu la représentation sur le cercueil, à l’endroit où se trouvait la tête, du visage du défunt, tel qu’il était de son vivant et tel qu’il devait être transmis à la postérité. Ce fut un des points de départ de la peinture d’icônes qui, par la suite, devait se diversifier, prendre une fonction liturgique et se faire théologique. Mais il y eut aux XVIe et XVIIe siècles une résurgence du type archaïque des effigies funéraires, et ce, dans le monde polono-ukrainien. Ce sont les portraits, appelés conclusia, que l’on faisait des défunts pour les mettre sur leur cercueil à l’endroit de la tête, et que l’on accrochait ensuite dans les églises [Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’homme, 1990, p. 78 sqq.]. Cette pratique a pu donner à Malévitch une impulsion inconsciente.

             Son ami et disciple, le peintre Ivan Vassiliévitch Kliounkov, qui signait ses œuvres Ivan Klioune, lui servit de modèle privilégié pour toute une série de visages. Klioune était, comme Malévitch, originaire d’Ukraine. Il était aussi passé par l’atelier moscovite de Fiodor Roehrberg. D’après les photographies ou son Autoportrait (vers 1910, GNT), Klioune offre un visage d’une belle harmonie de traits, un regard d’une grande clarté, des proportions quasi parfaites. Depuis le dessin réaliste- symboliste de 1908 (Nakov, verso de F-87) jusqu’à la Tête de paysan <sur croix rouge> de la fin des années1920 (MNR), le visage de Klioune subit toutes les métamorphoses iconographiques et picturologiques au gré des évolutions stylistiques malévitchiennes. Les yeux du portrait de 1908 sont encore réalistes mais leur expression est celle d’un regard qui s’ouvre sur des réalités spirituelles ; dans la série de dessins et les tableaux à l’huile, aujourd’hui perdus, portant le titre Paysan orthodoxe (Nakov, de F- 296 à F-305), ils deviennent plus hiératiques, plus neutres, se dépersonnalisent pour se faire paradigmatiques d’un type d’homme (en l’occurrence, le paysan orthodoxe) ; dans le Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, aujourd’hui disparu, comme dans le dessin avec le même sujet intitulé L’Orthodoxe (Nakov, F-302, F-304), les yeux sont ceux des faces du Christ dans la peinture d’icônes, largement ouverts, regardant de l’intérieur, à travers le visible, la vraie réalité. Dans la lithographie intitulée Portrait perfectionné de constructeur parue dans le recueil de Kroutchonykh Les Gorets (août 1913), comme dans l’huile à l’iconographie identique, Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, exposée à la dernière exposition de L’Union de la jeunesse en novembre 1913, et dans le magnifique dessin au crayon, visiblement refait dans les années 1920 dans un but pédagogique, intitulé Cubisme. Étude pour le portrait d’un constructeur (GNT), l’œil iconique (celui de l’archétype iconographique appelé « L’œil qui voit tout », c’est-à- dire Dieu) subit un «déplacement » (un sdvig), dans une perspective désormais « transmentale ». Dans le dessin de l’ancienne collection Léporskaïa (Andersen, p. 22), où cet œil avec ses deux parties décalées se heurte perpendiculairement à l’axe du nez, figuré par un parallélépipède allongé, apparaît le sens parabolique de la double vision : œil extérieur et œil intérieur, voir et savoir, perception et connaissance.page89image22597184

                 La barbe passe de sa figuration conforme au réel (1908-1910) à la métonymie des dessins, des gouaches et des huiles de la série appelée « L’Orthodoxe » où, à elle seule, elle présente la partie inférieure du visage. Dans le Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, dans l’esprit du cézannisme géométrique cylindrisé, elle se fait cône tronqué, d’un seul tenant; dans le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, la tubulure est scindée en deux, dans la ligne du bosselage que l’artiste pratique à cette époque. Dans une perspective iconologique, nous avons déjà souligné que dans la tradition orthodoxe, la barbe est la marque de la dignité de l’homme.

                   La structure d’ensemble du visage change au même rythme. Dans son traité « L’élément additionnel en peinture », dont une version a été publiée en allemand au Bauhaus en 1927 dans le livre Die gegenstandslose Welt, Malévitch met face à face un Autoportrait de Cézanne et un dessin primitiviste-géométrique de la série des portraits de «L’Orthodoxe» (Klioune) en présentant les deux œuvres comme des «exemples d’altération de la norme naturaliste du portrait dans la peinture 129 » [K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Albert Langen, 1927, p. 15. Voir le dessin original (Bâle, Kunstmuseum) dans Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, cat. exp., op. cit., p. 88-89.]. Il répond ainsi à l’incompréhension de la « société cultivée », qui voit dans les déformations que les arts novateurs font subir à la réalité des symptômes de déséquilibre mental chez les artistes (depuis Lombroso, circulent de nombreux écrits sur le thème « art et folie », « génie et folie ») :page90image22494016

    « Dans la représentation de la société cultivée se produit une confusion dans les notions concernant deux normes : celle de la structure picturale et celle de la structure de l’homme, dont les formes proviennent d’autres causes. L’oreille, le nez, les yeux, les mâchoires sont nés non sur la base de la loi picturale des rapports mais sur la base de circonstances qui créent tel ou tel organisme technique, lequel sera normal pour la circonstance donnée mais anormal dans la circonstance picturale. […] L’art n’est pas l’art de la doublure mais la création de nouveaux phénomènes. Il n’y a là ni maladie ni anormalité. Au contraire, si toute l’affaire se réduisait à la répétition, c’est là que serait l’anormal. »

    [Ibid., p. 14 et 16 ; la traduction en français est faite ici d’après la publication de l’original russe dans le tome II des Œuvres en cinq volumes, p. 59-}

               À travers les métamorphoses du portrait de Klioune, nous pouvons lire tous les stades de l’évolution stylistique malévitchienne dans sa construction de la surface picturale entre 1909-1910 et 1913, symbolisme, primitivisme géométrisé, cubo-futurisme, pour aboutir à ce chef-d’œuvre du « réalisme transmental » qu’est le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov. La conciliation de la civilisation du bois et de la civilisation du métal est signifiée par les rondins de bois coupés en deux pour former une izba. Le visage tout entier devient une « izba picturale ». L’œil de droite est construit lui-même comme une porte ou une fenêtre d’izba à travers laquelle nous entrevoyons des parties de la maison typique de la Grande-Russie : les éléments biseautés qui répondent à ceux de « l’œil qui voit tout » sont peut-être ceux d’un poêle en faïence, leur facture est mise en contraste avec les tubulures ligneuses, tandis que d’une cheminée à la texture de pierre s’échappent les volutes géométrisées d’une fumée. Bois, pierre et métal sont synthétisés dans une image qui est celle du Constructeur, c’est-à-dire de l’artiste nouveau. Chez le Malévitch de 1913, nous trouvons donc les germes évidents du futur constructivisme des années 1920. Si les reliefs de Tatline qui vont naître l’année suivante sont les ancêtres directs reconnus des constructivistes de 1921-1922, on ne saurait oublier que Malévitch, par sa pratique picturale, a donné les principes plastiques qui ont permis de transformer la surface plane du tableau en construction dans l’espace.page91image22591936

             L’élément transmental, au-delà de la « raison pratique », donne tout son caractère à cette toile : non seulement le traitement des deux yeux, comme nous venons de l’examiner, mais également la désignation d’un inconscient qui est la mémoire du vécu – la scène avec l’izba dans l’œil est comme l’actualisation d’une réminiscence. Cette perspective se déploiera dans l’alogisme. D’autre part la scie qui, dans un même mouvement, a les dents vers le haut d’un côté, vers le bas de l’autre. Le haut et le bas sont interchangeables dans le royaume du pictural, comme la droite et la gauche, comme la longueur et la largeur. Une main, dont les quatre doigts sont représentés par quatre rectangles mis au-dessus l’un de l’autre, tient un des manches de la scie. Elle appartient à quelqu’un qui est en dehors du tableau. La scie du constructeur coupe le visage longitudinalement, séparant plastiquement l’apparent et l’inapparent, le conscient et l’inconscient, dont les différentes expressions sont réparties sur toute la surface en unités géométriques selon des rapports et des contrastes uniquement picturaux.

              La gamme tend à la bipolarité vert rougeâtre mais des petites parcelles de bleu et de jaune viennent rendre plus subtil le contraste du clair et de l’obscur. Ce sont là les premières couleurs que Malévitch adolescent a connues lorsque sa mère lui a acheté pour la première fois un assortiment de cinquante-quatre couleurs.

    « Tout au long du chemin j’admirais ces couleurs. Elles remuaient agréablement mon système nerveux, de même que toute la nature : le vert émeraude, le cobalt, levermillon, l’ocre, tout cela provoquait en moi l’enlumination que je voyais dans la  nature . »

    [K. Malévitch, « Autobiographie. Extrait du manuscrit 1/42 » [début des années 1920), in Écrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 56.

              Un pas de plus dans le « transmental » est franchi quelques mois seulement après avec l’extraordinaire Portrait du compositeur Matiouchine [auteur de l’opéra « La Victoire sur le soleil», précise l’intitulé du catalogue de «TramwayV. Première exposition futuriste de tableaux », début 1915, à Saint-Pétersbourg]. La lisibilité du tableau est ici obscurcie au maximum. Certes, des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion du crâne, un col et une cravate, un clavier, les parties dispersées d’un piano), mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration, même réduite à ses contours. Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Tout le visage du compositeur est devenu instrument de musique, ce piano qui a été «pulvérisé» (expression de Berdiaev pour parler de la manière cubiste dans son article de 1914 sur « Picasso ») et dont les seules touches blanches du clavier s’égrènent en une ligne qui barre horizontalement l’image en son milieu, telle une rangée hyperbolique de dents, ce qui ajoute à l’étrangeté de ce chaos ordonné de plans hétéroclites. Le crâne du compositeur a explosé ou bien a fait exploser son instrument, voire l’instrument lui-même est venu le meubler de toutes ses potentialités. Dans ce pêle-mêle, il y a toute la joyeuseté (au sens rabelaisien) de l’atmosphère créatrice qui préside à la préparation du spectacle cubo-futuriste transmental qu’est l’opéra de Matiouchine, La Victoire sur le soleil, dans la deuxième moitié de 1913.page93image22454912

            Dans des œuvres comme Le Poète de Picasso (1912, Bâle, Kunstmuseum), Malévitch a pu trouver des impulsions pour faire du visage humain un échafaudage de morceaux épars qui rendent compte de tout ce qui bouillonne sous un crâne d’homme, mais les contours sont maintenus. Avec le Portrait de Matiouchine, la réalité n’a plus les limites de l’apparence. Elle devient non euclidienne. Elle parachève l’ordre plastique inauguré par Cézanne pour lequel « il s’agit de la création de la sensation de la peinture en tant que telle, c’est-à-dire d’un ordre plus important et plus grand que la création de la nature en tant que telle 132 »,[K. Malévitch, « Sproba vyznatchennia zalejnosti mij kol’orom i formoyou v maliarstvi » [Essai pour déterminer la dépendance existant entre la couleur et la forme en peinture] (1930), in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 578.. Dans ce «réalisme transmental », le futurisme est toujours là :

    « Les formes des objets […] sont diluées par le futuriste dans la sensation dumouvement ou de la dynamique en éléments isolés, dont le rapport exprime le degré du mouvement dont il a la sensation. C’est pourquoi il n’y a rien d’étonnant qu’il ne soit resté du moteur qui s’élance que son seul élément : une partie de la roue, une partie du visage du mécanicien, tandis que le reste a disparu complètement ..]

    [K. Malévitch, « Forme, couleur et sensation » [1928], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 418- 419.page94image22382656

             Du dessin et de l’illustration Sons <Pilote> au Portrait de Matiouchine le cubo- futurisme s’est enrichi seulement de la pulsion «transrationnelle» qui introduit le désordre pour construire un nouvel ordre.