Catégorie : Malévitch

  • La radicalité de Malévitch

     

     

    La radicalité de  Malévitch 

     

     

    La démarche philosophico-picturale de Malévitch s’inscrit dans le champ des interrogations les plus hautes de la pensée universelle, non seulement comme point culminant de l’évolution esthétique européenne à partir de Cézanne, mais encore comme système ontologique permettant à « la vérité de l’être » de se révéler. Le célèbre historien et philosophe de la littérature Mikhaïl Bakhtine, qui fréquenta Malévitch à Vitebsk entre 1920 et 1922, nous a laissé un portrait très élogieux non seulement du penseur Malévitch, mais également de l’homme-Malévitch :

    « Il était totalement désintéressé, totalement. Il ne courait ni après le succès, ni après une carrière, ni après l’argent, ni après la bonne chère – il n’avait besoin de rien de tout cela. C’était, si vous voulez, un ascète, amoureux de ses propres idées. Il était, au plus profond, convaincu d’avoir réussi à pénétrer dans certaines profondeurs de l’Univers et à les percer, comme cela n’avait réussi à personne. »[1]

     

    Kazimir Sévérinovitch Malévitch est né le 11[2](23) février 1879 à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille polono-ukrainienne de petite noblesse et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville[3]. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne[4]. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan »[5], seront sa première académie « sauvage ».

    De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912), dont il avait fait brièvement la connaissance lors d’un séjour à Kiev, et surtout de Riépine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste tout à fait obscure.

     

    L’impressionnisme

     

    Nous savons seulement qu’à partir de 1905, Malévitch se trouve définitivement à Moscou, où il s’initie professionnellement à la technique picturale dans l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg [Rerberg][6]. Il s’adonne alors à l’impressionnisme et peint à même la nature (comme Larionov à la même époque[7]) :

    « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[8]

    Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.

    Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[9]

    À cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminescences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau.

    Un des rares exemplaires d’impressionnisme de cette époque du début, que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin, est La femme au journal [Stedelijk Museum, Amsterdam[10]], peinte vers 1905-1906 au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[11]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintres Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[12]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Riépine, nous n’avons que très peu de traces[13]. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[14]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Église de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[15] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[16], elle se conjugue dans la Femme au journal d’Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) :

    « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[17]

     

    Symbolisme et style moderne

     

    De ces années de tâtonnement, avant 1909-1910, datent toute une série de dessins et de gouaches qui ressemblent fort à des études d’atelier (portraits, paysages, vignettes décoratives) et qui oscillent entre le réalisme, la caricature, le primitivisme, le symbolisme et l’Art nouveau. Jusqu’en 1910-1911, Malévitch reste tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » de Moscou. Il expose à plusieurs reprises (en 1907, 1908, 1909) à la « Société des Artistes de Moscou » où figurent également des personnalités de l’avant-garde comme Kandinsky, Larionov, David Bourliouk ou Morgounov.

    On le sait, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[18]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[19]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.

    La première apparition avérée d’œuvres symbolistes eut lieu à la XVI exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1908. Ce sont les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (toutes les deux au Musée National Russe). Ces œuvres se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Si, par l’esprit mystico-ésotérique, elles sont proches des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce choix de la couleur n’est d’ailleurs pas innocent, comme cela apparaît au « Premier Salon Moscovite » de 1911 où l’artiste polono-ukraino-russe met un point final à son aventure symboliste, dont il est d’ailleurs déjà sorti par ses envois concomitants au premier « Valet de carreau » de 1910-1911 à Moscou et à « L’Union de la jeunesse » d’avril-mai 1911 à Saint-Pétersbourg où se fait jour un puissant style primitiviste fauve. C’est au « Premier Salon Moscovite » qu’il expose les séries jaunes, blanches et rouges, mentionnées plus haut.

    On ne peut plus clairement indiquer que ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. Dans la « Série des jaunes », il s’agit véritablement du style symboliste original, tel qu’il domine chez les peintres de « La Rose bleue ». Dans la « Série des blancs » ( par exemple, Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe), nous avons affaire avec de l’Art Nouveau, tel qu’il domine dans « Le Monde de l’art ». Enfin, dans la « Série des rouges », nous trouvons déjà un style primitiviste fauve dans lequel est présent une iconographie de type symboliste.

    L’exemple de la « Série des jaunes » est exemplaire de ce style symboliste. Dans toutes les œuvres de ce type, l’élément végétal est omniprésent. Ce n’est plus la nature des impressionnistes, peinte sur le vif, c’est un paysage imaginé, synthèse symbolique d’une végétation universelle, d’une croissance universelle que le pictural fait apparaître dans son rythme formel et coloré. Ici la tradition des Nabis est repensée à la lumière de l’esthétique extrême-orientale. D’abord la couleur jaune dominante qui explique pourquoi Malévitch n’a pas été admis à participer à « La Rose bleue», cette couleur qui a une forte consonance bouddhiste est également un analogon pictural de la lumière solaire, mais de la lumière d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout, sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures, en rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non-mimétique, de la réalité sensible, mais allant au cœur de la réalité du monde, car se nourrissant aux racines des apparences.

    La conjugaison des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale par rapport à la tradition française, en particulier celle d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne bouddhiste. Les Christs redoniens ont des faces méditatives qui rappellent celle des Bouddhas[20] (une descendance magnifique est celle des faces christiques de Jawlensky). On a souvent souligné cet élément extrême-oriental, en particulier japonisant, dans la création d’Odilon Redon. C’est une des filiations qu’il faut rechercher dans la « série des jaunes » de Malévitch. De la même façon, l’enveloppement floral, les personnages qui sont plongés dans une végétation diaprée et luxuriante sont un héritage de Redon, dont on sait aussi la dette à l’égard de Rodolphe Bresdin chez qui Théodore de Banville avait noté le caractère cosmique du passage de la plante au monde animal :

    « La transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe comme entre la vie animale et la vie divine. »

    Il faut noter ici que Malévitch vient d’une culture picturale marquée au tournant du XIXe et du XXe siècle par Vroubel et chez Vroubel, les personnages sortent, émanent de parterres fleuris. Le panthéisme déjà bien présent chez Odilon Redon ou Vroubel est porté chez Malévitch à son maximum d’intensité. Cette fusion des êtres et de la floraison du monde est particulièrement exprimée dans l’Esquisse pour une fresque qui représente un « bois sacré »[21] et qui doit faire partie des trois oeuvres exposées en 1911 dans la « Série des jaunes » et intitulées « Saints ». Selon moi, les deux autres œuvres auxquelles pourrait s’appeler cette dénomination sont Le Triomphe du Ciel[22] et l’Autoportrait[23].

    Le «  bois sacré » est dans la ligne de Redon par son style et des Nabis, surtout de Maurice Denis, par son esprit. Cette détrempe représente une déploration semblable à celle des disciples du Christ dans les « Mises au tombeau ». Le corps mort émerge d’une floraison et sa tête se perd dans les troncs élancés d’arbres non réels, « symboliques ». Rappelons-nous ce que Marianne Werefkin [Mariamna Vladimirovna Veriovkina] écrivait en 1914:

    « L’objet ‘arbre’ n’existe pas, mais le mot ‘arbre’ existe et à lui est lié le concept d’une chose qui n’existe pas […] Il y a cet arbre, et cet arbre, et cet arbre, mais l’arbre en soi n’existe pas. Mais il y a le mot ‘arbre’, et il est le symbole pour tout ce qui ressemble à un arbre. » [24]

    Le Triomphe du Ciel est particulièrement paradigmatique du panthéisme pictural de Malévitch, panthéisme pictural qui est d’ailleurs celui des symbolistes russes de façon générale. Une figure de divinité à la fois Bouddha et Christ, forme un arbre-cosmos ; la divinité qui embrasse cosmos transfiguré est à replacer dans l’iconographie plastique ukrainienne avec la collision du sujet fréquent de l’Arbre de Vie comme personnage central du tableau (que l’on retrouve dans Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian) , et de la figuration du sujet de la « Virgine della Misericordia » enveloppant de son manteau l’humanité, également présent dans l’icône ukrainienne. On peut là encore observer le syncrétisme des synaxes de saints dans les icônes orthodoxes et le sujet des mille bouddhas, par exemple, dans l’art d’Extrême-Orient avec le rythme si caractéristique des nimbes. Quant à l’Autoportrait, il montre le personnage émergeant de ramifications arborescentes et de leur synaxe d’« éveillés ».

    Dans la « Série des blancs », en revanche, nous trouvons une esthétique plus proche du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’art », comme Noces et Société cartographique en hauts-de-forme du Museum Ludwig de Cologne, comme Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Petite ville du Musée national Radichtchev de Saratov[25] et Société dans un parc de l’ancienne collection Khardjiev[26]. La stylistique de la « série de blancs » est proche de l’esthétique graphique « sécessionniste » du « Monde de l’art ». Les sujets sont tirés de la vie contemporaine avec ironie et sarcasme, avec aussi des trivialités (l’homme qui urine dans Repos. Société en hauts-de-forme) qui sont contemporaines des trivialités de « l’art de gauche » russe qui commence à se manifester précisément au même moment aux expositions « Stephanos- Viénok-La Guirlande » en 1907-1908.

    La « Série des rouges » est constituée d’œuvres qui, pour une part, sont chargées de symbolisme et, pour une autre, débouchent déjà nettement sur le primitivisme fauve. Dans la gouache Arbre et dryades, nous avons la synthèse de la tradition grecque, de la tradition biblique de l’Arbre de Vie et celle de l’« arbre d’illumination »  extrême-oriental. C’est le mystère du cosmos qui s’y déroule avec la jonction du principe masculin (l’arbre-phallus) et du principe féminin (la matrice au cœur de l’arbre). Comme dans l’art bouddhique, le sacré est à la fois mystique et imprégné d’érotisme cathartique. Le contraste du rouge et du vert est typique de l’art tibétain ancien. L’Autoportrait de la Galerie nationale Trétiakov est plein du monde nabi. Alors que l’Autoportrait de la « série des jaunes » était hanté par le monde de la sainteté, celui-ci est entouré d’un essaim de femmes nues, en diverses positions. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, il est, par un léger strabisme, tourné vers l’intérieur.

    Ainsi, Malévitch a bien pendant trois-quatre ans payé son tribut au Symbolisme le plus pur et cela n’est pas une « erreur de jeunesse », même si le fondateur du Suprématisme sera un adversaire farouche du symbolisme illusionniste et descriptif. Toute l’œuvre de Malévitch est marquée sinon par les « symbolisme » (comme entre 1907 et 1911), du moins par le symbolique[27], comme révélation de la pure sensation du monde à travers des couleurs quintessenciées dans le sans-objet suprématiste et même dans le retour post-suprématiste à la figure.

     

     

    Fauvisme et primitivisme

     

    À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarque Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire[28]. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque (il avait pu voir des œuvres des peintres de l’avant-garde française aux Salons de la Toison d’or en 1908 et 1909 et aussi dans les collections des marchands moscovites Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine[29]).

    L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle du Stedelijk Museum d’Amsterdam – Baigneur [Il court se baigner], Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieures :

    « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[30]

    Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[31]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[32] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La « désintellectualisation » de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivis dans leur scission d’avec les cézanniennes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme. C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[33].

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev :

    « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[34]

    Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh):

    « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[35]

    En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel, pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[36] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[37].

     

     

     

    Cézannisme géométrique et cubo-futurisme

     

    Entre 1911 et 1913, Malévitch donnera le cycle certainement le plus impressionnant qui ait été consacré au thème de la vie paysanne. La représentation de la vie religieuse orthodoxe sous sa forme populaire y occupe une place privilégiée[38]. Au schématisme et au laconisme naïf du Néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Moisson de seigle, Le Bûcheron, Tête de jeune paysanne (Stedelijk Museum, Amsterdam), Matin au village après la tempête de neige (Solomon R. Guggenheim Museum, New York) répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 :

    « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective[…] La nature pour nous, hommes, est plus profonde qu’en surface. »

    On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui, fait donc le chemin inverse des peintres français.

    Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des Opposant la raison, objets, des motifs paysagistes restent entièrement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre a qualifié de « transmental«  [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit :

    « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[39]

    Et aussi:

     

    « La forme intuitive doit sortir de rien. »[40]

     

    La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouges, roses, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intègre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.

    Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » ( le chef-d’œuvre absolu qu’est Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov).

    L’ami et disciple de Malévitch, le peintre Ivan Vassiliévitch Kliounkov, qui signait ses œuvres comme Ivan Klioune, lui servit de modèle privilégié pour toute une série de visages. Klioune était, comme Malévitch, originaire d’Ukraine. Il était aussi passé, comme Malévitch par l’atelier moscovite de l’Ukrainien Fiodor Roehrberg. D’après les photographies ou son Autoportrait (Galerie nationale Trétiakov, Moscou), Klioune offre un visage d’une grande harmonie de traits, une clarté du regard, des proportions quasi parfaites. Le visage de Klioune subit toutes les métamorphoses iconographiques et picturologiques au gré des évolutions stylistiques malévitchiennes. Les yeux du portrait au crayon de 1909-1910 sont encore réalistes mais leur expression est celle d’un regard qui s’ouvre sur des réalités spirituelles[41] ; dans les esquisses au crayon de l’ancienne collection Léporskaya portant le titre de Tête de paysan[42], ils deviennent plus hiératiques, plus neutres, se dépersonnalisent pour se faire paradigmatiques du type d’homme (en l’occurrence, le paysan) ; dans le dessin avec le même sujet intitulé L’Orthodoxe (Bâle, Kunstmuseum)[43], les yeux sont ceux des faces du Christ dans la peinture d’icônes, largement ouverts, regardant de l’intérieur, à travers le visible, la vraie réalité. Dans la lithographie intitulée Portrait perfectionné de constructeur (1913)[44], variante de la toile Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national Russe, montrée à la dernière exposition de l’“Union de la Jeunesse” en novembre 1913, comme dans le magnifique dessin au crayon, visiblement exécuté à la fin des années 1920 dans un but pédagogique, intitulé Cubisme – esquisse du portrait d’un constructeur de la Galerie nationale Trétiakov[45], l’œil iconique (celui de l’archétype iconographique appelé “L’œil qui voit tout”, c’est-à-dire Dieu) subit un “déplacement” (un “sdvig”), dans une perspective désormais “transmentale”. Dans le dessin de l’ancienne collection Léporskaya où cet œil avec ses deux parties décalées se heurte perpendiculairement à l’axe du nez, figuré par un parallélépipède, apparaît le sens parabolique de la double vision : œil extérieur et œil intérieur, voir et savoir, perception et connaissance…

     

     

     

    Alogisme, « La Victoire sur le Soleil »

     

    L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietlianié) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh ; il travaille en leur compagnie à la mise en forme des recueils lithographiés Les Trois [Troïé] et Jeu en enfer [Igra v adou]. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, marque une date importante dans l’évolution des arts du XXème siècle. C’est du point de vue scénique le premier spectacle cubiste au monde, c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. C’est enfin, pour Malévitch, la première étape vers le suprématisme. Voici ce qu’en dit le poète Bénédikt Livchits :

    « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement, à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »[46].

    C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré[47]. Cet « embryon de toutes les possibilités »[48] aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’ alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaoum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 1913 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit :

    « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ; par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité [zaoumnost’] […] Je commence à comprendre que dans ce transmental il y a aussi une loi stricte qui justifie le droit à l’existence des tableaux»[49]

    Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée national russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire, avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa de l’ancienne collection Léporskaïa, réduisant cet eïdolon de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Éclipse partielle », comme dans l’ Anglais à Moscou.

     

    Le suprématisme

     

    Avec l’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans les maisons orthodoxes russiennes, surtout dans le monde paysan. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Khlebnikov[50] et la théorisation par Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique.

    « Contemporain du formalisme naissant, Malévitch en a subi l’influence en profondeur. Ainsi le blanc sur blanc procède d’une réflexion sur la couleur en tant que telle, qui fait pendant au verbe en tant que tel de Khlebnikov, devenu le son en tant que tel de Jakobson […] À cela s’ajoute le problème de la facture – la peinture envisagée dans sa spécificité matérielle […] Mais surtout ce qui domine dans la démarche de Malévitch, c’est l’exigence première du formalisme : la réduction aux unités minimales. »[51]

    Cependant, si ce mouvement « formaliste » a joué un rôle capital dans l’évolution picturale de Malévitch, son itinéraire philosophique amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits[52], le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif »[53] Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[54]. Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néoplastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

     

     

    L’écriture philosophique, la pédagogie, l’architecture

     

    Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes comme Alexandre Benois[55], après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes[56], anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée une architecture utopique (« architectones », planites, etc.)[57]. Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets (« Les vices secrets des académiciens »[58], des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1928, des prises de position [59] ; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes théoriques et philosophiques dont seule une faible partie est publiée de son vivant, textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme. Malévitch est violemment attaqué dans la revue marxiste Petchat’ i révolyoutsiya [Presse et révolution], en 1922 (N°7), par l’un des théoriciens marxistes les plus autorisés de l’art constructiviste-productionniste, Boris Arvatov, qui qualifie le bel article de 1919 « Sur la poésie »[60] de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au Suprématisme, parue à Moscou en 1920, avec des passages censurés, aux éditions officielles de la Section des Arts Plastiques [IZO], elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitskii comme « un ramassis de phrases ineptes ». Boris Arvatov dénonce encore de façon agressive le traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, la Fabrique :

    « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloque de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique (Vitebsk,1922) est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. Il s’agit, en fait, d’une partie de l’ opus magnum de l’artiste, Suprématisme. Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel, qui était dédié au grand historien de la littérature et penseur Mikhaïl Ossipovitch Guerchenzon. Cette œuvre philosophique est maintenant accessible en français grâce à Gérard Conio[61]. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie[62], a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là (le Tertium Organum (1911) du théosophe Piotr Ouspienski, en particulier, a pu être une anthologie des idées venues de Grèce, d’Inde ou d’Extrême-Orient) une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité.[63]

    Le philosophe Emmanuel Martineau, auteur de Malévitch et la philosophie[64], n’hésite pas à écrire à propos de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique :

     » Or, qu’a à dire Malévitch ? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’ ‘humanisme du jeune Marx ; surtout : la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol. En d’autres termes : l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera plus tard à la parole. Et plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés ; rien orné ni enjolivé : en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, malgré son ignorance des conditions historiques propres à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question suprême’ : le ‘Rien libéré’ »[65]

    Le livre de Malévitch est d’une richesse inouïe et n’a trouvé   jusqu’ici que des commencements d’exégèse et d’herméneutique, en particulier dans les travaux d’Emmanuel Martineau. Nous suivrons le philosophe français pour qui, par exemple, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, c’est-à-dire une des parties du Monde en tant que sans-objet ou le repos éternel, se situe dans les régions de la  » théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres, incluant la théologie négative classique  » et celles de  » la théologie apo-phatique du Dieu in-objectif, présupposant, outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question ‘phénoménologique’ […] de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait de Dieu dans Dieu n’est pas détrôné, §32), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche « [66].

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité.

    Il faut ici citer un large extrait de la lettre que Malévitch écrivit à Mikhaïl Guerchenzon le 11 avril 1920, c’est-à-dire précisément au moment où il commence son grand œuvre philosophique. Cette lettre confirme, s’il en était besoin, l’antimatérialisme foncier du peintre et son ambition de faire du suprématisme pictural et philosophique une nouvelle religion de l’esprit, appelée à succéder à toutes les religions, – une « religion de l’acte pur » :

    « Je ne considère plus le Suprématisme en tant que peintre, ou comme forme que j’aurais fait sortir de l’obscurité de mon crâne, je me tiens devant lui comme quelqu’un qui est à l’extérieur et qui contemple un phénomène. Pendant de nombreuses années, j’ai été occupé par mon mouvement dans les couleurs en laissant de côté la religion de l’esprit ; vingt-cinq années ont passé, et maintenant je suis retourné ou bien suis entré dans le Monde religieux ; je ne sais pourquoi cela s’est passé. Je fréquente les églises, regarde les saints et tout le monde spirituel en action et voilà que je vois en moi, et peut-être dans le monde entier, qu’est arrivé le moment du changement des religions. J’ai vu que de la même façon que la peinture est allée vers la forme pure de l’acte, de la même façon le Monde des religions va vers la religion de l’Acte Pur ; tous les saints et les prophètes furent stimulés par ce même acte mais n’ont pu l’accomplir, car ils avaient pour barrière la raison qui voit en toute chose but et sens, et tout l’acte du Monde religieux s’est brisé sur les deux parois de la palissade rationnelle. »[67]

    Les textes de Malévitch permettent de saisir la portée de son acte pictural. Si Malévitch a été pris d’une véritable rage d’écrire, ce fut autant pour défendre son système pictural que par un besoin ontologique de formuler par le verbe ce qu’il formulait, silencieusement, par le pictural. Les écrits malévitchiens nous font entrer dans les méandres mêmes de la création où « peindre-écrire-penser-être » sont des positions identiques sinon semblables. Ils sont le fruit d’une réflexion venant après une œuvre déjà faite. À la fois défense et illustration de l’art sans-objet, ils nous donnent la version philosophique d’une pratique picturale. Malévitch n’est pas un philosophe-théologien professionnel. Il est un peintre qui a exprimé discursivement, avec les outils verbaux fournis par son environnement culturel, la nécessité philosophique de l’art pictural. L’extraordinaire, la chose unique dans l’histoire universelle des arts, c’est que Malévitch soit non pas un peintre-philosophe mais un grand peintre et un grand philosophe qui a su poser en termes philosophiques, souvent idiolectiques, et au même niveau que les grands, la question de la vérité de l’être.[68]

    Le 22 mai 1923, Malévitch publie son credo sous la forme d’un manifeste comportant huit propositions, Le Miroir suprématiste [Souprématitcheskoïé zierkalo], où encore une fois il fonde son art sur une philosophie du Rien :

    « Le monde en tant que diversités humaines égale zéro […] L’essence des diversités est le monde sans-objet »[69].

    Puis, dans un article publié le 29 mai de la même année, intitulé « Le Poussah » [Van’ka-vstan’ka], il répond sur un mode parodique à l’idéologue marxiste orthodoxe, S. Issakov, qui l’avait accusé de « déviation théologique ». Faisant allusion à la formule de Marx qui veut que l’être-conscient [das Bewusstsein] soit déterminé par l’être social [das gesellschaftliche Sein], il écrit :

    « Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? Qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? »[70]

    Élu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture picturale de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk), se réservant d’y diriger la section « Recherches formelles et théoriques », les sections « Culture organique » et « Culture matérielle » étant respectivement assumées par Matiouchine et Tatline, la « Section expérimentale » par Pavel Mansouroff, l’« Idéologie générale » d’abord par Filonov, ensuite par Nikolaï Pounine .

    Impressionnisme tardif, retour à la figure

    En 1927, l’artiste est autorisé d’aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Schwitters, d’Arp et de Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt. Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite :

    « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver de fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin .»

    De retour en URSS, subit des interrogatoires et est même arrêté.[71] Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Ce retour à la peinture de chevalet, qu’il avait pratiquement abandonnée de 1919 à 1927 au profit de son travail pédagogique, de la création d’une « architecture artistique » (les architectones) et de la formulation de sa philosophie, reste encore, pour une grande part, énigmatique. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce post-suprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Certaines « Têtes de paysans » reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (le  Christ Acheïropoiète, « qui n’a pas été fait de main d’homme ») ou du Pantocrator. A côté de titre indiquant brièvement le sujet (Femme au râteau, Sportifs, Jeunes filles aux champs), on trouve des dénominations comme « Compositions colorées », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste.

    Ce retour à la figure d’après 1927 est donc une synthèse où le sans-objet vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui, à nouveau, envahit tout l’univers malévitchien. Comme si Malévitch, lui l’anti-constructiviste de toujours, avait prévu les conséquences perverses de l’idéologie constructiviste, à savoir l’optimisme utopique selon lequel l’homme parviendrait à maîtriser la nature grâce au progrès technique. Pour Malévitch, l’homme est la nature. Il ne peut pas la vaincre[72]. Cette nouvelle nature que Malévitch annonce dans ses toiles post-suprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas une défense d’une situation socio-politique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du repos éternel, peut venir le mieux au jour. Dans le même temps, Malévitch a montré par le mode silencieux du pictural la situation tragique de la paysannerie russe et ukrainienne, dévastée par la politique stalinienne de dékoulakisation (lutte contre ceux qui possédaient de grandes fermes avec ouvriers), qui verra l’horreur du génocide par la faim, le Holodomor , qui fera plusieurs millions de morts ukrainiens en 1932-1933.[73]

    L’œuvre peut-être la plus étonnante, la plus émouvante aussi, marquée au sceau du tragique, c’est l’Autoportrait de 1933 du Musée national russe. La structure de base de ce tableau est l’archétype iconographique de la Mère de Dieu Hodighitria, c’est-à-dire de la Théotokos faisant un geste de la main vers son Fils, vers la Voie; elle est “Hodighitria”, celle qui montre le Chemin, la Voie. Eh bien, Malévitch a pris ce moule pour se représenter. Il n’y a là aucune ironie futuriste, dont l’artiste était par ailleurs friand. Juste cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre. Il s’est naturellement identifié à Celui qui montre la Voie, il s’est, pour mieux dire, approprié ce modèle métaphorique : et la Voie, le Chemin vers lequel Malévitch montre et qui n’est évidemment pas figuré, comment ne pas penser que c’est le monde sans-objet auquel il a œuvré et qui est symbolisé par un carré noir dans un carré, signature de plusieurs œuvres de cette époque. L’écartement du pouce par rapport aux autres doigts donne le contour d’un carré. La structure est géométrique (les triangles blancs du col, noirs du vêtement supérieur, contrastent avec le rythme des raies vertes). L’alternance du vert et du rouge est une constante de la gamme malévitchienne. Malévitch s’est représenté comme un homme de la Renaissance, un Réformateur. Le tragique et la grandeur de cet autoportrait vient de ce geste qui désigne l’Absence. Cette image que Malévitch nous a laissée à la fin de sa vie résume tout ce que Malévitch avait conscience d’avoir apporté à l’histoire du pictural, avec un sentiment plus aigu de l’incompréhension, de la solitude, de la déréliction, le sentiment aussi que l’homme est réduit à un geste. Cela est évident dans la Travailleuse[74] qui est en réalité une “maternité” d’où l’enfant est absent.

    Cette pensée de l’Absence est celle du Suprématisme qui reconnaissait le monde vidé d’objets comme manifestation de la vraie réalité. Dans le post-suprématisme, c’est l’absence de la vraie réalité qui émerge dans une expression désespérément tragique. La vraie réalité est désignée mais, désormais, elle échappe à l’homme.

    Le 15 mai 1935, l’artiste mourut d’un cancer à Léningrad.

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ

     

     

    [1] M.M. Bakhtine, Biessiédy s V.D. Douvakinym [Conversations avec V.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p . 158-159

    [2] Selon le calendrier julien qui accusait au XIXe siècle un « retard » de 12 jours par rapport à notre calendrier grégorien.

    [3] Son certificat de baptême est publié dans un des ouvrages les plus importants de ces dernières années où sont rassemblés les principaux documents sur la vie et l’œuvre du peintre : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokoumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique] (par les soins d’Irina Vakar et de Tatiana Mikhiyenko), 2 tomes, Moscou, RA, 2004). On y apprend, entre autres, que Malévitch était, du côté de son père, d’origine polonaise et « noble héréditaire ». Sa mère, d’après le témoignage d’une sœur de l’artiste, serait d’origine ukrainienne et orthodoxe et se serait appelée Loudmila Galinovska ; elle aurait adopté le prénom de Lioudovika ou Ludwika, et sans doute la religion catholique, lors de son mariage (il n’y a pas de documents qui le prouvent, le certificat de mariage à l’église catholique romaine de Kiev mentionnant seulement que les deux époux étaient paroissiens de cette église)

    [4]

    Voir, en particulier, son « Autobiographie. Extrait du manuscrit 1/42 » in : K. Malévitch, Écrits IV. La Lumière et la Couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, Lausanne, L’Age d’Homme, 1981, pp. 49-58 ; « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » in : Malévitch. Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne (sous la direction de Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, pp. 153-168

    [5] « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste », op.cit., p.163 ; je me permets, à ce sujet, de renvoyer à ma monographie, parue en ukrainien : Malévytch, Kiev, Rodovid, 2013.

    [6] Cette orthographe du nom m’a été donné par un descendant de la famille aux origines suédoises

    [7] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (par les soins de Jessica Boissel), Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, pp. 195-196

    [8] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste », op.cit., p. 167

    [9] Ibidem

    [10] Sur la collection du Stedelijk Museum d’Amsterdam, voir, en français, le catalogue Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (sous la direction de Suzanne Pagé et de Rudi Fuchs), PARISmusées, 2003. Le Stedelijk Museum d’Amsterdam vient de publier en anglais le contenu du fonds Khardjiev : Russian Avant-Garde. The Khardzhiev Collection, Stedelijk Museum Amsterdam, 2013 (sous la direction de Geurt Imanse et Frank van Lamoen) ; voir aussi, en anglais et en néerlandais, les catalogues Kazimir Malevich and The Russian Avant-Garde. Featuring Selections from the Kardzhiev and Costakis Collections (sous la direction de Sophie Tates, de Karen Kelly, de Geurt Imanse), Stedelijk Museum Amsterdam, 2013

    [11] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste », op.cit., p. 161

    [12] Ibidem, p. 162

    [13] Cf. Andrei Nakov, Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, Paris, Adam Biro, 2002, p. 56-62

    [14] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art » [1919], in : Écrits I. De Cézanne au suprématisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1974, 1993, p. 102

    [15] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson, p. 252, N° 474

    [16] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum (sous la direction d’Evghénia Pétrova), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)

    [17] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68

    [18] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, à la Galerie nationale Trétiakov de Moscou, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Auparavant, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian (aujourd’hui dans la collection V. Tsarenkov), cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36

    [19] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17

    [20] « La même expression, le même aura émouvant apparaît dans l’œuvre de Redon, sur le visage d’Orphée, du Bouddha et du Christ » (Roseline Bacou, Odilon Redon, Genève, Pierre Cailler, 1956, tome I, p. 127 ; voir aussi Jean Cassou, Redon, Milan, Fabbri, 1974, p. 37

    [21] Voir le catalogue raisonné Kasimir Malevich in The State Russian Museum, op.cit., N° 5

    [22] Ibidem, N° 4

    [23] Ibidem, N° 6

    [24] Marianne von Werefkin « Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique » [1914] (traduction de Valentine Vassutinsky-Marcadé], in : L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (sous la direction de Liliane Brion-Guerry), Paris, Klincksieck, 1971, tome III, p. 203 [le texte russe original a été publié par Jelena Hahl dans la revue russe de New York Novy journal, 1955, N° 85, pp. 115-122] ; sur Marianne Werefkin, voir le catalogue en russe et en italien : Artisti Russi in Swizzera. Marianne Werefkin (Tula 1860-Ascona 1938), Florence, Alias, 2010

    [25] Voir la reproduction dans le catalogue Kazimir Malevich, Barcelone, La Pedrera, 2006, p. 98-99

    [26] Voir la reproduction dans : Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op.cit., p. 68, et dans le catalogue Russian Avant-Garde. The Khardzhiev Collection, op.cit., p. 23

    [27] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990,  p. 154-155.

    [28] Cf. Jean-Claude Marcadé, « The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists » in : The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004, pp. 21-26

    [29] Voir la liste des expositions de la Toison d’or et des œuvres de la collection, de Morozov et de Chtchoukine dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, pp. 271-295 et passim. Dans son traité paru à Vitebsk en 1919, O novykh sistemakh v iskousstvié [Des Nouveaux systèmes en art], Malévitch a relevé la place que la collection de peinture française de Sergueï Chtchoukine a tenue dans l’avant-garde russe et les polémiques qu’elle a suscitées : « Il m’est arrivé, quand je visitais la collection de S. Chtchoukine, de voir plusieurs personnes s’approcher d’un Picasso et s’efforcer à tout prix d’y reconnaître l’objet dans son ensemble ; dans Cézanne, comme ils trouvaient des défauts de naturel, ils ont décidé que Cézanne voyait de manière primitive la nature et qu’il peignait de façon grossière. En s’approchant de la Cathédrale de Rouen de Monet, ils plissaient les yeux et s’efforçaient de trouver les contours de la cathédrale ; mais comme les taches floues n’en exprimaient pas de manière tranchée les formes, celui qui conduisait la visite fit remarquer que jadis il avait vu le tableau et qu’il se souvenait qu’il était alors plus net ; visiblement, il avait perdu ses couleurs ; en même temps, il décrivait les séductions et les beautés de la cathédrale. On fit la proposition originale de suspendre à côté du tableau une photographie, les couleurs seraient rendues par le peintre et la photographie donnerait le dessin, ainsi l’illusion serait complète. Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches de couleur, ne les voyait croître de manière infinie : pour eux, Monet, en peignant cette cathédrale, s’était efforcé de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient son principal souci, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière. Cézanne, Picasso, Monet recherchaient le pictural comme des coquillages à perles. », K. Malévitch, Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 102

    [30] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955

    [31] Cf. Jean-Claude Marcadé, Malévitch, op.cit., p. 51 sqq

    [32] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296

    [33] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, ibidem, p. 318, 322

    [34] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], Moscou, 1940, p. 359, cité ici d’après : N. Khardjiev, V. Trénine, La culture poétique de Maïakovski, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1982, p. 73-74 (traduction de Gérard Conio)

    [35] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913

    [36] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102

    [37] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Écrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74

    [38] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 7-16 (même texte en anglais et en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Köln, Galerie Gmurzynska, 1978)

    [39] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41

    [40] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61

    [41] Andrei Nakov, Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, op.cit., p. 76, F-87 (verso)

    [42] Troels Andersen, K.S.Malevich. The Leporskaya Archive, Aarhus University Press, 2011, p. 58, 59, N° 58 et 59

    [43] Jean-Claude Marcadé, Malévitch, 1990, op.cit., p. 90-91

    [44] Andrei Nakov, Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, op.cit., p. 145, F-394

    [45] Ibidem, p. 145, F-395

    [46] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 181

    [47] Je renvoie à mon article « La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », dans l’édition bilingue de l’opéra La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1976, pp.65-97 (le Fossoyeur y est représenté pour la première fois, p. 62)

    [48] K. Malévitch, lettre à Matiouchine de mai 1915, en français dans : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., p. 173 ; en allemand, dans Sieg über die Sonne, Berlin, Akademie der Künste, 1983, pp. 48-49

    [49] K. Malévitch, lettre à Matiouchine du 3 juillet 1913, in : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], op.cit., t. I, p. 53

    [50] Sur les rapports de Khlebnikov et de Malévitch, voir Rainer Crone, « À propos de la signification de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in Malévitch, Cahier I (sous la direction de Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’ Âge d’Homme, 1983, p. 45-75 ; voir également Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich. The Climax of Disclosure , Londres, 1991 (il existe une édition en allemand)

    [51] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, Paris, mars 1975, N° 334, pp. 294-295

    [52] En russe, il faut signaler les Oeuvres en cinq tomes [Kazimir Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh] (Sous la direction d’Alexandra Chatskikh), Moscou, « Guiléïa », 1995- 2004 ; en anglais : Malevich, Essays on Art (4 tomes, éd. Troels Andersen), Copenhage, Borgen, 1968-1978 ; en français : K. Malévitch, Écrits (4 tomes, éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994; Malévitch Écrits (éd. Nakov), Paris, Le Champ Libre, 1975, 1986 ; Kazimir Malévitch, Écrits, Paris, Allia, 2015  (traduction par Jean-Claude Marcadé de tous les écrits parus en russe et en ukrainien du vivant de Malévitch entre 1913 et 1930); en italien : Malevič, Scritti, Milan , Feltrinelli, 1977, (éd. Nakov) ; en allemand : K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Bauhausbücher, 1927 (traduction A. Van Riesen), Suprematismus. Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962 (traduction H. van Riesen, – Kazimir Malevič, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik, Munich-Vienne, Hanser, 2004 (éd. Aage A. Hansen-Löve); Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, Kunstmuseum Basel, 2014 (traduction en allemand de Anja Schloßberger; une traduction en anglais existe dans la version du catalogue dans cette langue)

     

    [53] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, l’Église, La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, § 1 et passim

    [54] K. Malévitch, « le Suprématisme » in : Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 83

    [55] Voir la lettre de Malévitch à Alexandre Benois en mai 1916 dans : K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 44-48

    [56] Voir, entre autres, la lettre de Malévitch à la rédaction de la revue constructiviste d’architecture Sovrémiennaya arkhitektoura en 1928 dans : K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 112-113

    [57] Voir : Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture », Cahiers du MNAM, N° 65, 1998 ; Patrick Vérité, « Sur la mise en place du système architectural de Malevič», Revue des Études slaves, Paris, LXXII/1-2 , 2000, p. 191-212; voir aussi : Malévitch, peintures, dessins, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980 (textes de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot) ; Jean-Claude Marcadé , « Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Études slaves, Paris, LVI/I, 1984, p. 61-77 

    [58] K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 48-49

    [59] Ibidem, pp. 49-61 

    [60] K. Malévitch, « De la poésie » in : K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 73-82

    [61] Kazimir Malévitch, Le Suprématisme : le Monde sans-objet ou le Repos éternel, présentation et traduction du russe de Gérard Conio, CH-Gollion, InFolio, 2011 ; voir ma recension de cet ouvrage dans la Revue des Études slaves, Paris, LXXXIII/4, 2012, p. 1179-1184

    [62] Cf . les remarques de Mikhaïl Bakhtine : « [Malévitch] savait bien exprimer et de façon convaincante ses conceptions et était en cela un penseur original, et ce malgré le fait qu’il n’avait guère de formation universitaire. Il avait, certes, une formation artistique, mais pas de formation universitaire… C’était un homme d’une énorme érudition et d’un grand savoir… », M.M. Bakhtine, Biessiédy s V.D. Douvakinym [Conversations avec V.D. Douvakine], op.cit., p. 155

    [63] De Piotr Ouspienski était également connu des artistes de gauche russes son livre sur la Quatrième dimension, publié en russe en 1909 et 1911, voir : Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace néo-platonicien », in : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., p. 15-30, et Linda Henderson, The Fourth Dimension and Non-Euclidean Geometry in Modern Art, Princeton, 1983

    [64] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977 : ce livre, à la fois « pamphlet juvénile » et profonde réflexion sur la question de l’Abstraction, a pour ambition de viser à poser les premiers jalons, à partir de la pensée suprématiste de Malévitch, d’une « phénoménologie apophatique ».

    [65] Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 9

    [66] Emmanuel Martineau, « Préface », ibidem, p. 12

    [67] K. Malévitch, Lettre à M.O. Guerchenzon du 11 avril 1920, in : Œuvres en cinq tomes, tome I, op.cit., p. 341. Dans une autre lettre à Guerchenzon, Malévitch dit avoir visité non seulement les églises catholiques et orthodoxes, mais également la synagogue : sur les rapports de Malévitch et du monde juif, voir N. Savéliéva, « Sur les éléments et les processus de constitution des formes de l’art », in : Malévitch, Cahier I, op.cit., p. 105-110, et Andzej Turowski, « Żydowski Malewicz » [Malévitch juif], in : Polak, Żyd, artysta. Tożsamość a awangarda [Polonais, Juif, artiste. Identité et avant-garde], Lodz, Muzeum Sztuki, 2011 ; Andrzej Turowski est également l’auteur d’un livre remarquable : Malewicz w Warszawie: rekonstrukcje i symulacje [Malévitch à Varsovie : reconstruction et simulation], Cracovie, 2002

    [68] Sélection de textes sur la pensée suprématiste :

    Miroslav Lamač, „Malevič a jeho okruh“/“Malewitsch und sein Kreis“, Výtvarné umění , 1967, N° 89, p. 373-383; Jean-Claude Marcadé, «Une esthétique de l’abîme» в кн. K. Malévitch, Écrits I. De Cézanne au suprématisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1974, 1993, p. 7-32; Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977; Emmanuel Martineau, «Préface» in : K. Malévitch, Écrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, 1993; Jean-Claude Marcadé, «An Approach to the Writing of Malevich», Soviet Union/Union Soviétique, 1978, vol. 5, p. 225-240; Miroslav Lamač, Jiři Padrta, „Zum Begriff des Suprematismus“/“The Idea of Suprematismus», in : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Köln, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 134-180; Felix Philipp Ingold, «Kunst und Oekonomie. Zur Begründung der suprematistischen Aesthetik bei Kasimir Malewitsch», Wiener Slawistischer Almanach, Bd. 4, 1979, p. 153-193; Jean-Claude Marcadé, «K.S. Malevich. From Black Quadrilateral   (1913) to White on White (1917) : from the Eclipse of Objects to the Liberation of Space», in catalogue The Avant-Garde in Russia 1910-1930. New Pesrspectives (par les soins de Stephanie Barron et Maurice Tuchman), Los Angeles County Museum of Art, 1980p. 20-24; Jean-Claude Marcadé, «Qu’est-ce que le suprématisme?» in : K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1881, p. 7-36; Jiři Padrta, „Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Essai sur la précarité du projet humaniste“, Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, p. 133-177; Emmanuel Martineau, „Une philosophie des suprema“, Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1883, p. 121-131 (cet article a été publié en langue anglaise dans le catalogue : Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977); Felix Philipp Ingold, «Welt und Bild. Zur Begründung der suprematistischen Aesthetik bei Kazimir Malevič II», Wiener Slawistischer Almanach, 1983, 12, p. 113-162; Jean-Claude Marcadé, «Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie“, Revue des Études Slaves, Paris, LVI/I, 1984, p. 61-77; Jean-Claude Marcadé, «Malevich, Painting and Writing : on the Development of a Suprematist Philosophy», dans le catalogue : Kazimir Malevich. Suprematism (par les soins de Matthew Drutt), New York, Guggenheim Museum, 2003, p. 32-43; Gérard Conio, «Malévitch, du Carré blanc au Rien libéré», in : Kazimir Malévitch, Le suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel, Gollion (Suisse), infolio, 2011, p. 9-75

    [69] K. Malévitch, « Le Miroir suprématiste » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 96-97

    [70] K. Malévitch, « Le Poussah » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 100

    [71] Voir la biographie bien documentée de Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch : « j’ai découvert un monde nouveau », Marseille, Images en manœuvre, 1994

    [72] Malévitch, Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 83 ; sur ce sujet, voir : Ingold Felix Philipp, “Kunst und Œkonomie. Zur Begründung der suprematistischen Æstethik bei Kazimir Malevic”, Wiener Slawistischer Almanach, vol.4, 1979 et vol.12, op.cit.; Marcadé Jean-Claude, “Le Suprématisme de K. S. Malévič ou l’art comme réalisation de la vie”, Revue des Études Slaves, op.cit.

    [73] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Malévitch face à Staline, L’Oeil, mars 1998, N° 494, p. 58-65, 99

    [74] Kasimir Malevich in The State Russian Museum, op.cit., N° 94

  • Jean-Claude Marcadé

     

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle[1]

     

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine à moitié italienne, à moitié polonaise, Guillaume Apollinaire, et d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[2]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en toute logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait entrelacer) le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalepinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintes à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourrie de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[3] (trad. J.-Cl.M.)

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[4].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[5]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse/culturelle qui imprègne sa leur pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères sociobiologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra, dans les trois éléments mobiles à l’intérieur de son Monument à la IIIème Internationale, les rythmes solaire et lunaire[6]. Tatline qui, nouvel Icare, voudra, avec son Létatline (1929-1932), que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira, de mars à juin 1918, 17 articles dans le journal moscovite Anarkhia :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)[7]

    Nestor Makhno est, à n’en pas douter, un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous[8]

    Et l’on sait que Malévitch eut la vision prémonitoire des satellites tournant autour de la Terre, des spoutniks qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[9]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch[10], l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa en tant que Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[11]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine[12]. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920, où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Guéorgui Kovalenko, spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre, a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique liée à la jeunesse kiévienne de l’artiste, des aux impressions qu’elle a reçues de l’art populaire ukrainien et qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement[13]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, du MoMA, Symphonie N° 1, en bois[14] et carton polychromés avec coquilles d’œufs – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[15]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève (1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaunay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, comparé à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol ?

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[16]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de la fin des années 1920, ou sur le Charpentier (Musée national russe de Saint-Pétersbourg).

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale (Krémentchouk sur le Dniepr), Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaîté des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du plus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadym Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :

    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance,

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent,

    Où la brise berce l’herbe de la steppe,

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies,

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol ?[17]

     

    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :

    Connais-tu le pays où les champs d’or

    Sont émaillés de l’azur des bleuets[18]

    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Répine[19], et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe » Zakliatiyé smiekhom (Conjuration par le rire)[20]. Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A l’Institut Voskressenski il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. » [21]

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 (Larionov dispute alors le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale).

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « Osliny khvost » (La Queue d’âne) : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Répine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, puis placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    – Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    – Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[22]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Répine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existantes, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[23] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnj réalizm maltchika s rantsem – krassotchnyïe massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle n’en est qu’à ses débuts. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[24], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova Guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko[25]. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     

    [1] Cet article ne traite principalement que de l’École ukrainienne à l’intérieur de l’avant-garde russe (cf. Jean-Claude Marcadé, « École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne » in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 20-22. Pour l’avant-garde ukrainienne à proprement parler, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 165-251, et le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993 (texte de Dmytro Gorbatchov)

    [2] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140.

    [3] Yakov Tugendhold, « Pismo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 18

    [4] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [5] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975; voir aussi : Jean-Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XIII, janvier-mars 1972, p. 5-23; la rétrospective de Yakoulov à la Trétiakov : Guéorgui Yakoulov – Master raznotsvietnykh solnts [Georges Yakoulov – maître des soleils multicolores], Moscou, Gossoudarstviennaya Trétiakovskaya Galéréya, 2015

    [6] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit, p. 252-260

    [7] Kazimir Malévitch, Écrits, t. I (traduits du russe et de l’ukrainien, et présentés par Jean-Claude Marcadé), Paris, Allia, 2015, p. 81, 82

     

     

    [8] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919; trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p.194

    [9] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 248-263

    [10] Voir : Dmytro Horbatchov, “Vin ta ya bouly Oukraïntsi”. Malévytch ta Oukraïna [“Nous étions tous les deux Ukrainiens”. Malévitch et l’Ukraine], Kyïv, Sim. Stoudiya, 2006

     

    [11] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11; voir les catalogues français et anglais de la rétrospective de l’artiste ukraino-russo-française- Sonia Delaunay – Les couleurs de l’abstraction, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM), Paris/ Sonia Delaunay, Londres, Tate Modern, 2014-2015

    [12] Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe/Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in Künstlerinnen der russischen Avant-Garde/Women-Artists of the Russian Avantgarde. 1910-1930, Cologne, Gelerie Gmurzynska, 1979, p. 114-128

    [13] Guéorgui Kovalenko, Aleksandra Èkster, Moscou, Moskovskij mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [14] À l’exposition du Grimaldi Forum de Monaco « De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes » (commissaire – Jean-Louis Prat) (Juillet-septembre 2015), était présentée une autre belle sculpture polychromée, très ukrainienne d’esprit, Rythme (1913, coll. V. Tsarenkov), représentant un couple enlacé dansant, cf. catalogue De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris-Monaco, Hazan-Grimaldi Forum, 2015, p. 105

     

    [15] Cf. V. O. Kljoutchevski, Pravoslaviyé v Rossii (L’Orthodoxie en Russie),

    http://litfile.net/web/466269/429000-430000

    [16] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [17] A.K. Tostoï., « Ty znaïech kraï…”, poème des années 1840 du XIXe siècle.

           «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…)»

    http://rupoem.ru/tolstoj/ty-znaesh-kraj.aspx

    [18] «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков».

    Dans la conscience des Ukrainiens, tout au long des siècles, la couleur bleue était interprétée comme celle d’un ciel sans nuages, de la paix et du repos; la couleur or, elle, était interprétée comme les lueurs d’éclairs lointains dans un ciel serein, comme un champ de blé.

     

    [19] Cf. Valentine Marcadé, « La thématique ukrainienne dans l’oeuvre de Répine », in Art d’Ukraine, op.cit., p.158-163

    [20] Poème de1909 :

    О, рассмейтесь, смехачи!
    О, засмейтесь, смехачи!
    Что смеются смехами, что смеянствуют смеяльно,
    О, засмейтесь усмеяльно!
    О, рассмешищ надсмеяльных — смех усмейных смехачей!
    О, иссмейся рассмеяльно, смех надсмейных смеячей!
    Смейево, смейево!
    Усмей, осмей, смешики, смешики!
    Смеюнчики, смеюнчики.
    О, рассмейтесь, смехачи!
    О
    , засмейтесь, смехачи!

    [21] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [22] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-oo?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Répine , «Salon Izdebskogo », Birjévyée viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé literatournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176.

    [23] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23.

    [24] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 185

    [25] Voir le dossier « Mikhaïl Sémenko » dans la revue Po&sie, 2015, N° 151, p. 7-37

  • Quelques clichés sur la salle avec Pevsner et Malévitch au Mnam en novembre 2015

    La salle avec Malévitch, Pevsner et autres est baptisée « Constructivismes » Dans la notice ici reproduite le mot « suprématisme » n’est même pas mentionné. L’ignorance de ceux qui ont fait cette salle est crasse. Deux des mouvements les plus importants en Russie soviétique des années 1920 sont le suprématisme, né en 1913, et le constructivisme soviétique né en 1921-1922. L’ignorance des travaux de Sélim Khan-Magomiédov sur le suprématisme et le constructivisme est flagrante. Je renvoie à la traduction récente d’un livre de Khan-Magomiédov.

     

    Xan Magomédov Selim, l’Inkhouk : naissance du constructivisme, trad. du russe Françoise Pocachard-Apikian, Gollion, infolio, 2013, 381 pages.

    Selim Omarovič Xan-Magomedov (1928-2011) a été un des pionniers de la recherche sur l’art de gauche soviétique des années 1920. ses nombreux articles, surtout dans la revue Texničeskaja èstetika de 1978 à 1983 ont inlassablement été le lieu de la publication de documents de première main concernant les nouvelles organisations artistiques nées avec les deux révolutions de 1917 : les ateliers libres (Svomas), les ateliers supé- rieurs d’art et de technique (Vxutemas) qui ont remplacé à Moscou l’École de peinture, sculpture et architecture et l’école Stroganov, enfin l’institut de la culture artistique (Inxuk), créé en 1920 sur un programme de kandinskij, lequel est éliminé dès 1921 par le « groupe de l’analyse objective » ayant à sa tête rodčenko ; cela débouchera sur le « groupe de travail des constructivistes » en mars 1921.

    La discipline principale de Selim Xan-Magomedov est l’architecture. ses travaux dans ce domaine ont été publiés en Occident à partir de 1986, c’est-à-dire de la libéra-lisation relative à l’époque de la perestroïka : sur les pionniers de l’architecture soviétique, Aleksandr Vesnin, Moïsej Ginsburg, Konstantin Mel ́nikov, sur Rodčenko, sur les Vxutemas, etc. ce n’est qu’à partir de la chute de l’u.r.s.s., donc à partir de 1991, qu’il a eu la possibilité de faire paraître en russie même sans autocensure le résultat de ses investigations.

    Un peu comme un autre grand chercheur Nikolaj Xardžiev, qui, lui, a essentiellement œuvré dans le domaine de la littérature et des arts plastiques, selim Xan-Magomedov a non seulement exploré les Archives nationales russes, les textes des années 1920 dont l’accès était pratiquement interdit, mais également les archives privées, et surtout il a eu le privilège de rencontrer dans les années 1950-1970 les survivants de la grandiose aventure de l’art de gauche soviétique, que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant- garde russe ».

    Dans le livre traduit aujourd’hui, il s’attache principalement à l’apparition à Moscou du Constructivisme soviétique à l’intérieur de l’« Institut de la culture artistique ». Le livre se limite aux deux années 1920-1921 d’une richesse inouïe, depuis la Tour à la Troisième Internationale de Tatlin en 1919-1920 jusqu’à l’exposition « constructivistes » en janvier 1922. le mot « constructivisme », il faut le répéter, n’apparaît publiquement que lors de cette dernière exposition qui présente les carcasses métalliques des frères Georgij et Vladimir Stenberg, et de Konstantin Medunetskij avec un court manifeste (p. 212-231) ; le mot est également sanctionné dans cette année 1922 par le livre théorique d’Aleksej Gan Constructivisme.

    L’auteur présente aussi le « Manifeste réaliste » de Naum Gabo et de Natan [Antoine] Pevzner d’août 1920, dont il a tendance à minimiser quelque peu le rôle dans la naissance du constructivisme soviétique. C’était une constante des chercheurs soviétiques d’ignorer ou de dévaloriser ceux qui n’avaient pas eu le bon goût de rester en U.r.s.s… Cependant, Selim Xan-Magomedov doit affirmer qu’on ne peut « évincer le manifeste de [l’] étape [de la destruction des stéréotypes de la représentation], dans la mesure où y sont déjà examinées certaines idées positives d’élaboration de formes nouvelle. » (p. 43). Un court chapitre est consacré aux « constructions spatiales de Naum Gabo et Natan Pevzner » (p. 239-249).

    Il est intéressant de noter que Selim Xan-Magomedov ne poursuit pas dans le livre présent son investigation au-delà de l’exposition « constructivistes » de janvier 1922. Donc rien n’est dit sur l’essai relativement « nihiliste » de Gan qui « déclare une guerre impitoyable à l’art » au nom de « la production intellectuelle et matérielle de la culture communiste »[ cf. la traduction du livre de Gan par Gérard Conio, le Constructivisme russe, Lausanne, l’Âge d’homme, t. 1, 1987, p. 407-444]. Les débats passionnés de la revue Lef ne sont également pas pris en considération. comme le titre de l’ouvrage l’indique, l’auteur s’en tient strictement à la « période de laboratoire » du constructivisme, à ses origines, et ne touche pas à son développement vers l’art productiviste. comme il l’écrit dans l’avant-propos, « les théoriciens de l’art productiviste considéraient “le mouvement vers la production” avant tout comme une réponse à des problèmes socio-éthiques et socio-économiques. ils ne liaient pas ce mouvement au processus de la création de style, bien qu’ils s’appuient sur les travaux d’un groupe d’artistes qui expérimentaient activement la forme abs- traite » (p. 13).

    Avant janvier 1922 où le mot « constructivisme » est imprimé, l’idée que l’œuvre d’art se construit, est construite apparaît dès 1913-1914 dans les tableaux de Malevič

    [ La lithographie, exécutée d’après le tableau du Musée national russe de Saint-Pétersbourg Усовершенствованный портрет Ивана Васильевича Клюнкова (1913) porte la mention manuscrite Портрет строителя Усовершенствован<ный> et a été insérée dans le recueil lithographié de Kručënyx Поросята en 1913].

    Il apparaît évidemment dans les reliefs picturaux et les contre-reliefs de Tatlin à partir de mars 1914. Dans les écrits de Malevič entre 1918 et 1921, on rencontre constamment les notions de construire, d’échafauder, de bâtir. et donc, si Malevič a été dans les années 1920 un farouche adversaire du constructivisme, il est un de ceux qui ont préparé le terrain pour la naissance de cette nouvelle forme artistique. cela doit être souligné car, sous l’influence des affirmations de l’artiste hongrois Alfred Kemény, suivi par le théoricien productiviste Arvatov, Malevič était rangé parmi les expressionnistes (sic !!!) : voir, à ce sujet, les p. 316-319 sur « l’expressionnisme allemand et le constructivisme russe ».

    Selim Xan-Magomedov tient compte de l’antagonisme des deux principaux cou- rants des années 1920, le suprématisme et le constructivisme. il a, par ailleurs, consacré tout un volume au suprématisme qui mériterait d’être traduit afin que les gens de musée et de nombreux historiens de l’art, en particulier allemands, ne traitent pas l’auteur du Quadrangle noir de « constructiviste » ou ne mettent pas son suprématisme dans une nébuleuse appelée « constructivisme », ce qui est une aberration [ S. O. Xan-Magomedov, Супрематизм и архитектура: проблемы формообразования (Le suprématisme et l’architecture), Moskva, arxitektura-s, 2007, 519 p. (l’ouvrage est abondamment illustré)].

    Dans son introduction, l’auteur différencie de façon nette le suprématisme et le constructivisme, tout en notant qu’ils apparaissent aujourd’hui comme « complémentaires » : « La particularité importante de ces deux mouvements consiste en ce que, bien qu’ils aient tous deux été conçus au sein d’une création concrète (la peinture), ils se sont éloignés autant l’un que l’autre des aspects concrets de la création artistique une fois parvenus au stade de la mise au point. On peut dire aussi qu’ils ont continué à se libérer de tout élément visuel concret de ce type de création (la peinture), jusqu’à ce qu’ils se soient affranchis de tout ce qui était le langage originel de la représentation, en expérimentant avec les formes spatiales de l’art. » (p. 17)

    Le livre de Selim Xan-Magomedov peut être considéré comme une référence sur un moment capital de l’histoire universelle de l’art qui vit la naissance du dernier courant européen de l’avant-garde historique. il retrace les débats autour de la question cruciale « de la représentation à la construction », les différentes professions de foi des frères Stenberg, de Ljubov ́ Popova, d’Aleksandr Vesnin, de Rodčenko, de Varvara Stepanova et de protagonistes, moins connus mais aussi importants, comme l’architecte Anton Lavinskij et son projet de « ville sur ressorts » ou comme Karl Ioganson dont la démarche ultra-minimaliste visait à faire du créateur un inventeur technicien.

    À la lecture de ce livre, on s’aperçoit que les discussions étaient la plupart du temps contradictoires ; l’auteur note que, lors des réunions, on n’arrivait pas « à éclaircir toutes les questions posées » (p. 341). les positions les plus opposées se faisaient entendre, en particulier sur le rôle des grands « anciens » – Kandinskij, Malevič, Tatlin, par rapport à la « société des jeunes artistes » (OBMOxU) qui organisa la première exposition « constructiviste » (sans que le nom soit prononcé) en mai 1921 : voir, à ce sujet le grand chapitre « les constructivistes de l’Obmokhou et Vladimir Tatline » (p. 326-342).

    Dans sa conclusion, Selim Xan-Magomedov tient à préciser avec raison que l’ob-jectif de son livre est de montrer, à l’encontre d’une opinion répandue parmi les historiens de l’art, que l’activité des artistes constructivistes n’était pas une « simple illustration de tel ou tel mot d’ordre ou proposition des théoriciens », mais que les artistes « ont pris une part active au processus de formation du constructivisme et de l’art productiviste, et pas seulement dans les questions de création des formes nouvelles, mais aussi dans la mise au point des concepts théoriques » (p. 373-374). l’auteur entend mettre fin à la légende qui s’est installée à propos de la séance de l’Inxuk du 24 novembre 1921 au cours de laquelle le nouveau directeur Osip Brik aurait été à l’origine du passage de l’art de chevalet à la production, alors que, selon l’auteur, Brik n’a fait que constater l’état de fait d’un processus déjà accompli sous la direction précédente de rodčenko (p. 376). ce livre est désormais un outil indispensable pour l’étude du constructivisme soviétique. Il est servi par l’excellente traduction de Françoise Pocachard-Apikian qui a su rendre lisible le style parfois pesant de l’auteur qui a créé tout un lexique théorique idiolectique très personnel.

    CNRS – Institut d’esthétique des arts et des technologies

    IMG_2996 IMG_2995 IMG_2994 IMG_2993 IMG_2992

  • Samuel Ackerman sur Malévitch

    Au commencement, il y eut l’excitation, le stade premier de toute vie, dont a parlé Malévitch.

    L’excitation est la quatrième dimension du feu intérieur de l’âme de l’art et de l’inspiration de l’Homme.

    Le suprématisme est une révélation ainsi qu’un exode du monde de l’objectivité illusoire vers la liberté, le défi créateur, le canon intérieur de la foi personnelle.

    Donner des noms à ce qui existe, donner des noms aux nouveaux objets du monde, telle est la tâche de la culture.

    Le suprématisme est le Nom que Malévitch a donné à la réalité du monde de la création.

    Il faut préciser qu’en 1913, le prélude à l’exposition « 0,10 » fut la mise en scène de l’opéra « Victoire sur le Soleil », œuvre commune de Malévitch, Khlebnikov, Matiouchine et Kroutchonykh, où le quadrangle fit son apparition, pour la première fois, sur le rideau.

    L’exposition « 0,10 » représente à mes yeux un manifeste de la même importance que l’ajout d’un seul mot dans la traduction de la Bible par Luther, le mot « seule » : « L’homme peut être sauvé par la foi seule ( sola fide).

    Le premier message suprématiste de la révélation visuelle s’incarne dans « Le Quadrangle noir ». Tel est le nom que Malévitch donna au « Carré noir ».

    Ayant ainsi appelé cette nouvelle icône et défini le sens de la novation, Malévitch installa cette œuvre au coin supérieur de la nouvelle iconostase qu’il avait créée, lui conférant le statut de source originelle de toutes les 39 œuvres présentées dans l’exposition.

    Malévitch écrivait que Dieu est caché dans le noir. Les quatre angles du carré correspondent aux quatre lettres du nom du Créateur qu’il est interdit de prononcer.

    Frémissement et excitation, tels sont les sentiments que provoque l’icône de l’image inconcevable de toute la Création.

    Pour Malévitch, « Le Quadrangle noir » était comme un nouveau-né.

    ***

    Ma première rencontre avec les œuvres de Malévitch eut lieu au Musée de Jérusalem en 1975. C’était l’une des premières expositions de ses œuvres graphiques en Europe.

    Il est étonnant que le Musée de Jérusalem lui-même soit bâti sur une colline, tel un architectone de Malévitch, et qu’au pied de la colline, se trouve le monastère de la Croix où, selon la légende, avait poussé l’arbre qui fut utilisé pour la croix de la Golgotha. Cette rencontre de temporalités engendre une profondeur qui fait écho au nom imprononçable de la prophétie véhiculée par le Quadrangle noir.

    ***

    Un autre rappel du passé. Après l’exposition « 0-10 », Vélimir Khlebnikov, qui était constamment à la recherche de rapports mathématiques dans la nature, prit des mesures des œuvres qui y étaient présentes, ainsi que des dessins préparatoires, et il arriva aux chiffres 317 et 365. Or 317 est le nombre d’os figurant dans le squelette humain, et 48 correspond, selon Khlebnikov, à la périodicité des événements importants se déroulant dans le monde. Il se trouve que la somme de ces deux chiffres est égale à 365, le nombre de jours dans l’année.

    Autre analogie : le carré en hébreu se dit meruba, et la racine de ce mot est riche de sens : la reproduction, le maître, la création.

    La première lettre du mot meruba, le « M », comme dans le nom de Malévitch, signifie également le nombre 40, et cela évoque des analogies avec le désert où Moïse (un autre M) avait conduit les Hébreux pendant 40 ans. Quarante, c’est aussi 39, le nombre d’œuvres présentes dans l’exposition « 0,10 » plus le Un de la chaise (vous savez qu’il y avait là une chaise posée à l’angle), c’est-à-dire, un objet matériel dans sa confrontation avec le monde bi-dimensionnel de la pénétration totale qui, ensemble, donnent le chiffre 40.

    Il était également important que toutes les œuvres de Malévitch soient présentées dans cette exposition sans cadre – sans ces chaînes traditionnelles qui ajoutent de la pesanteur et qui délimitent les frontières. Nudité et fond blanc pour les œuvres suprématistes – tel est le canon de la liberté et de la jeunesse du renouveau.

    Samuel Ackerman, octobre 2015

  • La radicalità di Malevič nell’arte russa di sinistra

    malevic_cover-image

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La radicalità di Malevič nell’arte russa di sinistra

    Jean-Claude Marcadé

    Michail Bachtin, insigne storico e teorico della letteratura, che frequentò Malevič a Vitebsk fra il 1920 e il 1922, ci ha lasciato un ritratto fortemente elogiativo non solo di Malevič pensatore, ma anche dell’uomo:

    Era totalmente disinteressato, totalmente. Non inseguiva il successo, la carriera, il denaro, gli agi – non aveva bisogno di niente di tutto ciò. Era, per così dire, un asceta, innamorato delle proprie idee. Era intimamente convinto di essere riuscito a penetrare in certe profondità dell’Universo e averle dischiuse, cosa mai riuscita a nessun altro.[i]

    Kazimir Severinovič Malevič (Malewicz) nacque l’11 (23) febbraio 1879 presso Kiev, la capitale dell’Ucraina, in una famiglia polacco-ucraina di piccola nobiltà e fu battezzato nella chiesa cattolica della città. L’artista ha testimoniato nei suoi scritti autobiografici l’indelebile influsso esercitato su di lui dalla natura ucraina. L’arte naïf dei contadini che decoravano le khaty (le case rurali ucraine), i pyssanky (le uova colorate), al parei dell’icona, considerata come «la forma superiore dell’arte contadina»,[ii] saranno la sua prima accademia «selvaggia». Sino a diciassette anni vive in mezzo ai giovani contadini ucraini (legandosi d’amicizia imperitura al futuro grande rappresentante dell’avanguardia musicale, l’ucraino Mykola Roslavets).

    Dal 1896 al 1905 il futuro pittore si trasferisce in Russia, a Kursk, città di provincia dove, con un gruppo di dilettanti, si dedica nelle ore libere a studi che, a suo dire, sviluppano un realismo ispirato ai dipinti di genere dell’ucraino Mykola Pymonenko (1862-1912), conosciuto durante un breve soggiorno a Kiev, e soprattutto di Il’ja Repin (1844-1930), l’artista di punta del movimento realista e impegnato degli Ambulanti, in direzione dell’impressionismo. Questo periodo di formazione, che si protrae sino al 1910, resta in massima parte oscuro.

    Malevič è reciso: è l’impressionismo ad avergli insegnato che

    l’essenza […] non era nel dipingere con precisione fenomeni o oggetti, nella pura fattura [ossia struttura] pittorica, nel puro rapporto di tutta la mia energia nei confronti dei fenomeni, nei confronti solo della loro qualità pittorica, da essi portati o contenuti. Tutta la mia attività era simile a quella di un tessitore che ordisce una sorprendente trama di stoffa.[iii]

    Nel 1906, a esercitare l’influsso più marcato sull’artista è Monet, visto nella collezione Ščukin a Mosca, a proposito del quale ha riferito, in un testo avvincente, l’impressione ricevuta dalle due versioni della Cattedrale di Rouen, al mattino e alla sera, che vi si trovavano. Scrive Malevič che Monet tendeva a

    far crescere la pittura che sorgeva sui muri della cattedrale. Non erano la luce e l’ombra che costituivano il suo obiettivo principale, ma la pittura che si trovava nell’ombra e nella luce.[iv]

    L’influsso di Monet è particolarmente evidente nella Chiesa della collezione Costakis (Salonicco, Museo d’Arte Moderna)[v] o nei due Paesaggi del Museo Russo di San Pietroburgo.

    Fino al 1910-1911 Malevič rimane debitore d’una ispirazione simbolista, mutuando le forme stilizzate e i temi letterari caratteristici degli artisti di “Mir iskusstva” (Il mondo dell’arte) di San Pietroburgo o del gruppo della Rosa Azzurra di Mosca. Figura a più riprese, tra il 1907 e il 1909, nelle esposizioni della Società degli artisti di Mosca, cui partecipano altre personalità dell’avanguardia, come Kandinskij, Larionov, David Burljuk e Morgunov.

    Com’è noto, Malevič non ha mai esposto di nuovo, in vita sua, le proprie opere di stile simbolista o “moderno” (ricordo che in Russia si definisce “stile moderno” quello che altrove è noto come Art Nouveau, Jugendstil, Sezession o Modern Style) dopo la loro ultimo apparizione al Primo Salone moscovita nel 1911. Le aveva raggruppate allora in tre cicli: “Serie dei gialli”, “Serie dei bianchi”, “Serie dei rossi”, corrispondenti in sostanza a tre varianti stilistiche del simbolismo russo tra il 1900 e il 1910: un primo stile che combina l’estetica nabi, quella di Eugène Carrière, di Whistler, di Vrubel’ e di Borisov-Musatov;[vi] un secondo stile genuinamente “moderno”, caratteristico soprattutto del movimento pietroburghese di “Mir iskusstva”, e un terzo tra primitivismo e fauvismo.

    La prima apparizione documentata di opere simboliste ebbe luogo alla XVI mostra della Società degli artisti di Mosca nel 1908. Si tratta delle tempere Il trionfo del Cielo e Preghiera (in mostra), entrambe al Museo Russo ed entrambe caratterizzate dalla tendenza alla monocromia gialla. Lo spirito mistico-esoterico le accosta ai pittori della Rosa Azzurra, attivi sulla scena artistica moscovita fra il 1904 e il 1907, benché la scelta del camaïeu giallo oro sia un’aperta sfida al quel movimento, un’esplicita presa di distanze. La scelta di quel colore è tutt’altro che casuale, come appare chiaro al Primo Salone moscovita del 1911, quando l’artista polacco-ucraino-russo mette il punto finale alla propria avventura simbolista, da cui d’altra parte si è già affrancato col concomitante invio di opere alla prima mostra del Fante di Quadri nel 1910-1911 a Mosca e a quella dell’Unione della Gioventù, tra aprile e maggio del 1911, a San Pietroburgo, dove si palesa un possente stile primitivista fauve. E al Primo Salone moscovita espone le serie gialle, bianche e rosse sopra ricordate.

    Non si può mostrare in modo più chiaro che ciò che qui conta è il movimento del colore, scaturito certamente dall’impressionismo, ma modulato in strutture stilistiche diverse in ciascuna delle tre serie. Nella “Serie dei gialli” si tratta propriamente dello stile simbolista originale, dominante tra i pittori della Rosa Azzurra.

    A partire dal 1910 si produce una mutazione. Malevič partecipa a Mosca alla prima mostra del Fante di Quadri, gruppo pittorico diviso fra il cézannismo di Pëtr Končalovskij, Il’ja Maškov e Aristarkh Lentulov e il neoprimitivismo di Michail Larionov e Natalja Gončarova che mirava a recuperare le fonti nazionali dell’arte popolare.[vii] Malevič lavora al tempo a grandi gouaches che palesano l’influsso della Gončarova, ma anche di Gauguin, Matisse, Picasso e Braque.

    Malevič si pone sulla scia di Larionov e soprattutto di Natalija Gončarova, dalla quale mutua i larghi contorni e le campiture alla Gauguin, la robustezza delle linee, la ieraticità bizantina, in particolare nella fattura degli occhi. Li ha seguiti nella scissione dai cézannisti russi del Fante di Quadri nel 1911 e parteciperà con tutto se stesso all’avventura del neoprimitivismo.

    Se Larionov ha avuto il ruolo di un detonatore, per Malevič come per tutti gli innovatori russi degli anni Dieci, è tuttavia Natalija Gončarova che pare avere realmente avuto il ruolo decisivo per fargli trovare la sua strada. Lo riconosce lui stesso, in queste parole riferite da Nikolaj Chardžiev:

    Natalija Gončarova e io lavoravamo soprattutto sul piano della vita sociale. Ognuna delle nostre opere aveva un contenuto: i nostri personaggi, benché rappresentati in forme primitiviste, avevano un piano sociale. In questo consisteva il nostro disaccordo di principio col Fante di Quadri, la cui linea risaliva a Cézanne.[viii]

    Le opere di Malevič erano talmente originali e diverse da quelle degli altri neoprimitivisti russi, una disparità che andò accentuandosi nella misura in cui la produzione di Malevič si arricchiva di nuove proposte plastiche, che la rottura col gruppo di Larionov ebbe luogo l’anno dopo, il 1913.

    Sin dall’inizio l’arte progressista russa ha sintetizzato e combinato i principi del cubismo parigino (ricostruzione dello spazio pittorico a partire dalla decostruzione dell’oggetto, geometrizzazione degli elementi figurativi) con quelli del futurismo italiano (rappresentazione del movimento, tematica urbana e industriale, “metallizzazione” del colore), innestandoli su di una prassi formale e tematica neoprimitivista.

    Il conio del termine “cubofuturismo” in pittura si deve a Malevič, il quale aveva visto bene che il principio dinamico era già presente in Cézanne e, dopo di lui, nelle tele precubiste di Braque e di Picasso. Ma, evidentemente, «l’ideale del futurismo riposa in Van Gogh che ha introdotto l’idea del Movimento Universale del Mondo».[ix] Non sorprende dunque che la “staticità” attribuita al cubismo sia spesso squassata da questo retaggio pittorico postimpressionista. Quel che si definisce cubofuturismo russo si è del pari espresso nella poesia, sia di Majakovskij e David Burljuk che dei “transmentali” (zaumniki) e “futuroslavi” (budetljane) – essenzialmente Chlebnikov e Kručënych.

    Il cubismo analitico parigino del 1910-1912 fa la sua comparsa sulla scena dell’avanguardia russa sin dal 1913. Alcune opere di Malevič, come Guardia, Signora alla fermata del tramway, Strumento musicale e lampada, tutte allo Stedelijk Museum di Amsterdam, o ancora Riservista della I divisione, al Museum of Modern Art di New York, ne testimoniano l’influsso, ma l’elemento futurista si mostra nella compenetrazione tra mondo umano e mondo degli oggetti. È quel che proclamavano Boccioni, Carrà, Russolo, Balla e Severini sin dal 1910:

    I nostri corpi entrano nei divani su cui ci sediamo, e i divani entrano in noi, così come il tram che passa entra nelle case, le quali alla loro volta si scaraventano sul tram e con esso si amalgamano.[x]

    Le pittrici Nadežda Udal’cova, Ljubov’ Popova, Vera Pestel hanno frequentato gli studi cubisti parigini de La Palette presso Le Fauconnier e Metzinger. Le loro opere si mantengono del tutto all’interno dello spirito del cubismo parigino, quale era stato divulgato al Salon des Indépendants del 1911 e quindi dal libro Du “cubisme” di Gleizes e Metzinger, ponendo l’accento sulla decomposizione degli elementi figurativi in volumi geometrici e creando una nuova immagine pittorica non come la si vede, bensì come la si conosce, fatta di rapporti e contrasti, di sincopi, ma senza eliminare del tutto la leggibilità del soggetto.

    Ljubov’ Popova si è imposta come una delle più grandi creatrici del XX secolo, sia per l’abbondanza e la qualità delle sue opere che per la varietà dei campi in cui ha spaziato: pittura, disegno, rilievo, allestimenti scenici, progettazione. Ljubov’ Popova crea tra il 1914 e il 1915 un insieme impressionante di tele cubofuturiste che recano il suo marchio inimitabile. Si tratta di nature morte che variano all’infinito le forme ondulate e multilineari di violini, chitarre e violoncelli, in cui il cubismo è scrollato da movimenti sismici che palesano la decisa introduzione dei principi plastici dei futuristi italiani nel sistema cubista di decomposizione degli oggetti. Caratteri latini o talvolta cirillici di grande formato sono elementi intrinseci della composizione. Nel capolavoro Ritratto di filosofo [in mostra], cubismo e futurismo si equivalgono, sono presenti a pari titolo.

    L’anno 1913 è particolarmente fecondo. Malevič è legato ai poeti e intellettuali “futuraslavi” (budetljane) Velimir Chlebnikov e Aleksej Kručënych.[xi] La sua concezione dello spettacolo Vittoria sul Sole, opera di Matjušin con prologo di Chlebnikov su libretto di Kručënych, nel dicembre del 1913, segna una data importante nell’evoluzione delle arti del XX secolo. Si tratta, dal punto di vista scenico, del primo spettacolo cubista al mondo, nonché della prima opera teatrale pienamente futurista mai realizzata. Si tratta infine, per Malevič, della prima tappa verso il suprematismo. Nei bozzetti per Vittoria sul Sole fa la sua prima apparizione il “quadrato nero”, in particolare nel bozzetto del personaggio del Becchino, il cui corpo forma un quadrato.[xii] Da questo «embrione di tutte le possibilità»[xiii] nascerà nel 1915 il «Suprematismo della pittura». Nelle tele del 1913-1914, le superfici quadrangolari invadono lo spazio. Ma è l’“alogismo” che trionfa allora. “Alogismo” è un termine equivalente alla “transmentalità” (zaum’) sotto la quale Malevič aveva rubricato le proprie opere del 1912. In una lettera dell’inizio del 1913 a Michail Matjušin scrive:

    Siamo giunti al rifiuto del senso e della logica della vecchia ragione, ma bisogna sforzarsi di conoscere il senso e la logica della nuova ragione che si è già manifestata, l’aldilà della ragione per così dire; per comparazione, siamo giunti alla transmentalità [zaumnost’]. […] Comincio a comprendere che in questo transmentale vi è anche una legge severa che giustifica il diritto all’esistenza dei quadri.[xiv]

    Il trionfo dell’alogismo nella pittura di Malevič nel corso degli anni 1913-1914 si celebrerà con una serie di dipinti che si potrebbero definire “programmatici”. La pittura vi perde definitivamente il proprio statuto di rappresentazione del mondo sensibile grazie a un “gesto” che introduce l’assurdo: così in Vacca e violino del Museo Russo di San Pietroburgo una vacca viene a distruggere l’immagine del violino, oggetto figurativo per eccellenza del cubismo; un vero cucchiaio di legno era incollato in origine sul cappello dell’Inglese a Mosca dello Stedelijk Museum di Amsterdam, mettendo ironicamente a confronto l’oggetto materiale, utilitaristico, con la cosa dipinta; una riproduzione della Gioconda incollata alla tela è cancellata con due tratti in Composizione con la Gioconda del Museo Russo, riducendo questo eïdolon dell’espressione figurativa dell’arte della Rinascenza a merce di scambio (sotto l’immagine della Gioconda un ritaglio di giornale reca la scritta: «cedesi appartamento a Mosca»). Sulla tela è scritto col pennello: «Eclisse parziale», come già nell’Inglese a Mosca.

    Con l’apparizione del Quadrangolo (Četyrechugol’nik) nero incorniciato di bianco all’“Ultima mostra futurista di quadri. 0.10” a Pietrogrado, negli ultimi giorni del 1915, l’eclisse degli oggetti è totale. Va sottolineato il modo in cui il Quadrangolo era esposto: era sospeso all’angolo superiore del muro, esattamente come l’icona centrale dell’“angolo rosso” o “angolo bello” (krasnyj ugol) nelle case ortodosse de la Rus’, soprattutto nel mondo contadino. Niente potrebbe esprimere meglio, esotericamente, il carattere iconico del «Suprematismo della pittura», il nome dato da Malevič alla sua iconostasi pittorica di “0.10”.

    Per Malevič, che svilupperà la propria filosofia in numerosi scritti, il solo mondo vivente è il mondo in quanto senza-oggetto (mir kak bespredmetnost’). Affermando il primato della quinta dimensione (l’economia), definirà il suprematismo nei suoi diversi stadi, statico e dinamico, come una manifestazione puramente (economicamente) pittorica della natura in quanto physis, sito dell’essere, della vita, di quel Nulla che il pittore libera sulla tela. Poiché l’atto creativo non è mimetico, ma un «atto puro» che coglie l’eccitazione universale del mondo, il Ritmo, là dove scompaiono tutte le rappresentazioni figurative del tempo e dello spazio e non sussiste che l’eccitazione, questa «fiamma cosmica», «priva di data, di precisione, tempo, spazio, di stato assoluto e relativo».[xv] Avendo raggiunto lo zero col Quadrato nero, cioè il Nulla come «essenza delle diversità», il «mondo senza-oggetto », Malevič esplora, oltre lo zero, gli spazi del Nulla.

    È la sensazione (oščuščenije) del solo mondo reale, il mondo senza-oggetto (bespredmetnyj mir), che brucia tutte le vestigia delle forme nei due poli del suprematismo, il Quadrato nero e il Quadrato bianco. Fra questi due poli si situa un insieme di quadri suprematisti dai colori vivi e contrastati. I colori non sono in questo caso equivalenti psicologici fissati artificialmente (culturalmente); Malevič si oppone a qualsiasi simbologia del colore (come quella di Kandinskij, per esempio). I segni minimali cui ricorre, che non sono mai esattamente geometrici, debbono fondersi nel «movimento colorato», dissolversi in esso. La superficie colorata è, in effetti, la sola «forma vivente reale»: ma poiché il colore «uccide il soggetto», ciò che alla fine conta nel dipinto è il movimento delle masse colorate.

    Il colore è per Malevič un’energia che scaturisce dalla materia. Scrive nel 1920:

    Essenziale nel suprematismo è il doppio fondamento – l’energia del nero e del bianco che serve a scoprire le forme dell’azione, intendo solo la necessità puramente utilitaristica di una riduzione economica, per la quale il colore perde forza.[xvi]

    Malevič rifiuta la pittura “retinica”, ma non come il suo contemporaneo Duchamp, che mira a sostituire la pittura con produzioni scaturite da una decisione di tipo concettuale. In quanto russo-ucraino, Malevič è l’erede della pittura delle icone.

    «Il quadrato è un vivo infante[xvii] reale. Il primo passo della creazione pura in arte».[xviii]

    Tutta la poetica del colore di Malevič è elaborata a partire dalla sensazione:

    «Conviene piuttosto parlare della corrispondenza della luce [colore] con la sensazione e non con la forma».[xix]

    Le tele Quadrato nero, Cerchio nero, Croce nera sono le forme di base del suprematismo. Malevič le dipinse in vista della XIV Biennale, “Esposizione Internazionale d’Arte della città di Venezia”, nel 1924. Furono inviate al padiglione dell’Unione Sovietica e figurarono in catalogo sotto i numeri 111 “Suprematismo: forma quadrata”; 112 “Suprematismo: forma di croce”; 113 “Suprematismo: forma rotonda”.[xx] Malevič aveva inviato anche cinque disegni di «suprematismo nell’architettura», nello specifico progetti di edifici nello spazio interplanetario (i planity).

    Nessuno dei quadrati di Malevič è un quadrato perfettamente geometrico. Per l’edizione tedesca dei suoi testi (Die gegestandslose Welt) il pittore eseguì un Quadrato nero, disegnato a matita, sul quale scrisse in russo la dicitura:

    Primo elemento suprematista d’aspetto quadrangolare, la cui equiangolarità non è strettamente geometrica. È nato nel 1913. Si tratta dell’elemento di base, dalla cui evoluzione sono nati due elementi di base, vale a dire il cerchio e l’elemento cruciforme.[xxi]

    Malevič afferma innanzitutto la quadrangolarità come tale, contrapponendola alla triangolarità che, nel corso dei secoli, ha sempre rappresentato il divino. Nel 1920 scrive che, «occupato a penetrare il mistero dello spazio nero del quadrato», quello spazio nero «è divenuto la forma della nuova faccia del mondo suprematista, del suo costume e del suo spirito»:

    Vedo in esso ciò che un tempo gli uomini vedevano nel volto di Dio, e tutta la natura ha impregnato la propria immagine nella sua apparenza, parimenti a quella dell’uomo; e se qualcuno, venuto dall’antichità canuta, avesse penetrato il volto misterioso del quadrato nero, forse vi avrebbe scorto ciò che io vedo in esso.[xxii]

    Il secondo elemento di base del suprematismo è il Cerchio nero, ottenuto dalla rotazione del quadrato. Stando al disegno eseguito da Malevič per il suo libro del Bauhaus nel 1927, questo «secondo elemento del suprematismo» è un «elemento di base del suprematismo 1913».[xxiii] Il Cerchio nero rimanda alla metafora-metonimia dell’eclisse di sole che si verifica nelle opere “alogiche” del 1914, che precedono la creazione della trinità Quadrato-Cerchio-Croce.[xxiv] Il Cerchio nero, in tutti i lavori esistenti con questa forma, è in stato di levitazione, sta attraversando lo spazio bianco della tela per passare nell’aldilà infinito. Mentre il Quadrato nero e la Croce nera occupano una posizione centrale sulla tela, il Cerchio nero, nel suo movimento ascensionale, annuncia il medesimo movimento del Quadrato bianco del Museum of Modern Art di New York.

    La Croce nera è, secondo il pittore nel disegno del 1927, «il terzo elemento di base, cruciforme, del suprematismo»[xxv] ed è, dopo il Cerchio nero, la seconda forma suprematista generata dal Quadrato. Come si è detto del Quadrato nero, si può notare che anche in questo caso non si tratta di perfetta geometria: una leggera curvatura degli assi dinamizza la staticità di quest’architettura cruciforme nello spazio bianco della tela. Come nel Quadrato e nel Cerchio, vi è nella Croce un equilibrio tensionale fra staticità e dinamismo. La Croce nera è al tempo stesso corpo mondano e volto, volto del mondo. È una forma primaria universale, ma non ci si può impedire di vedervi anche un’allusione al ruolo tenuto dalla croce nel mondo cristiano. Nel manoscritto del 1927 dedicato alle «diverse fasi di sviluppo del suprematismo», il pittore mostra mediante una serie di schizzi «lo sviluppo dall’elemento cruciforme di sensazioni cosmiche, mistiche».[xxvi]

    Nel 1923-1924, in vista dell’esposizione dei suoi tre dipinti “di base” a Venezia, Malevič aveva richiesto che la sequenza fosse, in verticale, Quadrato neroCroce neraCerchio nero. A partire dall’estensione del quadrato, in un piano orizzontale e in un piano verticale che s’intersecano perpendicolarmente, nasce la Croce nera, che genera, per rotazione, il Cerchio nero.[xxvii] Il cerchio nero diviene allora l’esito finale del movimento dell’Universo, del “pensiero cosmico”.

    ***

    Durante un decennio, dal 1916 al 1926, Malevič è uno dei protagonisti dell’arte di sinistra russa. Partecipa a dibattiti, polemizza con passatisti come Aleksandr Benois e, dopo le rivoluzioni del 1917, coi costruttivisti-produzionisti,[xxviii] anima gruppi suprematisti a Pietrogrado e a Mosca (1916-1918), a Vitebsk (1919-1922), a Pietrogrado-Leningrado (1922-1927), elargisce il proprio insegnamento senza risparmiarsi e crea un’architettura utopica (architektona, planity e via dicendo).[xxix] Scrive molto: pamphlet, manifesti sulla rivista moscovita “Anarchija” nel 1928, prese di posizione; ma soprattutto, elabora con accanimento testi teorici e filosofici dei quali solo la minima parte vedrà pubblicata in vita, testi che non sono compresi dai contemporanei e scatenano al tempo stesso bufere d’indignazione fra gli avversari marxisti-leninisti del suprematismo.[xxx]

    Il testo di Malevič Dio non è detronizzato. L’Arte. La Chiesa. La Fabbrica (Vitebsk, 1922) è l’ultima brochure uscita mentre il fondatore del suprematismo era ancora in vita. Si tratta, in effetti, di una parte dell’opus magnum dell’artista, Suprematismo. Il mondo in quanto senza-oggetto o il riposo eterno, dedicato all’illustre storico della letteratura e pensatore Michail Osipovič Geršenzon. Il testo filosofico è oggi accessibile in francese grazie a Gérard Conio.[xxxi] Si tratta i uno dei testi filosofici più alti del XX secolo. Malevič, che non aveva alcuna formazione scolastica, universitaria e intellettuale organica, grazie soltanto all’acume del suo genio ha saputo, a partire da nozioni carpite qua e là (il Tertium Organum del teosofo Pëtr Uspenskij, del 1911, in particolare, gli ha fornito probabilmente un’antologia delle idee venute dalla Grecia, dall’India o dall’Estremo Oriente), formarsi un pensiero complesso, orientato all’interrogazione dell’essere, in cerca di una nuova figura di Dio e di una nuova spiritualità.[xxxii] Michail Bachtin ha ben colto tutta l’originalità del pensiero di Malevič:

    … sapeva esprimere bene e in maniera convincente le proprie idee ed era un pensatore originale, malgrado non avesse la minima formazione universitaria. Aveva una formazione artistica, certo, ma non formazione universitaria… Era un uomo di enorme erudizione e di grande sapere…[xxxiii]

    Fa d’uopo adesso citare un ampio brano della lettera scritta da Malevič a Michail Geršenzon l’11 aprile 1920, ovvero nel momento esatto in cui inizia la sua grande opera filosofica. La lettera conferma, se ce ne fosse bisogno, il fondamentale antimaterialismo del pittore e la sua ambizione di fare del suprematismo pittorico e filosofico una nuova religione dello spirito, chiamata a succedere a tutte le religioni, una «religione dell’atto puro»:

    Non considero più il Suprematismo in quanto pittore, o come forma che avrei fatto uscire dall’oscurità del mio cranio, mi pongo dinanzi a esso come qualcuno che contempla esteriormente un fenomeno. Per parecchi anni sono stato occupato dal mio movimento nei colori lasciando da parte la religione dello spirito; trascorsi venticinque anni, adesso sono tornato, o meglio, sono entrato nel Mondo religioso; non so perché ciò sia accaduto. Frequento le chiese, guardo i santi e tutto il mondo spirituale in azione ed ecco che vedo in me, e forse nel mondo intero, che è giunto il momento del mutamento delle religioni. Ho visto che nello stesso modo in cui la pittura è andata verso la forma pura dell’atto, il Mondo delle religioni va verso la religione dell’Atto Puro; tutti i santi e i profeti furono stimolati proprio da quest’atto, ma essi non poterono portarlo a compimento, poiché si frapponeva la barriera della ragione che vede in ogni cosa finalità e senso, e tutto l’atto del Mondo religioso si è infranto sulle due pareti dalla palizzata razionale.[xxxiv]

    Il 22 maggio 1923 Malevič pubblica il proprio credo in forma di un manifesto che consta di otto enunciati, Lo specchio suprematista [Suprematičeskoe zerkalo], in cui ancora una volta fonda la propria arte su una filosofia del Nulla:

    Il mondo come distinzioni umane […] = 0 […]. L’essenza delle distinzioni. Il mondo come senza-oggetto.[xxxv]

    Nominato il 15 agosto 1923 direttore del Museo di cultura pittorica di Pietrogrado, Malevič è incaricato di riorganizzarlo. L’istituzione, creata nel 1921, che raccoglieva 257 opere di 69 artisti in rappresentanza di tutte le correnti «dall’impressionismo al cubismo dinamico», costituiva nei fatti, insieme all’omologo museo moscovita, il primo “museo d’arte moderna” del mondo. Malevič decide di ampliarne le attività e lo trasforma a tale scopo in Istituto statale di cultura artistica (Ginchuk), riservandosi la direzione della sezione “Ricerche formali e teoriche”, mentre le sezioni “Cultura organica” e Cultura materiale” sono assegnate a Matjušin e Tatlin, la “Sezione sperimentale” a Pavel Mansurov, l’“Ideologia generale” prima a Pavel Filonov, poi a Nikolaj Punin.

    Nel 1927 l’artista è autorizzato a recarsi a Varsavia e poi a Berlino, dove si tiene una retrospettiva della sua opera nell’ambito della “Grosse Berliner Kunstausstellung”, tra il 7 maggio e il 20 settembre. Conosce Schwitters, Arp, Moholy-Nagy e, su invito di Walter Gropius, visita il Bauhaus a Dessau. Una raccolta di suoi scritti esce alla fine dell’anno nella collana dei “Bauhausbücher” col titolo Die gegenstandslose Welt. Avvertendo che la situazione dell’avanguardia in Unione Sovietica si fa precaria, lascia i propri dipinti e un’importante selezione di manoscritti inediti ad amici tedeschi. Il 30 maggio redige un testamento olografo concernente i propri scritti:

    Nel caso di mia morte o d’imprigionamento definitivo, e nel caso in cui il depositario di questi scritti desiderasse divulgarli, occorrerà studiarli a fondo, dopodiché pubblicarli in altra lingua; in effetti, poiché sono stato a suo tempo oggetto d’influssi rivoluzionari, vi si potrebbero trovare forti contraddizioni col mio modo di difendere l’arte d’oggi, vale a dire nel 1927. Queste disposizioni debbono essere considerate come le sole valide. K. Malevič, 30 maggio 1927. Berlino.

    Al ritorno in URSS è sottoposto a interrogatori e viene persino arrestato.[xxxvi] Fra il 1928 e il 1934 Malevič si dedica di nuovo intensamente alla pittura: in questi sei anni produce più di cento dipinti. Il ritorno alla pittura da cavalletto, da lui abbandonata in pratica dal 1919 al 1927 a vantaggio del lavoro pedagogico, della creazione di un’«architettura artistica» (gli arkhitektony) e della formulazione della propria filosofia, resta ancora in gran parte enigmatico. Vi è qualcosa d’impressionante nella serie di quei “volti senza volto” con vivaci bande di colore, la cui gamma russo-ucraina ricorda quella della tavola pasquale ortodossa, in quei paesaggi campestri ove terra e cielo danno vita a un avvincente contrasto pittorico, in quei contadini dalle pose ieratiche, attraversati da quella non-oggettività, quel non-essere universale che il suprematismo aveva rivelato in modo così energico fra il 1915 e il 1920. Malevič dimostra in essi di non aver rinnegato il suprematismo. Il postsuprematismo ci mette a confronto con uno spazio iconico dove tutto è trapassato dal colore, elemento rivelatore della vera dimensione, della vera misura delle cose. Il colore è puro, rigoroso, laconico. La parentela con la pittura delle icone è più nitida che nelle opere antecedenti il 1914. Certe sue Teste di contadino si fondano su di una struttura di base mutuata dalle icone del Santo Volto (il Cristo Acheiropoietos, “che non è stato fatto da mano d’uomo”) o del Pantocrator.[xxxvii]

    Il ritorno alla figura dopo il 1927 è dunque una sintesi dove il senza-oggetto viene ad penetrare uomini raffigurati in posture di eternità. Salta agli occhi il ruolo del mondo contadino che, di nuovo, invade tutto l’universo di Malevič. Come se il pittore, da sempre anticostruttivista, avesse previsto le conseguenze perverse dell’ideologia costruttivista, ovvero l’ottimismo utopico per cui l’uomo sarebbe pervenuto a dominare la natura grazie al progresso tecnico. Per Malevič, l’uomo è la natura. Non può vincerla.[xxxviii] La nuova natura che Malevič annuncia nelle tele postsuprematiste prende di nuovo la forma incarnata del mondo contadino che il pensiero costruttivista tendeva a considerare reazionario. Beninteso, la sua difesa dalla campagna non è la difesa di una situazione sociopolitica e di una classe sociale in quanto tale. La campagna è il luogo in cui la natura, in quanto physis, in quanto sito del dischiudersi del mondo, del senza-oggetto, del riposo eterno, meglio può venire alla luce. Al tempo stesso, Malevič mostra nel modo silenzioso del pittorico la situazione tragica delle popolazioni contadine russe e ucraine, devastate dalla politica staliniana di dekulakizzazione (la lotta contro i possessori di grandi fattorie con dipendenti), che vedrà l’orrore del genocidio per fame, l’Holodomor, che miete milioni di vittime in Ucraina fra il 1932 e il 1933.[xxxix]

    L’opera forse più stupefacente, e più commovente, marcata dal segno del tragico, è l’Autoritratto del 1933 del Museo Russo. La struttura di base di questo dipinto è l’archetipo iconografico della Madre di Dio Odigitria, ossia la Theotokos che col gesto della mano accenna al Figlio, alla Via; è l’Odigitria, colei che mostra il Cammino, la Via. Non vi è qui alcuna ironia futurista, cosa cui l’artista era peraltro più che incline. Solo quell’humour accigliato che ne caratterizza tutta l’opera. Si è naturalmente identificato con Colui che indica la Via, o per meglio dire si è appropriato di quel modello metaforico: e come impedirsi di pensare che la Via, il Cammino che Malevič addita, e che non è evidentemente raffigurato, sia il mondo senza-oggetto al quale si è consacrato, simboleggiato da un quadrato nero dentro un quadrato, firma di varie opere di questo periodo? L’angolo del pollice rispetto alle altre dita suggerisce il profilo di un quadrato. La struttura è geometrica (i triangoli bianchi del colletto e neri dell’indumento superiore contrastano col ritmo delle righe verdi). L’alternanza di rosso e verde è una costante della gamma di Malevič.

    Malevič si è raffigurato come un uomo del Rinascimento, un Riformatore. La tragicità e la grandezza di questo autoritratto provengono da quel gesto che designa l’Assenza. In questa immagine che Malevič ci ha lasciato alla fine della propria esistenza si riassume tutto ciò che egli era consapevole di aver conferito alla storia della pittura, con un sentimento più acuto dell’incomprensione, della solitudine, dell’emarginazione, nonché il sentimento che l’uomo è ridotto a un gesto.

    Questo pensiero dell’Assenza è il pensiero del suprematismo che riconosce il mondo vuoto, senza oggetti, come manifestazione della vera realtà. Nel postsuprematismo, è l’assenza dell’autentica realtà che emerge in un’espressione disperatamente tragica. La vera realtà è indicata ma, ormai, essa sfugge all’uomo.

    Il 15 maggio 1935 l’artista moriva di cancro a Leningrado.

     

    Giugno-luglio 2015

    Documenti di Malevič per l’allestimento delle opere inviate alla Biennale di Venezia nel 1924

    (Fonte: RGALI – Rossijskij gosudarstvennyj archiv literatury i iskusstva / Archivi statali d’arte e letteratura di Russia, Mosca)

    [ Cf. Vivian Endicott Barnett, « The Russian Presence in the 1924 Venice Biennale », in The Great Utopia : the Russian and Soviet Avant-Garde, 1915-1932, New York, Guggenheim Museum, 1992, p. 466-473; P. Vérité, Sur la mise en place du système architectural de Malevič, in “Revue des Études Slaves”, LXXII/1-2, 2000, pp. 191-212.°

    [Intestazione del Comitato della Sezione russa (in russo e in francese), lettera autografa di Malevič]:

    Al Comitato organizzatore dell’esposizione di Venezia

    Con la presente, dichiaro d’aver concesso le mie opere per la mostra veneziana nella convinzione che, in quanto invitato, ritenevo che le mie opere non sarebbero state sottoposte a una giuria; ora, poiché adesso la cosa non appare certa, in ragione di ciò invio i miei lavori soltanto alla condizione che non siano sottoposti a una giuria né a considerazioni tipo «c’è poco spazio nell’esposizione» o simili. Se la mia proposta è condivisa dal Comitato, chiedo di lasciare le opere [sul posto], altrimenti chiedo di restituirle immediatamente per una mostra imminente a Leningrado.

    1. Malevič

    24 aprile 24

    Avvertenza di K.S. Malevič

    Con la presente, informo il Comitato [della Sezione russa] del mio accordo a partecipare alla XIV mostra internazionale a Venezia, a condizione che tutti i lavori da me indicati per l’esposizione siano esposti in un solo ambiente senza essere divisi secondo le categorie – pittura e disegno

    Informazioni per il catalogo

    Suprematismo (La concezione del mondo non-oggettivo)

    1) Il Quadrato – 1 aršin e mezzo [106×106 cm]

    2) L’incrocio cruciforme di due superfici piane – 1 aršin e mezzo [106×106 cm]

    3) Il Cerchio – 1 aršin e mezzo [106×106 cm]

     

     

    Suprematismo in architettura

     

    [a lato, una graffa] Superficie totale 1 aršin e mezzo [106×106 cm]

    1) Edificazione dinamica delle superfici piane / Forma di un aeroplano futuro

    2) Elemento architettonico dinamico – forma “aF”

    3) Vista generale della forma “aF” nel progetto “Il teatro del movimento” (il cinematografo)

    4) Idem – Teatro dinamico

    [a lato, una graffa che unisce il “Suprematismo” e il “Suprematismo in architettura”] Un solo tutto

     

    1. Malevič

    [Aggiunta di mano di Malevič]

    P.S. I lavori debbono essere commissionati ed effettuati a spese del Comitato

    1. Malevič (vedere il progetto sul retro)

    Progetto di allestimento

    Quadrato 1

    1. 2

    2. 3

    Suprematismo nell’architettura n. 1, n. 2, n. 3, n. 4.

    [i] M.M. Bachtin, Besedy s V.D. Duvakinym, Moskva, Soglasie, 2002, pp. 158-159 [trad. nostra, NdT; cfr.: V.B., In dialogo. Conversazioni del 1973 con Viktor Duvakin, a cura di A. Ponzio, trad. di R. Cassotti, Napoli, Edizioni Scientifiche Italiane, 2008].

    [ii] Mi sia consentito, a questo proposito, rimandare alla mia monografia, pubblicata in ucraino: J.-C. Marcadé, Malevych, Kyïv, Rodovid, 2013.

    [iii] K. Malevič, Autobiografia, in Id., Scritti, a cura di A. Nakov, n. ed. italiana a cura di F. Lazzarin, Milano-Udine, Mimesis, 2013 [d’ora innanzi Scritti], pp. 361-377, p. 366.

    [iv] K. Malevič, O novych sistemach v iskusstve, Vitebsk, 1919. Trad. it., K. Malevič, Nuovi sistemi dell’arte, in Scritti, pp. 245-273, p. 266.

    [v] Cfr. A. Zander Rudenstine, Russian Avant-Garde Art. The George Costakis Collection, London, Thames and Hudson, 1981, p. 252, n. 474.

    [vi] Ho cercato di dimostrare l’esistenza di uno specifico stile simbolista russo, distinto dal simbolismo dell’Art Nouveau in Europa occidentale e dal simbolismo dei fauves: cfr. J.-C. Marcadé, Le Symbolisme russe dans les arts plastiques, in Le Symbolisme russe, cat. della mostra (Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, aprile-giugno 2000), Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, pp. 11-17.

    [vii] Cf. J.-C. Marcadé, The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists, in The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Sankt-Petersburg, Palace Editions, 2004, pp. 21-26.

    [viii] N. Chardžjev, Majakovskij i živopis’ [Majakovskij e la pittura], Moskva, 1940, p. 359 [traduzione nostra, NdT].

    [ix] K. Malevič, Novatoram vsego mira [Agli innovatori del mondo intero], 1919, cit. in K. Malévitch, Écrits IV. La Lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 42 [traduzione nostra, NdT] – K. Malevič, Non si a chi appartenga il colore. Scritti teorico-filosofici, a cura di N. Caprioglio, Torino, Hopefulmonster, 2010, p. 57

    [x] La pittura futurista. Manifesto tecnico (11 aprile 1910); cit. in G. Lista, Futurisme: manifestes, documents, proclamations, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1973, p. 69.

    [xi] Cfr. R. Crone, Zum Suprematismus – Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nikolai Lobačevskij, in “Wallraf-Richartz-Jahrbuch”, Band XL., 1978, pp. 129-162.

    [xii] Rimando al mio saggio La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité, nell’edizione bilingue dell’opera La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1976, pp. 65-97 (il Becchino vi è raffigurato per la prima volta, p. 62).

    [xiii] K. Malevič, Lettera a Matjušin del maggio 1915.

    [xiv] K. Malevič, Lettera a Matjušin del 3 luglio 1913.

    [xv] K. Malevič, Bog ne skinut. Iskusstvo, Cerkov’, Fabrika, Vitebsk, edizione dell’Unovis, 1922, § 1 e passim. Trad. it., K. Malevič, Dio non è stato detronizzato. L’Arte, la Chiesa, la Fabbrica, in Scritti, pp. 274-301, p. 278.

    [xvi] K. Malevič, Suprematizm 34 risunka, Vitebsk, 1920; trad. it., K. Malevič, Introduzione all’album di litografie “Suprematismo – 37 disegni”, in Scritti, pp. 194-198, p. 197.

    [xvii] Notiamo che la parola russa impiegata qui per “infante” è mladenets, termine del lessico letterario utilizzato, in particolare per designare il Cristo Bambino nella pittura delle icone.

    [xviii] K. Malevič, Ot kubizma i futurizma k suprematizmu. Novyj živopisnyj realizm, Moskva, 1916; trad. it., K. Malevič, Dal cubismo e dal futurismo al suprematismo. Il nuovo realismo della pittura, in Scritti, pp. 173-190, p. 188.

    [xix] K. Malevič, Sproba vyznačennja zaležnosti miž koljorom i formoju v maliarstvi, in “Novaja generacija”, 1930, nn. 6-7, pp. 64-70, 8-9, pp. 55-60; trad. it., K. Malevič, Tentativo di definizione del rapporto tra colore e forma in pittura, in Scritti, pp. 339-357, p. 347.

    [xx] Cfr. T. Andersen, Malevich. Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, Including the Collection in the Stedelijk Museum, Amsterdam; With a General Introduction to His Work, Amsterdam, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 163.

    [xxi] “Das grundlegende suprematistische Element. Das Kvadrat” [1927], in Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, catalogo della mostra (Basilea, Kunstmuseum Basel, 1° marzo – 22 giugno 2014), a cura di S. Baier, B.T. Dümpelmann, Ostfildern, Hatje Cantz, 2014, p. 107 [traduzione nostra, NdT].

    [xxii] Lettera di K. Malevič a Paweł Ettinger del 3 aprile 1920 (in polacco), in Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče: pis’ma, dokumenty, vospominanija, kritika [Malevič secondo se stesso. Contemporanei di Malevič: lettere, documenti, memorie, critica], 2 voll., a cura di I. Vakar, T. Michijenko, Moskva, RA, 2004, I, p. 125 [traduzione nostra, NdT].

    [xxiii] Cfr. Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, cit., p. 108.

    [xxiv] Sulle tele Inglese a Mosca (Stedelijk Museum, Amsterdam) e Composizione con la Gioconda (Museo Russo, San Pietroburgo) è dipinto in stampatello «Eclissi parziale».

    [xxv] Cfr. Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, cit., p. 109.

    [xxvi] Riprodotto in facsimile in A. Nakov, Kazimir Malewicz. Le peintre absolu, Paris, Thalia, 2006, II, p. 213.

    [xxvii] Sulla metamorfosi delle forme di base del suprematismo piano (Quadrato, Croce, Cerchio) in occasione della Biennale veneziana del 1924, si veda P. Vérité, Sur la mise en place du système architectural de Malevič, in “Revue des Études Slaves”, LXXII/1-2, 2000, pp. 191-212.

    [xxviii] Si veda, fra l’altro, la lettera di Malevič alla redazione della rivista d’architettura costruttivista “Sovremennaja architektura” nel 1928.

    [xxix] Si veda: P. Vérité, Malevič et l’architecture. À propos des “objets-volumo-constructions suprématistes”, in “Cahiers du MNAM”, 65, 1998, pp. 38-54; Vérité, Sur la mise en place du système architectural de Malevič, cit.; si veda anche: Malévitch. Oeuvres de Casimir Severinovitch Malévitch (1878-1935); avec en appendice les oeuvres de Nicolaï Mikhaïlovitch Souétine, catalogo della mostra (Parigi, Musée National d’Art Moderne, 1980), a cura di J.-H. Martin, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980; J.-C. Marcadé, Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie, in “Revue des Études Slaves”, LVI/ 1, 1984, pp. 61-77.

    [xxx] Cfr. J.-C. Marcadé, Pittura e scrittura in dialogo. Come nasce una filosofia suprematista, in Kazimir Malevič. Oltre la figurazione Oltre l’astrazione, catalogo della mostra (Roma, Museo del Corso, 23 aprile – 17 luglio 2005), a cura di C. Beltramo Ceppi Zevi, Firenze, Artificio-Skira, 2005, pp. 35-45; J.-C. Marcadé, Il Suprematismo di Malevič, in K. Malevič, Non si a chi appartenga il colore. Scritti teorico-filosofici, a cura di N. Caprioglio, Torino, Hopefulmonster, 2010, pp. 7-31.

    [xxxi] K. Malévitch, Le Suprématisme: le Monde sans-objet ou le Repos éternel, cura e trad. dal russo di G. Conio, Gollion, InFolio, 2011; si veda inoltre la mia recensione di questa pubblicazione in “Revue des Études Slaves”, LXXXIII/4, 2012, pp. 1179-1184.

    [xxxii] Di Pëtr Uspenskij era conosciuto dagli artisti progressisti russi anche il libro sulla “Quarta dimensione” (Četvërtoje Izmerenije), pubblicato in russo nel 1909 e 1911; si vedano: J. Clair, Malévitch, Ouspensky et l’espace néo-platonicien, in Malévitch, Actes du Colloque International, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, pp. 15-30; L.D. Henderson, The Fourth Dimension and Non-Euclidean Geometry in Modern Art, Princeton NJ, Princeton University Press, 1983.

    [xxxiii] Bachtin, Besedy s V.D. Douvakinym, cit., p. 155.

    [xxxiv] K. Malevič, Lettera a M.O. Geršenzon dell’11 aprile 1920. In un’altra lettera a Geršenzon Malevič afferma di aver visitato non solo le chiese cattoliche e ortodosse, ma anche la sinagoga; sui rapporti fra Malevič e il mondo ebraico, cfr. N. Savéliéva, Sur les éléments et les processus de constitution des formes de l’art, in Malévitch Cahier I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, pp. 105-110; e A. Turowski, Żydowski Malewicz [Malevič ebreo], in Polak, Żyd, artysta. Tożsamość a awangarda [Polacco, ebreo, artista. Identità e avanguardia], Łódź, Muzeum Sztuki, 2011; Andrzej Turowski è anche l’autore di un libro rimarchevole: Malewicz w Warszawie: rekonstrukcje i symulacje [Malevič a Varsavia: ricostruzione e simulazione], Kraków, Universitas, 2002.

    [xxxv] K. Malevič, Suprematičeskoe zerkalo, 1923; trad. it., K. Malevič, Lo specchio suprematista, in Scritti, pp. 199-200, p. 200.

    [xxxvi] Si veda la ben documentata biografia di Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch: “j’ai découvert un monde nouveau”, Marseille, Images en manœuvre, 1994.

    [xxxvii] Cfr. V. Marcadé, Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch, in Malévitch. Cahier 1, Lausanne, L’Âge d’homme, 1983, pp. 7-16.

    [xxxviii] Al riguardo, si veda: F.P. Ingold, Kunst und Ökonomie. Zur Begründung der suprematistischen Ästethik bei Kazimir Malevič, in “Wiener Slawistischer Almanach”, IV, 1979, XII, pp. 153-193; Marcadé, Le Suprématisme de K.S. Malévič ou l’art comme réalisation de la vie, cit.

    [xxxix] Cfr. J.-C. Marcadé, Malévitch face à Staline, in “L’Oeil”, marzo 1998, n. 494, pp. 58-65, 99.

  • Le miracle de la nature (Malévitch)

    La nature est dissimulée dans l’infini et ses nombreuses facettes, et elle ne se dévoile pas dans les objets (viechtchi) ; dans ses manifestations elle n’a ni langue, ni forme, elle est infinie et on ne peut l’embrasser. Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut pas embrasser tout cela. L’homme qui tient une graine tient l’Univers, et en même temps il ne peut la distinguer malgré toute l’évidence de l’origine de cette dernière et “les arguments scientifiques”. Il faut discerner cette petite graine pour dévoiler aussi tout l’Univers.

    Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [1922], in Écrits, Paris, Allia, 2015 (traduit par Jean-Claude Marcadé)

     

  • Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, éd. Allia, 2015 (traduction du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé)

     

    book_682_image_cover

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Écrits, t. I
    Kazimir Malévitch

    Il faut balayer au plus vite les vieilles ruines et ériger un gratte-ciel tenace comme une balle de fusil !

    éditions Allia

    septembre 2015 – prix: 30 €
    format : 170 x 220 mm
    688 pages
    ISBN: 978-2-84485-886-3

    « Quand disparaîtra l’habitude de la conscience de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de la nature, de madones ou de vénus impudiques, alors seulement nous verrons l’œuvre picturale.
    Je me suis transfiguré en zéro des formes et je me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art Académique.
    J’ai détruit l’anneau de l’horizon et suis sorti du cercle des choses, à partir de l’anneau de l’horizon dans lequel sont inclus le peintre et les formes de la nature. »

    L’on connaît Kazimir Malévitch pour son œuvre de peintre. L’on connaît moins son œuvre d’écriture, celle d’un théoricien hors pair. Écrits et peinture sont du reste indissociables, comme le montre avec clarté le présent ensemble. La place qu’a occupée le texte dans l’œuvre de Malévitch est immense, à la fois à titre d’enseignement, à titre de réflexion personnelle sur la peinture et l’art en général, et à titre stratégique. Ces écrits débutent en 1913 pour prendre fin en 1930. Ils comportent aussi bien ses manifestes que ses cours et ses traités. On y découvre le cheminement intellectuel de l’artiste et ce qui l’a conduit au suprématisme. Loin de n’être qu’une théorie esthétique, le suprématisme est une philosophie et un engagement politique, visant à la libération de l’individu. Mais dans ses écrits, Malévitch se montre aussi un fin connaisseur de l’histoire de l’art. La radicalité de son art s’inscrit dans une continuité, qu’il nous fait brillamment sentir à travers le regard subtil qu’il pose sur l’œuvre de Cézanne, de Van Gogh et de Monet, et après eux sur le cubisme et le futurisme. Malévitch adopte aussi le ton de la polémique virulente dans ses manifestes, notamment face à un symbolisme honni. Essentiellement parus dans la revue Anarchie, aux côtés des textes de Maïakovski, ces écrits le placent dans la lignée des avant-­gardes. Malévitch apparaît également en pédagogue zélé, remportant l’adhé­sion du lecteur.
    Livre illustré
    Traduit du russe et de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé

  • Sur Malévitch et Paul Celan, par Samuel Ackerman, Mark Biéloroussets et Dmytro Horbatchov, à Kiev

    Казимир Малевич и Поль Целан.

    Диалог о творчестве К. Малевича и П. Целана вели Самуил Аккерман, Марк Белорусец, Дмитро Горбачев (Мистецький Арсенал, Киев, 2015). Диалог состоялся в связи с выставками живописи, графики, объектов и авторских рукописных книг Самуила Аккермана посвященных Полю Целану (Мистецький Арсенал и галерея ART14, Киев, 2015).

     

    Самуил Аккерман: Для меня очень важна эта тема. Я думаю, что впервые в мире мы проводим диалог о двух самых важных творцах – Малевиче и Целане, которых сегодня знает весь мир. Это творцы, которые занимались очень существенными проблемами: что такое оригинал? Что такое новация? В чем состоит суть искусства? И почему люди занимаются искусством?

    Вспомним еврейскую традицию. Когда Господь сотворил свет, он должен был пропустить его через фильтры, чтобы сделать доступным всякой твари, чтобы люди могли жить с этим светом. Первая в мире инсталяция (вот уж любимое словечко в современном искусстве!) была создана Богом. Это была космическая инсталяция светового оргáна, через который был пропущен Божественный свет. Но орган не выдержал натиска Божественного света, и весь инструмент разлетелся на маленькие кусочки. С тех пор художники трудятся, чтобы воссоздать этот световой орган. Об этом есть много мыслей и у Малевича, и у Целана. Кстати, очень интересна переписка Малевича с известным философом Михаилом Гершензоном, который написал очень важную для Малевича книгу «Тройственный образ совершенства», где также идет речь об этой космической катастрофе.

    Мы наблюдаем такой же феномен у Целана, который в своей поэзии создал впервые в мире как бы визуальную инсталяцию слова. Когда люди читают его поэзию, они видят слова. Как и в Библии – верующий человек обязан именно читать Библию, даже если он знает текст наизусть. Он должен видеть слова – иначе этот текст словно не произносится. Начнем, пожалуй, с этого. Слово – Марку Белорусцу, крупнейшему знатоку Целана и переводчику его поэзии на русский язык.

    Марк Белорусец: Я только что впервые увидел наяву, а не в Интернете, книги Самуила. Я вспомнил о том, что Целан начинает свою «Бременскую речь» вот с чего: «Дамы и господа. Страна, откуда я добирался к вам, по существу здесь неизвестна. Эта страна – родина тех хасидских преданий, которые пересказал по-немецки Мартин Бубер. Это – страна, где жили люди и книги». Что это был за ландшафт? Речь идет о Буковине, крае, по соседству с которым родился Самуил Аккерман. Я задумался о том, что это значит: страна – родина хасидских преданий. И я понял, что это – некая территория пространства текста. Это пространство, в котором собираются и находятся поэтические тексты. Почему поэтические? Хасидские предания – это поэзия. Другими словами, речь идет о пространстве языка.

    Дмитро Горбачев: Bплив Малевича на сучасне мистецтво, як українське, так і світове – величезне. Зараз це один з найбільш популярних художників ХХ ст. Майже на кожній виставці ми можемо побачити картину на честь Малевича, чи оммаж Малевичу. Західні художники крокують його шляхами. У нього так багато ідей, що він хвилює, навіть більше ніж Пікассо. Так, Малевич надихнув багатьох художників, до прикладу, – мінімалістів, бо він був людина бідна і створював так зване бідне мистецтво. Тобто з двох-трьох форм можна витиснути колосальну енергію. Це переваги бідності, у бідності є теж свої переваги, як відомо. Малевич «застовпив» концептуалізм, бо в нього є заготівки до цього. Зрештою Малевич був абстракціоніст, на що не наважився Пікассо. Проте, Малевич впливовий не тільки на світовому рівні, але і на батьківщині. Його парадоксальний «Чорний квадрат» знають буквально всі. Я от приятелюю з безхатченками у своєму подвір’ї, вони знають «Чорний квадрат». Я переходжу дорогу, там у нас Печерський ринок, запитую торговців – «Ви знаєте Малевича?» «Знаємо. «Чорний квадрат». Тобто це вже якась тотальна популярність на всіх рівнях.

    Малевич був рятівником українського мистецтва, яке сильно понищили свого часу більшовики, а це вони вміли робити і пострілом в потилицю і як завгодно. Деякі художники наші, авангардисти, які мали і мають зараз світовий розголос, тоді вимушено принишкли, через обставини дискваліфікувалися, або працювали частиною свого обдарування і тому робили мистецтво місцевого, а не світового значення. І тільки у 60-х художники повернули знов до абстракціонізму і до його засновників – Кандинського та Малевича. Я пригадую, як цією мовою, мовою Малевича, навчився розмовляти один з наших провідних художників того періоду – Григорій Гавриленко. Пригадую його ілюстрації у дусі Малевича до поезій Бажана. І це тоді, коли абстракціонізм залишався забороненим. Пам’ятаю, з якою лютістю Хрущов нацьковував весь радянський народ проти абстракціонізму! Це було на кожному кроці, навіть деякі мистецтвознавці, досить кваліфіковані, писали, що якщо картина абстрактна, значить вона поза мистецтвом і взагалі не варто на неї дивитися. Отже, завдяки впливу Малевича українські нонконформісти 60-х зберегли абстракціонізм, а це одна з впливовіших течій у світі, бо художники не хочуть дивитися на світ через слухове вікно літератури. Вони воліють не розповідати, а безпосередньо впливати своїми формами. Ну тепер, правда, багато художників молодих хочуть теж побалакати, «а поговорить?». Це теж важливо для людини. Ну в усякому разі чиста пластика форм – це заслуга саме Малевича і він, так само як і дехто з його колег, поєднали її з ритмом. Ритм – це головна пластична категорія, що існувала завжди. Але вміння ним керувати через пластику форм належить саме Малевичу і його оточенню. Це те, що наблизило їхнє мистецтво до Космосу. Виявляється, що ми не можемо жити без Космосу, навіть, якщо ми корпаємось десь в ґрунті якомусь.

    Важливі праці Малевича як теоретика. Він теоретизував блискуче, але він був, як і кожен художник, інтуїт. І коли йому спало на думку малювати безпредметно, він сам казав, що його це ошелешило, він цілий тиждень не спав. Тепер от запитання, «чого не спати?», от тисячі художників малюють абстрактно і сплять собі спокійно. Але то ПЕРШЕ таке осяяння було. І вже потім він це сформулював. Ми навіть трошки доповнимо Малевича, бо його супрематизм виник як наслідок захоплення Пікассом. І одна з брошур Малевича називалася «Від кубізму до супрематизму», тобто до абстрактного мистецтва. Але, присутнім був ще один дуже важливий елемент – це народне мистецтво.

    Малевич до сімнадцяти років жив по селах, багато чому навчився од селян, яких буквально обожнював. Розмальовував хати. У селян мистецтво монументальне, абстрактне, ритмічне. Ритм там головне. Це, безперечно, вплинуло на Малевича. Наприклад, він себе «спростив». Маяковський про такі речі казав «простое как мычание». Якщо вдатися до порівнянь, то у Пікассо якась складна вища математика пластична, а у Малевича наче й просто, але ця простота дуже приваблива. Сучасних художників теж надихає народне мистецтво, як ми бачимо у Самуїла Аккермана.

    Якщо вести розмову про впливи селянського мистецтва на фахівців, то важливо розглянути таке поняття як «селянин». Починаючи з доби Відродження в Європі до селян містяни стали ставитися як до «жлобів». Гуманісти XVI ст., наприклад, казали, що на базарі селянин щось продає, і від нього відгонить, знаєте, от такі от собі селяни, а ми, гуманісти, ми чисті, вимиті. Зневажливе ставлення до селянства, зараз вже зникає, але я малим пам’ятаю, воно завше існувало. Більшовики цю зверхність взагалі зробили, можна сказати, абсолютом. Кожен містянин мав перевагу перед селянином. Є така картина у художника Пахомова 1930 р. «Піонери переконують одноосібника в перевагах колгоспного ладу». Сидить, знаєте, такий аксакал, а поруч якісь «недомірки». І от тільки з того, що вони з міста, вони, бач, мають право на повчання.

    Селяни першими визнали абстракціонізм, не містяни, бо містяни й досі кривляться, там, мовляв, нічого не намальовано, а який сюжет? Бо сюжет – важлива річ для багатьох. А селяни перші стали робити, українські вишивки і килими за абстрактними ескізами Малевича. Це було у 1915 р. і ці вишивки демонструвалися раніше, ніж Малевич виставив знаменитий свій «Чорний квадрат» в Петрограді в грудні 1915 р. А селянські вироби, за ескізами Малевича, експонувалися на декілька місяців раніше.

    Селянська тематика у творчості Малевича, одна з найголовніших, причому він малював селян до 1929 р. такими кубістично міцними, залізними чоловіками. А після 1929 р. коли колективізація перебила хребет селянству, він став малювати їх безпорадними, лялько подібними, без рук і часто без ніг. Малевич любив селян, українських селян, сам себе мав за українця, як свідчать його листи. Він єдиний у світі художник, хто відгукнувся того часу на Голодомор в Україні. Його картина (Нерозб.) зараз знаходиться в центрі Помпіду. Вона створена в той час коли художники мали малювати щасливе колгоспне життя. І навіть селян, особливо дітей по селах, що дуже голодували, примушували співати веселих пісень на художній самодіяльності, про те, «як в колгоспі добре жить, є що їсти, є що пить, чоловік чи молодиця і у всіх веселі лиця»… Після цього можна було вже йти й помирати, після таких слів…

    Зараз вийшло друком (Нерозб.) де Малевич писав, що «один приятель Маяковського їздить і літає, а мені це неприступно, бо якби я намалював люльку комунара, то я може і на двох цих самих літаках літав би». Але Малевич не пішов на те, щоб зраджувати себе і своїх селян, він не змінив своєї тематики, своєї художньої мови, навіть коли він голодував.

    С. А.: Хочу поблагодарить Дмитра Горбачева за то, что он рассказал эти важные истории. И в искусстве, и в поэзии очень важно живописное качество – как произведение создается, его язык. И влияние народного творчества, фольклора на художника может быть огромным, как это было и у Малевича, и у Целана. Мы знаем, что Целан интересовался фольклором русским, еврейским, немецким, цыганским, потому что поэтическая речь не может существовать без корней народного языка.

    С тех пор как я себя помню, с тех пор, как я занимаюсь искусством, для меня всегда были важны украинские, гуцульские, цыганские орнаменты, на вышивках, на тканях. Я видел их там, где я жил, в Закарпатье. Недалеко от нас жили цыгане, и там было небольшое цыганское кладбище. Я видел, как проходили цыганские похороны. Там всегда были невозможные для той советской эпохи яркие ткани, огромные куски тканей. Меня это поражало.

    Говоря о Целане, хочу подчеркнуть, что его стихотворение «Кувшины» насыщено элементами божественного фольклора. Я возвращаюсь к инструменту Бога, органу, созданному для того, чтобы сконденсировать свет. В мистике для этого есть специальный термин, цимцум, конденсация света. И сама форма этого слова, его произношение – это такой зигзаг. И мои книги, которые здесь представлены, имеют форму этого зигзага: какие-то элементы, которые находятся впереди, могут оказаться и сзади, в зависимости от вашей позиции. Это как время в поэзии – оно не линейно, оно может быть прошлым и будущим.

    Я хотел бы привести важную цитату Велемира Хлебникова, гениального поэта, друга Малевича, который также находился под большим влиянием украинского искусства. Он сказал, что организму вымысла нужна среда правды. Это очень серьезное утверждение: новация в искусстве не может существовать без того, чтобы мир, в который эта новация привносится, был ей морально адекватен. Ныне, в трагические для Украины дни это изречение Хлебникова по-прежнему актуально.

    Возвращаясь к Малевичу, я думаю, что его супрематизм остается сегодня, как сказал Дмитро Горбачев, важным явлением. Супрематизм – это мотор переоценки в современном искусстве. Я наблюдаю то, что происходит в Париже, в Европе, многие художники и сегодня чувствуют язык супрематизма, опираются на него. В библейские времена были два рода, которые враждовали между собой, и был пароль, «шиболет», колосок пшеницы. По произношению этого слова они узнавали, кто из какого рода, и уничтожали врагов. Однако язык, на котором художник говорит, и то, что он создает в мире искусства, помогает снимать отрициальные пароли. Художник создает новый пароль мира без границ, пароль нового языка. В этом связь супрематизма и понимания языка у Целана. Я подчеркиваю: сегодня мы впервые в мире устанавливаем эту связь. Слово – Марку Белорусцу, знатоку Целана и немецкой поэзии.

    М. Б.: Я не знаток, я только пытаюсь узнать и понять. Я бы хотел сказать несколько слов о человеке. Человек – это проверка. Когда говорят: ты – человек, значит, ты не врешь, значит, ты правдив. То же – в искусстве. Каким бы ни было искусство, абстрактное искусство, искусство супрематизма, искусство Целана – оно должно быть правдиво, хотя правдивость все понимают по-разному. Мы говорим о правдивости поэзии Целана, о правдивости некоего состояния мира.

    Что такое правда у Целана? В программном стихотворении «Говори и ты», он пишет: «Истина – слово того, кто говорит тенями». Ведь нельзя сказать прямо правду, это непонятно. Христос тоже говорил притчами, правда? Почему Целан говорит это? Потому что тень, со всеми ее оттенками – это состояние между тьмой и светом, это некое пребывание сразу в двух мирах, в мире тьмы, темноты, и в мире света. Это во-первых. И во вторых, это состояние позволяет искусству сказать правду. В письмах, в стихах, Целан неоднократно обращается к понятию правды, истины, которое столь дорого Хлебникову, и к понятию тени. Вот еще одна цитата. В одном из интервью он говорит о своей жене. Его жена была художницей. Она рисовала абстракции, и он говорит, что эти абстракции наиболее полно отображают его стихи. И добавляет: «В отличие от Жизели, я больше увлекаюсь штриховкой. Я иногда намеренно затеняю контуры, чтобы правда была нюансированной. В соответствии с принципами моего душевного реализма». Это и есть самое главное – только нюансировкой можно сказать правду. Это затенение, или затемнение, или то, что Целан называет штриховкой, я увидел в картинах Аккермана. Это тот самый свет, который во тьме светит. И тьма не объяла его, если цитировать Евангелие.

    Мы еще вернемся к понятию тьмы, я имею в виду, тьмы, из которой выступают еврейские буквы. Кстати, несколько слов об еврейском. Целан как-то сказал: я не готов выступать от имени всего еврейства. Для меня еврейское означает человеческое.

    С.А.: Я хотел бы сделать маленькое дополнение. Для меня неожиданностью было узнать, как воспринимал Целан художественное творчество, картину. Вы знаете, что настоящее имя Целана – Анчел. Он поменял местами буквы, поставил конец в начало, и стал Целаном. А Целан на иврите – это призводное от «цель», тень. И имя первого художника в Библии, Бецалель, означает «в тени Бога». Целан знал это. Бецалель сотворил Скинию Завета, кувшины и чаши для храма, то есть инструментарий огромной божественной инсталяции. Все это создано первым художником, имя которого «В тени Бога». И, конечно, черные буквы на белой бумаге – писание книги – находятся в традиции этого имени. Как писал Малевич, черное не всегда значит что-то негативное. Черное всегда может стать светлым в тот момент, когда мы понимаем, что это такое. Иногда белое становится темным, если мы не понимаем, что это такое. Поэтому визуальный мир художника, его цель, его стратегия – дать правдивую картину мира в каждый момент истории. И новация состоит в правде, а не просто новация ради новации. Поэтому работы Ротко, поэзия Мандельштама и других гениальных поэтов, как Василь Стус, находятся в ряду этой большой правды. И мы должны это всегда помнить, чтобы не сойти с этой лестницы, потому что есть много опасностей и соблазнов.

    Д. Г.: Я людина часів соцреалізму, а головне поняття соцреалізму «правда жизни» до якої навіть примушували. Тут треба зрозуміти, що означає правда життя. В усякому разі, на рівні побутовому, людина не зацікавлена в правді. Про це писав, наприклад, Пушкін: «низких истин нам дороже нас возвышающий обман». Про це писав Шевченко «чи не дурю себе я знову своїм химерним вольним словом. Дурю. Бо лучче одурить себе самого, ніж з ворогом по правді жить. І всує нарікать на Бога».

    Так, що тут треба, вочевидь, зрозуміти різницю між поняттями правда життєва і правда мистецька. І навіть, що є правда, а що істина. Мистецька правда є якесь поняття містичне. До речі, до цього прагнув і Малевич. Його вигнали у 1926 р. у Ленінграді з інституту художньої культури, де він директорствував, з мотивацією «за містику». Його містицизм яскраво позначився, наприклад, у його брошурі під назвою «Бог не скинут». Він весь час думав про Абсолют, про Абсолютне начало істини. Мені як українському націоналістові приємно, що у Малевича назва українізована, росіянин би сказав «Бог не сброшен», а українець каже: «Бога не скинуто».

    С. А.: Вы правы, есть правда-истина для художника. Может быть, я неправильно охарактеризовал этот поиск, потому что для художника истина, быть может, более важна, чем правда в том понимании, о котором говорил Дмитро. Для художника – это реальность творческого процесса. Творение – это и есть реальность. Есть большая разница между соцреализмом и реальностью. В подлинной реальности все возможно – и вера, и умение, и талант, и гений. А в соцреализме ничего из этого не возможно. Вообще, когда есть приставка к слову реализм, будь то мистический или социалистический или еще какой-то реализм, это всегда занижение понятия «реальность».

    Реальность – это мир, в котором происходит жизнь в своей цельности, а не в каком-то отдельном маленьком кусочке. Поэтому когда мы смотрим работы Сезанна, для него самым главным было оставлять между мазками белые пробелы. Это – просвет, необходимый для художника, ибо тут видно основание, на которое накладывается мир образов, чтобы можно было проследить процесс творения. А если художники хотят скрыть этот процесс, мне кажется, в этом всегда ложь. Это бесстрашие оставлять следы, чтобы был виден ваш поиск, – очень важно для произведения. У Целана также есть элемент просвета. Слова светятся, эти большие паузы – белое пространство между словами – играют существенную роль в его поэтике, как и во многих других традициях. Есть проблема открытой формы: произведение не должно быть законченным, оно должно быть открыто для собеседника. И это тоже элемент свободы. Художник верит своему зрителю, слушателю: в этом есть свобода диалога, свобода общения.

    М. Б.: Понятие правды в искусстве это одно из самых главных понятий. Что это такое? Я преклоняюсь перед этими словами Шевченко: «По какой такой правде жить с врагом – по внешней правде». Он имеет в виду, что есть другая правда. А вот эта внешняя правда – ужасный соблазн мира сего. Ведь так удобно жить по правде, и эта правда – каждый день другая. И к этой правде можно приспосабливаться. И можно рисовать то, что хотят увидеть. То есть идти на поводу у зрителя. А поэту – идти на поводу у читателя. Но это не та правда. У нас речь идет о правде внутренней. Что такое внутренняя правда для художника, нам сказал Самуил Аккерман. А внутренняя правда для поэта – это действительно пробелы, это – молчание. Целан (?) в своей речи «Меридиан» говорит о том, что поэт в стихотворении – и даже идет речь об абсолютном стихотворении, то есть о стихотворении, написанном Богом – тяготеет к молчанию. И вот что он говорит о молчании: «Чем больше ты молчишь,тем глубже проникают ноты тьмы, на которую ты рассчитывал, тем сильнее мое воодушевление». Это с одной стороны. А с другой стороны, другая цитата: «Не эта последняя лампа стала давать больше света, просто темнота вокруг нее углубилась в себя».

    Д. Г.: Був чудовий художник, знайомий і колега Малевича по художньому київському інституту. Це Олександр Богомазов. Він в своїй теорії, здається, першим сформулював поняття інтервалу, або, як він писав, у музиці це білий звук, це елемент правди і висвітлення. Світло залежить від кількості тьми. Наприклад, він зазначав, що свічку на сонці не видно, але в темряві вона дає колосальний візуальний ефект. Поняття інтервалу дуже важливе і у Малевича. Він малює на білому тлі, тому, що біле додає нескінченності. Звісно, не обійшлося без спекуляцій наших мистецтвознавців, мовляв, за цим стояла побілена хата, яку розмальовують і т.п. Я думаю, що в цьому є певний сенс, бо селянські розписи робилися на білому тлі, хоча це далеко не все. Малевич казав, що «синє тло я не вживаю, тому, що тоді воно обмежує, а от біле виходить, виносить нас дгори, у нескінченність, де власне ми і перебуваємо». Малевич у Київському художньому інституті відкрив кабінет для лікування від реалізму. Він так і називався. Малевич казав, що «я лікую студентів від цієї приземленості, від реалізму, від літературщини, від занурення в інший світ, не живописний». Для Малевича художник реаліст – це людина не сповна розуму, але в той саме час тодішні реалісти вважали, що абстракціоністи не сповна розуму. Тепер ми, знаєте, ми постмодерністи, ми, бач, всеїдні. В принципі, все, що робиться в культурі, все має сенс. Так, художники реалісти підвищили свій статус до рівня космізму, припустимо, а художники абстракціоністи, у свою чергу, не відкидають реальність. До речі, у Малевича більшість творів, не супрематичні, а пов’язані з конкретними мотивами. Навіть сюжетами. Колись Богомазов казав, що сюжет не є вадою, якщо він пропущений крізь пластику, якщо він надихає пластичне мислення. Але якщо сюжет знищить пластичність (головну ознаку мистецтва живописного), то він стає вадою. Французьке мистецтво, принаймі, від сюжетності відмовилося починаючи вже з імпресіоністів. Вони відкинули постановку, а дивилися лише на те, що створив Господь Бог: от сонце, от тіні, от рефлекси, от вигадки людські – тобто сюжет. Потім Сезанн взагалі припинив сюжет. Для нього важливим було зовсім інше. Він відчував насування ритму в мистецтві, заради якого можна деформувати. Колись Сезанн намалював хлопчика в червоній камізельці з дуже довгою рукою, дугоподібною, що завершує силует. Критики казали Сезанну – у вас задовга рука, є якісь анатомічні правила, що ви собі думаєте – Сезанн подививсь на свою картину, каже – вона ще закоротка. І це і правда мистецька. Для тих, хто займається ритмами, гармонєю, є своя правда. Тобто сюжет не вадить, якщо справді він сприяє і стимулює пластичність, а не придушує і не переводить, так сказати, рейки в бік літературного мислення з пластичного.

    С. А.: Дмитро Горбачев напомнил нам, что в этом году юбилей, столетие «Черного квадрата» Малевича. И вот снова происходит возврат к этому явлению, снова ведутся дискуссии о том, что такое искусство, почему оно существует. Речь идет и о самом физическом существовании произведения.В связи с новыми технологиями, с видео, кино, инсталяциями тело искусства фактически переходит в саму жизнь и хочет, чтобы сам окружающий мир стал произведением. Поэтому хотелось бы знать, есть ли граница между физическим телом искусства и физическим телом мира. Где она кончается? Мне кажется, что эти вопросы сильно волновали Целана после большой катастрофы, Холокоста, когда фактически целая нация была уничтожена и вся культура этого периода. Столетия культуры, мысли, слова были сожжены. Определение Мандельштама в его Воронежском цикле, «небо оптовых смертей», вошло в реальность. Эта страшная катастрофа, как и Голодомор в Украине, снова возвращает мир искусства к мысли о том, может ли искусство своим существованием стать телом мира и таким образом предохранить мир от надвигающейся катастрофы.

    М. Б.: У Целана часто возникал вопрос, и часто ему задавали этот вопрос в связи с Холокостом, о том, что может и чего не может искусство. И насколько искусство подобно спасению. Он к этому по-другому подходил. Он не считал, что искусство спасет мир или религия спасет мир. Он считал, что спасет мир некое проникновение. Для него искусство – это некое проникновение в суть вещей. Даже не понимание, а именно проникновение. Ведь произведение художника знает иногда больше, чем он сам. Но есть момент проникновения. И про это проникновение я бы хотел сказать вот что.

    Неразборчиво: «Может быть когда-то сверхсветлое, что уже сегодня преподносят нашим глазам точные науки, основательно изменит наследственные признаки человека. И одно стихотворение Дары людей, которое поможет человеку одуматься и вернуться к своей человечности. Казалось бы, самое странное из его стихотворений. Как будто бы герметический художник. Все время говорят о том, что у него герметический стиль, но его герметический стиль открыт для человека. Сделайте шаг навстречу стихотворению, и стихотворение сделает шаг навстречу вам.

    Я говорю это, возвращаясь к художнику Аккерману, потому что таковы знаки его работ. Если мы попытаемся сделать шаг навстречу пониманию вот этих еврейских букв. Мы можем забыть о том, что они еврейские и сказать, что это просто буквы. Но это – не просто буквы. Каббала считает, что мир был создан двадцатью двумя еврейскими буквами. Что же такое эти буквы, способные создать мир? Целан… Это просто, пишут современные каббалисты, пучки энергии, имеющие определенный знак. Искусство это, как говорил Гавриленко, позитивная направленность.

    Д. Г.: Мистецтво, взагалі, річ наче і доступна, а одночасно загадкова. Ну, припустимо, добро. Є поняття «етика», це поняття релігії. І є поняття «естетика», де немає місця для етики. Тому, що естетика – це гра, там менш за все думаєш, чи то буде добре. Наприклад, у грі дозволяється обманювати і навіть кажуть «красиво обманив». В соціальності певній, коли ти обманюєш, ніхто не скаже, що це красиво, це негативно. А от у мистецькій сфері то є цілком можливо. Бо сам по собі оцей хід ігровий заворожує. Отже, знов таки, мистецтво є якесь загадкове, і, принаймні, мистецтво грає в такі поняття, як аморалізм, імморалізм. Наприклад, ненормативна лексика, на побутовому рівні вона гидка, а на рівні естетичного вона може бути приваблива. У Пушкіна матюки «просто загляденье», що називається «заслушаешся». У Шевченка є каламбури з матерщиною. А от Чехов казав (сам, до речі, українець відомий), що матерщину в Україні «слышу сравнительно редко, да и то в форме более или менее художественной». Так, що і сороміцький гумор і сороміцький фольклор, можна сказати гарний, бо він все одно робить людину добрішою, але не тому, що говорить про добро, а можливо навпаки, за принципом протилежного. Знаменитий вірш Бодлера «Падло» – це висока естетика. Слухачі Бодлера всі кривилися, але, насправді, виявилося, що в будь-якому явищі людського життя можна знайти естетичне начало, яке вас підвищить, яке вас зробить в принципі добрішим. Хлєбников, приятель Малевича, колись сказав: «Сміх – це громовідвід від світового зла». Так що, якщо вас примусили засміятися, навіть над речами зовні нечистими, ви стаєте добрішими. Мистецтво це якась матерія надзвичайно добра за остаточним виходом, але не за тематикою. Якщо в мистецтві моралізаторством займатися, читати мораль, то таке мистецтво негарне. Я люблю проповіді про добро в церкві. А коли я читаю романи, де тільки патока і де тільки одне до одного ставляться ідеально, то все. Життєва енергія там зникає. А інакше пласт соцреалістичного обману був би найголовніший, бо там, ви пам’ятаєте, тільки і пропагувалось, що люди мусять одне до одного ставитись добре. От, пам’ятаю, була одна пісенька про Радянський Союз: «поедешь на север, поедешь на юг, везде тебя встретит товарищ и друг». Я ще тоді подумав, «да особенно на Колыме, на севере». І все це було фальшиво, хоча говорили про добро.

    М. Б.: Григорий Гавриленко, замечательный, великий украинский художник говорил, что искусство – это положительная сила…

    С. А.: Я полностью согласен с Дмитро Горбачевым насчет пуританизма в искусстве, который сегодня существует, например, в Америке. В семидесятые-восьмидесятые годы художники минимализма действительно отвергли чувства людей, отвергли жизнь ради того, чтобы выявить какую-то одну чистую форму. Мне кажется, что эта анестезия в искусстве губительна. Ротко – это не минималист, как многое думают. Ротко – это реальность выстраданности художника в мире стерильности, где люди не хотят шутить, не хотят видеть самые открытые явления жизни. Есть правдивое падение человека. Мы знаем проповеди Иисуса, что иногда человек согрешивший – больший праведник, чем люди, которые соблюдают все законы.

    Но хотелось бы вернуться к Черному квадрату, потому что эта работа волнует. Все время спорят о том, что это такое. И чем дальше, тем больше тень, о которой говорил Марк. Она меняется, увеличивается, и эта дистанция настолько велика, что невозможно понять суть этого произведения. Мне кажется, что нужно снова вернуться к тому времени, когда это произведение было создано большой интуицией, когда задавались большие вопросы в искусстве, в поэзии, в литературе. Мы знаем размышления Толстого об искусстве и то, к чему он пришел.   Мы знаем размышления последующих русских мыслителей. Об этом размышляли и многие в Украине. Надо сказать, что на этой выставке, «0-10» в 1915 году, были и другие очень важные произведения Малевича. Это – зерна, брошенные в будущее, потому что супрематические работы Малевича – это манифест отмены предметного мира. Но в то же время в углу присутствовал вполне материальный стул, который тоже является большой загадкой. Для кого был предназначен этот стул? Для какого-то будущего пророка? Для младенца? Ибо Малевич определил свой Черный квадрат как новоявленного младенца, провозвестника будущего.   Сегодня мы снова живем этим вопросом, размышляя над этой формой, этим мотором возбуждения и переоценки существующего. Это – как вечное слово в мире. И никто не может, сколько бы ни хотел повторить эту работу, перечеркнуть ее первичность, для этого не хватит никакой черной краски. И в этом ценность этого произведения, потому что вновь встает вопрос о том, что такое оригинал в современном искусстве. Для меня именно эти вопросы важны здесь, на земле, где я родился и много чего видел.

    М. Б.: Это как раз по адресу. Для переводчика очень важен вопрос оригинала. Что такое перевод? Если говорить о переводе поэзии, перевод – это список потерь. Это – список того, что мы теряем. А с другой стороны, когда пришлось мне говорить о том, как переводить Целана, я наверное понял то, что имеет значение и для художника. Для того, чтобы передать, что Целан сказал, надо говорить о том, как он это сказал. И когда я пытаюсь сказать по-русски, как, тогда мне попутно удается сказать о том, что он сказал.

    Д. Г.: Десь у 1988 р. була велика виставка Малевича, яка об’їхала весь світ. До речі, п’ять мільйонів людей її відвідали. Я ще тоді подумав, що в СРСР пропаганда називала авангард антинародним мистецтвом. А на яке ще мистецтво, на якого художника йшло п’ять мільйонів у світі? «Чорний квадрат» був експонований окремо, зрозуміло, що справляв дуже загадкове враження. От іде екскурсія, і екскурсанти питаються екскурсоводку молоденьку: «Ну поясніть хоч як, ви знаєте, ми сприймемо будь-яку версію, ну щоб хоч якась логіка була, знаєте». Я подумав тоді, наскільки змінилася публіка, бо раніше публіка казала б «стрелять таких надо». А тепер прохають, щоб їм пояснили. Ну молоденька сама не знає, що про це й подумати і що про це сказати. І вона відповіла: «Ви знаєте. Це надзвичайний квадрат, він магічний». «А в чому магія?». «От коли довго на нього дивитися, він починає вібрувати». Тоді хтось розчаровано: «А хоч би на що довго дивитися, воно починає вібрувати». Дійсно, ніхто не може щось логічно сказати, чи написати про квадрат за весь час його існування.

    Але я колись спостеріг, що Малевич ніколи не виставляв квадрат окремо, це була частина великого ансамблю, і, навіть, якщо тільки поруч з квадратом з’являється чорне коло і чорний такий масивний хрест, мені козацькі намогильні хрести нагадує, тоді одразу з’являється поняття пластики. Це пластика богатирська. Степова, селянська, українська. До речі, сам Малевич був (неразб.) і любив попоїсти. Його приятелька і моя знайома Жданко казала: «Він з’їдав подвійну порцію, якщо була така нагода і можливість». У народному мистецтві, якщо один елемент виокремити, він мало, що скаже. Але, якщо це ансамбль, сукупність першоелементів, тоді з’являється ритм і глибина і пластика. Так і у Малевича. Я би трактував сам по собі квадрат Малевича як Маніфест (сьогодні це слово прохопилось у п. Самуєля Акермана) – маніфест про те, що можна малювати коротко, безсюжетно, і так далі. І це перевернуло пластичне мислення світу.

    Малевич й досі актуальний. Наприклад, заставки на телебаченні в основі є супрематичні, там якісь кубаки, що повертаються. Вони запрошують нас до інформаційного космосу, а для Малевича супрематизм – це була модель Космосу. На його картинах немає таких понять як гора і діл, а картини свої він інтерпретував, інколи, по різному. Бо як в космосі немає цих понять, так і в його картинах. Крім того, відомий французький дослідник українського авангарду п. Маркаде зазначає, що Малевич, це єдиний супрематист у якого композиційні форми не передають відчуття ваги. Навіть ті, що перебувають у спокої (тобто позбавлені у композиції руху). На картинах учнів Малевича, навпаки, форми не позбавлені відчуття ваги і тяжіння, навіть якщо передають динаміку руху.

    Колись Татлін і Малевич сперечалися. Татлін казав, ну гаразд, ти «косміст», я віддаю тобі Космос, але я не віддам тобі Землю, тому, що я, як конструктивіст, хочу зробити ідеальний порядок на Землі, щоб все було геометричним, як колись Платон про це мріяв. Малевич поміркував і сказав: «-Гаразд. Але ж Земля – це частина Космосу?». «-Так, частина». «-Не віддам. Все одно я буду господарем всього цього обширу».

    С. А.: Может быть, публика хочет высказаться?

    Вопрос: Ваше первое впечатление от Черного квадрата?

    С. А.: Это произведение читается все вместе. Только потом начинаются размышления. Почему там столько белого? Почему белая краска местами находит на черную? Почему черная краска находит на белую? Там есть живописный момент. Это не четкие границы. То, о чем я говорил, вот об этой живописной границе, при том, что это – черно-белая работа. Но как в китайской каллиграфии, не все точно. А есть живопись, которая происходит на границе точной геометрии. Это очень важный элемент в этой работе, потому что в ней есть жизнь живописи, при всем казалось бы исключении этого явления. Этот парадокс гениален.

    Д. Г.: Я був знайомий з поетом-футуристом Василіском Гнєдовим. Це він написав перше, як він (неразб.) пісня на українській мові в 1913 р., навіть ще до Семенка. Мейєрхольд казав, що це був його улюблений поет. Мандельштаму подобався рядок у В. Гнєдова: «Белая дверь целуется с белым ветром». Серед багатьох експериментів, у нього є, так званий «Збірник коротких поем». П’ятнадцять коротких поем: перша два слова, потім одне слово, третя поема – кілька складів. Тобто, знаєте, на зменшення. І от п’ятнадцята поема взагалі – це поема кінця в нього називається – там жодної літери нема. Просто чистий аркуш. Велика пауза. Він розповідав, що під час виступів його часто провокували слухачі, кажучи: «Почитай «Поему кінця», де немає слів. Ну я не губився, я виходив до рампи і всіх осіняв хрестом, мовляв, всі там будем». І от одного разу серед його слухачів був Малевич, це було у 1914 році. Малевич підійшов до Гнєдова зі словами: «Тепер я знаю, що нам треба робити в живопису. Треба починати з нуля. Нуль. Велика пауза». Так, от бачите, там більше містики і якоїсь глибинної філософії, ніж, можливо, чистого живопису. Бо щоб живописна якість виникла, як на мене, треба подивитися одразу кілька супрематичних картин Малевича, тоді відчувається і пластика, і ритм, і все інше.

    М. Б.: Для меня Черный квадрат – это темное окно, за которым есть все.

    Вопрос к Д. Горбачеву. Вы знали женщину, которая была знакома с Малевичем. Можете ли вы рассказать что-то новое о нем?

    Д. Г.: Власне, це художниця Жданко, дружина художника Крамаренка, царство їй небесне. З Крамаренком Малевич працював у художньому інституті. До речі, Малевича запроторили у в’язницю у 1927 році, а потім випустили. «Шили» йому шпигунство, бо в Німеччині робив виставку і раптом його викликали до Москви, ще виставка не закінчилась. Так що він залишив там всі свої роботи, залишив рукописи і все інше (можливо, завдяки цьому вони й зберіглися), і написав такий тестамент, який починався словами: «Якщо мене вб’ють, то я прошу дати раду моїм творам». Коли він приїхав до Москви, там його на деякий час ув’язнили. Потім він поїхав до Києва, де народився, де були його родичі, щоб відпочити. А в Києві ситуація була сприятлива для лівого мистецтва. Йшла українізація під керівництвом Скрипника, який пропагував лівих художників. Малевича запросили до художнього інституту, де вже працювали його приятель Крамаренко і його дружина Жданко. Існує листування, Малевича, з якого видно, як він був втішений, що його вельми добре прийняли в Україні. Він був професор, тут друкували його статті, до речі, написані українською мовою, через що мистецтвознавці світу змушені вивчати українську мову. У Москві йому вже не можна було друкуватися через заборону. У 1930 р. Малевич хотів залишитись у Києві назавжди. Але тут стався переворот, так званий «хунвейбинівський». Прийшов «молодняк», тобто молоді люди, комуністи з маузерами, з новоспеченими дипломами і повигонювали всіх старих професорів, тому, що вони мали «неправильну» дореволюційну освіту і не мали партійних квитків. Вигнали Малевича, Кричевського, Касіяна, Сагайдачного, і багатьох інших, вчинивши повний погром. Призначали своїх малограмотних активістів. Попри все, у 1930 р. в Києві відбулася виставка Малевича в Київській картинній галереї, нині це Музей російського мистецтва. Малевич подався до Ленінграду.

    Листування вийшло друком. Книга називається «Малевич та Україна» і там листування повністю подано. До речі, писав він частково українською мовою, ну правда такою не літературною, а подільською, народною. Трапляються в його тексті і різного роду парадокси, які відсилають нас до фольклорних мотивів. Наприклад, він пише з Ленінграду Крамаренку і Жданко: «зима настает, а у нас ни одного Поленова ни дров, повідають на Пулковській обсерваторії, що луна грітиме всю зиму, а щоб було тепло, треба полічити плішивих, не допускає морозу. Плішиві, вони світяться». Тут щось забобонне, глибинне і дотепне, водночас.

    Ще можу сказати вам у відповідь на ваше запитання. Інколи Малевич приходив до Крамаренко і Жданко, які після погрому у Києві переїхали до Москви. Він був наскільки моторний, що моментально все навкруги починало вирувати. Сам він без кінця сипав анекдотами, пересипав свою мову українськими і польськими словами. Як згадка про те, що в нього було дві рідні мови: мова хатня (з батьком, з мамою він розмовляв польською), а на вулиці, це ж українське село, він розмовляв українською. Російську він вивчив значно пізніше. Він пише, що пам’ятає як в дитинстві бачив, як приїхав з Росії художник робити іконостас. «Ми з хлопцями підповзли придивлялися, що ж вони там роблять. Гаварили ани па русски». Тобто для Малевича в дитинстві російська була екзотичною мовою.

    Вопрос: Мне кажется, что вы объединили Малевича и Целана потому что и тот, и другой пытались изобрести язык в искусстве, который не обращает внимания на этическое-прекрасное и неэтическое-безобразное, а ищет истину новыми средствами. Я правильно поняла?

    С. А.: Да, я думаю, что Вы очень точно поняли важную часть дискуссии, потому что Малевич и Целан – это новаторы, хотя может быть Целан причислял себя к традиции, как Мандельштам, к акмеизму. Но все равно это акмеизм новаторский. И мне кажется, что эти два явления имеют между собой общность именно через страстное отношение к искусству как поиску. Мы можем закончить нашу дискуссию одним словом-неологизмом. Искусство – это «исцелания», новая территория, где возможен акт единения художественного поиска с современным миром.

    М. Б.: Это в первую очередь – поиск языка, вербальной или художественной формы, которым можно сказать правду в этом мире.