Extrait du « Journal du confinement » de Gérard Conio

Un autre son de cloche….

Extrait du « Journal du confinement » de Gérard Conio

11 avril 2020

[…]La crise sanitaire du coronavirus a mis au jour une crise du langage, en montrant aux populations qu’elles étaient victimes d’un nouveau système totalitaire qui a déjà  investi les pays réunis dans ce qu’on appelle  «  la communauté internationale »  parce que les démocraties occidentales prétendent s’arroger le monopole de la parole et de la vérité.

Il ne faut pas être grand clerc, en effet, pour comprendre que le terme de «  communauté internationale » recouvre une notion biaisée qui fait prendre la partie pour le tout.

 A cet égard,  la mondialisation du coronavirus a fait éclater un leurre qui s’est  incrusté dans l’opinion dominante depuis la disparition de l’Union soviétique et la fin du communisme.

En réalité, comme Derrida l’avait montré dans  Spectre de Marx , l’idéal de justice sociale promu par Marx n’a jamais été aussi fort dans les esprits que depuis qu’il a été anéanti dans les faits par ceux-là mêmes qui s’en réclamaient.

On peut également tenter un parallèle avec l’idéal de liberté porté par la démocratie qui n’est aussi obsédant dans les discours que parce qu’il n’a jamais été entériné dans les faits.

C’est un grand paradoxe de l’histoire.

Il faudrait tout d’abord rappeler que le régime soviétique n’avait du communiste que le nom, de même que le système en vigueur dans nos contrées civilisées n’a de la démocratie que le nom.

Brejnev se gaussait de ceux qui voulaient faire croire qu’il avait lu Marx.

Le seul véritable connaisseur du marxisme en Union Soviétique était David  Riazanov, le fondateur de l’Institut Marx et Engels, qui a été exécuté par Staline.

Il serait long et fastidieux de passer en revue tous les pays de la planète sous l’effet du coronavirus et on doit, dans un premier temps, se contenter d’observer la situation qui nous concerne directement depuis que le Président Macron a décrété le confinement comme moyen de vaincre une épidémie dont il avait sous-estimé la gravité.

 Il serait, certes, injuste d’imputer au Président Macron l’entière responsabilité d’une crise sanitaire qui est l’expression d’une crise économique, politique et sociale.

Cette crise germait bien avant l’apparition du coronavirus qui n’a été que le révélateur de l’échec de l’Union européenne, mais plus encore de la démocratie occidentale.

 Les critiques nées de l’actualité se contentent en effet trop souvent de demi-mesures et hésitent à aller au fond du problème.

 Seuls quelques esprits libres ont eu le courage et la lucidité de montrer que «  le roi est nu » , comme l’a fort bien dit Michel Onfray.

On ne saurait dénier au Président Macron ses bonnes intentions qu’il a manifestées quand il a compris tardivement l’importance du danger.

Mais ceux-là mêmes qui lui savent gré des mesures qu’il a prises ont rapidement constaté l’écart croissant entre ses paroles et ses actes, entre ses promesses et la réalité du terrain, aussi bien pour les soignants privés de moyens de remplir leur tâche que pour la population privée de liberté afin de pallier le manque d’anticipation et de protection causé par la destruction du service public.

On peut faire valoir que les défaillances du Président Macron étaient dues à son manque d’autorité, mais il faut ajouter que ce manque d’autorité prend sa source dans son absence de légitimité.

 Et il convient de rappeler que pour Rousseau comme pour Hannah Arendt il ne saurait y avoir d’autorité légitime que celle conférée par la volonté générale.  Quand la volonté générale est foulée aux pieds, quand un pouvoir est usurpé, le peuple a droit à l’insurrection, et c’est tout le sens du mouvement des Gilets Jaunes.

Hannah Arendt a montré amplement que les droits de l’homme proclamés par la Révolution français n’étaient qu’une abstraction qui ne correspondait à aucune réalité. Et elle reprenait les arguments d’Edmund Burke contre une conception universelle des droits de l’homme qui n’étaient que «  le signe manifeste d’un idéalisme illusoire ou d’une hypocrisie hasardeuse et débile ».

Les seuls droits de l’homme qui ont connu une existence concrète sont les droits des citoyens protégés par un Etat-nation.

Et Hannah Arendt l’a prouvé en décrivant le sort des minorités, des apatrides et des réfugiés qui, dans l’entredeuxguerres n’avaient que le droit d’avoir des droits, c’est –à-dire, en réalité aucun droit.

 On a eu un aperçu tragique de la malédiction qui s’abat sur un pays, quand, après la chute de l’URSS, on a fait valoir ces «  droits universels » pour imposer un régime soi-disant démocratique qui n’appliquait plus aucun droit autre que celui des prédateurs qui se sont mis au-dessus des lois pour confisquer le pouvoir et opprimer les masses privées désormais de tout autre droit que celui d’exister dans la misère et la corruption au nom de la liberté et de la modernité.

 Non seulement ces droits universels  n’ont jamais eu aucune validité, mais ils condamnent à la condition de parias ceux-là mêmes qui s’en réclament. Seule la citoyenneté donne une réalité à des droits qui, réduits à une définition abstraite et universelle , ne sont que de la poudre de perlimpinpin. Et après la chute de l’URSS  la nouvelle condition des populations démocratisées ressemblait étrangement à celle  des millions de sans-droits nés du Traité de Versailles et de la création artificielle de nouveaux Etats sans tradition, sans légitimité et sans autorité, sans passé et sans avenir,  qui vouaient leurs populations à être les déchets de l’Europe.  .

Les Juifs  dépossédés depuis toujours d’une patrie, mais aussi les Arméniens, les Polonais, les Russes et les Allemands chassés de leurs pays n’avaient aucune possibilité d’intégration dans une autre société que leur milieu d’origine qui seul leur donnait une « identité ».

 Hannah Arendt  a montré que le seul statut possible pour ceux qui étaient devenus des « gens de rien » était celui que leur donnait la loi, quand ils commettaient des délits, voire des crimes pour une reconnaissance qui leur était interdite par leur état d’hommes « sans qualité », des  « hommes  libres et égaux » devant la nature mais non devant la société. Il  n’est pire condition que celle d’innocent coupable. Et il est certes  préférable d’être enfermé dans une prison, défendu par un avocat pour un acte ouvertement illicite et par là même reconnu par la loi, que de croupir dans des camps d’internement sans avoir commis aucune autre faute que celle d’exister au nom des droits de l’homme tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789.

Les droits des « hommes libres et égaux »  du seul fait de naître proclamés par cette Déclaration ne recouvrent que du vide.

Ils n’ont pas plus de valeur que celle des animaux qui naissent eux aussi « libres et égaux » avant d’être soumis eux aussi à la loi de la nature qui privilégie les forts au détriment des faibles.

Et il serait bon de s’inspirer de ce paradoxe pour juger aujourd’hui de la  crise des «  migrants » mais aussi de celle des Gilets Jaunes.

Depuis que les Etats Nations ont perdu leur souveraineté et leur indépendance en se mettant sous le joug d’une Institution extraterritoriale,  les citoyens privilégiés de ces Etats Nation se sont eux-mêmes privés de leurs droits et soumis à un pouvoir sans autre légitimité que celle qui lui est conférée par une Constitution inventée pour le seul bénéfice de l’oligarchie financière qui gouverne le monde à l’abri de tout contrôle démocratique.

 La seule identité dont on peut se prévaloir est celle donnée par l’Argent qui n’a ni odeur ni saveur et a une existence aussi volatile que celle du coronavirus.

 Puisque le mot même de patrie est exilé du vocabulaire, il est dans l’ordre des choses que des ouvriers salariés soient livrés comme des esclaves au bon plaisir des fonds d’investissement qui n’ont d’autre légitimité que celle d’être cotés en Bourse.

 L’érosion du code du travail, sabordé définitivement par la réforme de Macron, n’a dans ce contexte qu’une importance relative puisque les intérêts des salariés sont de toute façon sacrifiés aux dividendes des actionnaires sans que l’Etat puisse intervenir.

La relation qui s’est établie entre les actionnaires et les salariés dans les entreprises  reproduit la logique financière qui met au sein des mêmes Banques l’argent déposé par leurs clients à la disposition de la cupidité hasardeuse des traders.

 Banquier de son métier, comme le dit une chanson, il était naturel qu’Emmanuel Macron, profitant de ses pleins pouvoirs, prenne ouvertement le parti des «  premiers de cordée » au détriment des « gens de rien », corvéables à merci.

 Les bons esprits prétendront que ces considérations générales n’ont rien à voir avec une crise sanitaire qui frappe indistinctement toutes les couches de la population.

  Et de même qu’ils affirment qu’il n’y a pas d’alternative à la loi du Marché, les bons esprits aux ordres de la Répuhlique font valoir qu’il n’y a pas d’autre issue que le confinement pour endiguer la progression d’un ennemi aussi impitoyable qu’invisible.

 Il est vrai qu’en déclarant la guerre au coronavirus le Président Macron a créé un état d’exception qui le rend inexpugnable.

 C’est un stratagème commode pour empêcher de poser les vraies questions.
Il est aussi absurde  de faire la guerre à un virus que de se révolter contre la mort, contre le temps, contre le froid et la faim,

La Nature suit son cours sans se préoccuper de nos désirs et de nos besoins.

La Nature et l’Humanité suivent des chemins parallèles qui obéissent à des lois différentes.

Si on associe au mal une épidémie qui s’abat sur nous sans nous demander notre avis, c’est une manière d’ignorer que le vrai mal dont nous souffrons porte des noms que les zélotes d’un pouvoir inique ne cessent de nous ressasser pour achever la destruction programmée de nos existences qu’ils englobent dans des statistiques et dans la soumission au fait accompli.

En effet, quel esprit normalement constitué pourrait s’insurger quand on le presse dé défendre un droit aussi indispensable que «  le droit à la vie » ?

 Et c’est au nom de ce «  droit à la vie » que nous sommes confrontés à une hécatombe qui est présentée comme une nécessité irrémédiable.

Ce mal au nom du bien qui s’est infiltré dans nos consciences par «  le principe du tiers inclus » est celui d’un pouvoir que nous subissons après l’avoir instauré nous-mêmes, par notre absence d’esprit critique, par notre docilité envers la fausse parole des escrocs qui abusent de notre crédulité.

 En renvoyant leur faute aux gouvernements antérieurs, nos dirigeants oublient qu’ils s’inscrivent eux-mêmes dans la suite logique d’un système de domination qui a pris le relai des anciens totalitarismes dont Hannah Arendt nous a donné la clé.[…]