Catégorie : De la Russie
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Jacques Sapir sur l’assassinat de Boris Nemtsov
Dans une ville aussi peuplée que l’est l’agglomération moscovite, les dizaines de milliers de personnes qui se sont déplacées témoignent aussi des limites de cette émotion. On peut le regretter comme s’en réjouir, mais la personnalité de Boris Nemtsov ne faisait pas l’unanimité, et les thèses qu’il défendait sont aujourd’hui très minoritaires en Russie. Néanmoins, cet assassinat est un acte d’une extrême gravité. Survenant à la veille d’une manifestation d’opposition, peut parfaitement déstabiliser la situation politique, en Russie comme à Moscou.
La presse, en France et dans les pays occidentaux, privilégie l’hypothèse d’un meurtre soit commandité par le Kremlin, soit par des mouvements nationalistes proches du Kremlin. Et il est clair que cet assassinat apporte de l’eau au moulin à la campagne hystérique antirusse qui se développe dans un certain nombre de pays.
Une autre hypothèse, privilégiée par l’opposition russe, est que le crime aurait été commis par une fraction extrémiste, proche mais non directement reliée, au pouvoir russe. Effectivement, des groupes extrémistes ont menacé divers opposants, dont Nemtsov. Ces groupes reprochent d’ailleurs à Vladimir Poutine sa « tiédeur » dans le soutien aux insurgés du Donbass, et alimentent en volontaires l’insurrection. Il est parfaitement possible de trouver dans les rangs de ces mouvements des personnes capables de commettre ce meurtre. Mais alors il faut répondre à plusieurs questions. Si l’assassinat avait eu lieu à la sortie du restaurant, ou au domicile de Nemtsov, on pourrait croire à cette hypothèse. Mais, les conditions de réalisation de l’assassinat, et la mise en scène implicite qui l’entoure, semblent difficilement compatibles avec l’acte d’un groupe extrémiste provenant de la mouvance nationaliste. Disons-le crument: le niveau d’organisation de cet assassinat porte probablement la trace de l’implication de « services », que ces derniers soient d’Etat ou privés (et des oligarques ont les moyens de faire appel à des services « privés »). Or, et il faut le répéter, l’implication des services russes ne fait aucun sens. Du point de vue de Poutine et du gouvernement cet assassinat est une catastrophe à la fois politique mais aussi en termes de guerre de l’information. Au point que l’on peut se demander s’il n’est pas la cible qui a été indirectement visée.
La « mise en scène » de ce meurtre interroge en effet. Rappelons ici les éléments qui semblent désormais bien établis quant au scénario de cet assassinat. On sait que Boris Nemtsov avait diné avec un mannequin ukrainien au restaurant qui se trouve dans l’enceinte du GOUM. A partir de là, les choses semblent avoir été les suivantes:
On peut effectivement se demander pourquoi les assassins n’ont pas attendu que Nemtsov soit rentré chez lui. Le mode classique de l’assassinat par « contrat » se fait dans un lieu où l’on est sûr de trouver la victime, la cage d’escalier de son appartement ou quand la personne sort d’un restaurant en règle générale. Dans ce cas, un assassinat devant le restaurant était de fait impossible vu l’ampleur de la surveillance. Mais pas un assassinat au domicile de Nemtsov (ou de son amie), car il ne semble pas avoir été protégé. Or, ce n’est pas ce qui a été fait. Le choix du lieu du crime, lieu hautement symbolique, pourrait impliquer une intention démonstrative. Comme celle d’impliquer Vladimir Poutine dans ce meurtre? Reconnaissons alors que cela ne cadre pas très bien avec l’hypothèse d’un acte commis par des extrémistes nationalistes. En tous les cas il est évident que les assassins ont pris des risques qui semblent indiquer une intention politique. Tout ceci fait penser à une mise en scène, voulue et délibérée.
Ces éléments laissent à penser que la Russie traverse un moment d’une extrême gravité. Au-delà de l’émotion légitime que suscite ce crime, il faudra bien poser la question de savoir à qui il profite. En se précipitant telle une meute pour accuser Vladimir Poutine, et souvent de manière indécente, les hommes politiques occidentaux et les journalistes prennent le risque que la question se retourne contre eux. Boris Nemtsov ne représentait pas un obstacle politique au gouvernement russe. Il n’était même pas, contrairement à ce que l’on écrit tant en France que dans d’autres pays le « principal opposant ». Il était un homme du passé, une relique politique des années 1990.
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Jacques Attali et la Russie et l’Ukraine
La France devrait se libérer de l’influence de responsables politiques prêts à créer un ennemi imaginaire pour justifier leur propre existence, estime Jacques Attali.
Sarkozy hostile à une nouvelle guerre froide avec la Russie
La Russie doit être une alliée de la France, affirme l’écrivain et économiste français Jacques Attali dans le blog qu’il anime sur la page de L’Express.
« Nous pouvons être entraînés dans une guerre absurde, contre ceux qui devraient être nos alliés dans d’autres combats infiniment plus importants », a déclaré M. Attali.L’ancien Chef du Quai d’Orsay se prononce sur les relations franco-russes
Dans son article « La Russie doit être notre alliée », le fondateur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement souligne que la France doit se dégager de l’influence délétère de ceux qui, comme l’Otan, sont prêts à inventer un ennemi imaginaire pour justifier sa propre existence.
« Il est urgent de proposer à nos partenaires européens de parler à la Russie comme un allié potentiel et non comme un ennemi imaginaire », a indiqué M. Attali.Il a appelé à ne pas croire ceux qui prétendent que la Russie voudrait agresser la Pologne et les pays baltes.
La France devrait se libérer de l’influence de responsables politiques prêts à créer un ennemi imaginaire pour justifier leur propre existence, estime Jacques Attali.
Sarkozy hostile à une nouvelle guerre froide avec la Russie
La Russie doit être une alliée de la France, affirme l’écrivain et économiste français Jacques Attali dans le blog qu’il anime sur la page de L’Express.
« Nous pouvons être entraînés dans une guerre absurde, contre ceux qui devraient être nos alliés dans d’autres combats infiniment plus importants », a déclaré M. Attali.L’ancien Chef du Quai d’Orsay se prononce sur les relations franco-russes
Dans son article « La Russie doit être notre alliée », le fondateur de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement souligne que la France doit se dégager de l’influence délétère de ceux qui, comme l’Otan, sont prêts à inventer un ennemi imaginaire pour justifier sa propre existence.
« Il est urgent de proposer à nos partenaires européens de parler à la Russie comme un allié potentiel et non comme un ennemi imaginaire », a indiqué M. Attali.Il a appelé à ne pas croire ceux qui prétendent que la Russie voudrait agresser la Pologne et les pays baltes.
L’Occident doit comprendre les préoccupations de la Russie
« Ne nous laissons pas non plus entraîner par ceux qui prétendent inviolables les frontières de l’Europe quand cela les arrange et qui ne se sont pas opposés à la sécession de la Slovaquie, à la partition de la Yougoslavie ni même au redécoupage des frontières lors de la naissance du Kosovo », a affirmé l’écrivain.
M. Attali est persuadé que l’Occident doit cesser de soutenir le gouvernement ukrainien.« Il est en effet totalement absurde de se poser en défenseur d’un gouvernement ukrainien aussi incohérent que les précédents, incapable de proposer un programme de reconstruction de l’Etat, et qui ne trouve pas mieux pour exister que de réaffirmer que le russe, langue maternelle d’une partie significative de sa population, n’est plus langue nationale », a souligné Jacques Attali.
« Il est en effet totalement absurde de se poser en défenseur d’un gouvernement ukrainien aussi incohérent que les précédents, incapable de proposer un programme de reconstruction de l’Etat, et qui ne trouve pas mieux pour exister que de réaffirmer que le russe, langue maternelle d’une partie significative de sa population, n’est plus langue nationale », a souligné Jacques Attali.
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Baсютинская-Корбе и Тэффи
JeanClaude <jc.marcade@wanadoo.fr>
À : Aleksandrova Tamara <alektamar@yandex.ru>
Re: Baсютинская-КорбеМногоуважаемая госпожа Александрова!
Матерью моей жены, русской украинки Валентины Дмитриевны Васютиннской-Маркадэ, является Евгения Антоновна Корбе, в замужестве Васютинская (1875 Одесса-1953 Бордо). Оба рода Васютинских и Корбе принадлежали к украинскому дворянству. Когда я стал жить с Валентиной Дмитриевной в 1958 году, Евгении Антоновны уже не было в живых. Следовательно, я знаю о ней только по рассказам жены. Я не знаю, каким образом она стала « работать » у Надежды Александровны, может-быть по рекомендации какого-то лица, во всяком случае Евгения Антоновна была сама не молодая и скорее играла роль dame de compagnie у Тэффи.
Прилагаю фотографии моей Ляли и её матери конца 1930- начала 1940-х годов.
С совершенным к Вам уважением,
жан-клод маркадэ

Le 19 janv. 2015 à 20:23, Aleksandrova Tamara <alektamar@yandex.ru> a écrit :Уважаемый господин Маркадэ!
Простите, пожалуйста, меня за вторжение!Я – литератор. Работаю над биографической книгой о Тэффи.
Знаю, что ваша покойная супруга Валентина Дмитриевна дружила с Надеждой Александровной. Я читала ее прелестные, живые воспоминания в «Возрождении» (№131, 1962г.), где она рассказывала об их совместной жизни перед вторжением немцев в Париж. Тэффи в это время писала Буниным, что живет в Ванве, у дочери Евгении Антоновны.
Но мне никак не удается что-либо узнать о Евгении Антоновне Васютинской: кто она и какие отношения связывали ее с Тэффи? Можно предположить, что она была помощницей по дому, помогала Тэффи ухаживать за П.А.Тикстоном, другом, который не вставал с постели пять лет. Но и после ухода Павла Андреевича, судя по переписке, они продолжали жить вместе.
Если Вы сможете ответить на мои вопросы и что-то прояснить, буду Вам чрезвычайно благодарна.
Еще раз простите за беспокойство.
С уважением, Тамара Александрова, член Московского союза литераторов.
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Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже
Эдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в ПарижеЭдуард Штейнберг — геометрическое великолепие в Париже
«Всякое дыхание да хвалит Господа»
(Пс. 150, 6)В конце 1980-х, когда искусство сначала исподволь, а затем триумфально совершало циклический возврат к аттракционам, социально-политическому обличению, физиологии, появление на европейской, прежде всего парижской, сцене художника, занимавшегося исключительно живописью, писавшего только картины, могло считаться анахронизмом с точки зрения доминирующего художественно-эстетического мышления. Художник, провозглашавший себя последователем Малевича в Париже, выставлялся в галерее Клода Бернара, которая не специализировалась исключительно на защите и представлении Абстракции, этой радикальной революции ХХ века, порвавшей с вековой традицией фигуративного изображения осязаемого мира. Этот художник, который к тому же выбрал метафизическое направление, мог восприниматься только как некий пережиток прошлого. Более того, на секуляризованном Западе, массово не принимавшем какую бы то ни было Трансцендентность, русский художник Эдуард, Эдик Штейнберг не стремился нравиться всем игрокам художественной сцены, на которой он оказался в последние двадцать лет своей жизни. Эдик Штейнберг до конца оставался верен себе, своей православной христианской вере — на презентации посвященного ему фильма он обронил в качестве заключительного аккорда воздаваемым хвалам: «Важно не искусство, а вера».
2009. «Композиция». X.M. 71 x 71 cm© Государственный ЭрмитажОдин из его друзей, писатель, режиссер, критик и православный русский философ Евгений Шифферс, абсолютно неизвестный на Западе и до сих пор недооцененный даже в России, еще в 1970 году лучше всех определил глубоко религиозный характер искусства Штейнберга — это не «иконопись», а живопись, близкая «катакомбным росписям первохристианских общин». Шифферс не случайно сравнил искусство Штейнберга с катакомбным, которое, как известно, использовало библейские символы (агнец, ковчег, виноградная лоза, рыбы и т.д.). Выдающийся иконовед, историк, богослов и иконописец Леонид Успенский писал:
«Нигде в катакомбах мы не находим следов образов документального, бытового или психологического содержания <…> Искусство это, однако, не было оторвано от жизни. Оно не только говорит на языке своей эпохи, но и тесно связано именно с этой эпохой».
То же самое можно сказать и о творчестве Штейнберга.
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Emmanuel Todd sur la Russie

Emmanuel Todd
OPINION
28.01.2015L’historien et sociologue français Emmanuel Todd il n’a jamais été prisonnier des idéologies, bien qu’il les ait minutieusement étudiées du point de vue scientifique. Auteur de nombreux livres et monographies, il a accepté de répondre aux questions de Rossiïskaïa gazeta.Le monde occidental est parti en guerre contre la Russie, l’accusant de tous les péchés capitaux et de mauvaises intentions. Qu’en pensez-vous?
Emmanuel Todd:
Avant les événements ukrainiens déjà, j’avais attiré l’attention sur cette tendance antirusse, manifestement planifiée, dans les médias occidentaux. Les premières attaques régulières contre Moscou ont porté sur le « rejet » des minorités sexuelles. Ensuite, de nombreux articles ont avancé que la politique de Poutine était « impossible à comprendre » et qu’il était « imprévisible ». Pour être franc, cela m’a beaucoup amusé. Car à mon avis, la ligne politique du gouvernement russe est au contraire très rationnelle et réfléchie. Les Russes sont fiers d’être Russes et s’ils disposent des moyens nécessaires, ils font tout pour éviter la cabale. Ainsi, le soutien affiché à la population russophone dans le sud-est de l’Ukraine s’inscrit parfaitement dans cette logique.
En ce qui concerne les préoccupations des Baltes ou des Polonais, persuadés que demain Moscou compte les engloutir, elles sont complètement infondées. Cela n’a absolument aucun sens. La Russie a déjà suffisamment de soucis pour aménager son vaste territoire.
Cela fait longtemps que vous vous intéressez à la Russie — essentiellement comme anthropologue et sociologue. En 1976 déjà, à l’âge de 25 ans, vous avez écrit un livre intitulé La Chute finale où vous évoquiez les causes susceptibles de désintégrer l’URSS. Ce livre, qui a fait beaucoup de bruit, n’a pas été pris au sérieux à l’époque. Quelle est votre vision de la Russie contemporaine?
Emmanuel Todd:
Si vous vous penchez sur l’histoire de la Russie, vous comprenez que son rôle dans les affaires mondiales — et en particulier européennes — a toujours été positif. La Russie a subi une humiliation dans les années 1990, juste après l’effondrement de l’URSS. L’attitude de l’Ouest fut alors insupportable et injuste mais en dépit de cela, la transition a pu se faire dans une certaine dignité. Aujourd’hui, ce pays a retrouvé sa place dans les affaires mondiales et a atteint un équilibre interne. Il a atteint une stabilité démographique et enregistre même une croissance de sa population plus élevée que dans le reste de l’Europe. L’espérance de vie augmente. A terme, le taux de mortalité infantile sera inférieur à celui des États-Unis selon les statistiques. Le fait que la Russie attire un flux d’immigrés en provenance des pays voisins montre qu’elle revêt pour eux un intérêt économique.
À mon avis, la Russie joue un rôle particulier dans les affaires internationales, dont elle a hérité de la Guerre froide, qui est d’assurer l’équilibre mondial. Grâce à son arsenal nucléaire, la Russie est aujourd’hui le seul pays capable de contenir les Américains. Sans elle, le monde aurait connu un sort catastrophique. Tous les libéraux occidentaux devraient l’applaudir: contrairement aux démocraties européennes, elle a accordé l’asile à Edward Snowden. Quel symbole explicite: la Russie, bastion des libertés dont les pays européens se veulent les porte-drapeaux.
En 2002 sortait votre livre Après l’Empire, où vous évoquez les causes de l’affaiblissement, lent mais sûr, des USA. Qu’en est-il aujourd’hui?
Emmanuel Todd:
En effet, j’ai écrit à l’époque que l’agressivité de l’Amérique n’était absolument pas une manifestation de sa puissance. Au contraire, elle cachait la faiblesse et la perte de son statut dans le monde. Ce qui s’est passé depuis a confirmé mes conclusions de l’époque. Et cela reste exact aujourd’hui également. Ne croyez pas que j’ai été motivé par un anti-américanisme quelconque. Pas du tout. Néanmoins, je constate que l’ »empire » américain est en phase de déclin. Et cela peut être vu particulièrement dans la manière dont les États-Unis, à chaque fois qu’ils perdent l’un de leurs alliés, prétendent que rien de significatif ne s’est produit. Prenez l’exemple de l’évolution des relations de Washington avec l’Arabie saoudite. Les échecs permanents des Etats-Unis au Moyen-Orient sont flagrants pour tout le monde, notamment à travers les derniers conflits en Irak et en Syrie. Et Riyad, qui était autrefois leur plus proche allié dans la région, est en fait sorti du contrôle américain, même si bien sûr personne ne l’admet. Même chose pour la Corée du Sud, qui s’éloigne des États-Unis pour coopérer de plus en plus activement avec la Chine. Le seul véritable allié loyal des Américains en Asie reste le Japon. Mais à cause de sa confrontation avec Pékin, ce pays ne sait plus où se mettre.
Et l’Europe?
La crise en Ukraine vue par les Européens
Emmanuel Todd:
Le processus est similaire en Europe. La principale évolution que le Vieux continent ait connue ces dernières années est la montée en puissance de l’Allemagne. Avant, je pensais que l’Europe allait continuer à se développer, tirée par la locomotive d’intégration Berlin-Paris. Mais les choses se sont passées autrement. Tout d’abord, l’Union européenne ne s’est pas transformée en union des nations « libres et égales », comme le rêvaient ses fondateurs. Elle a pris la forme d’une structure hiérarchique sous l’égide de l’Allemagne, qui a largement dépassé sur le plan économique tous les autres pays de l’UE. Par nature, les Allemands ne peuvent pas percevoir le monde autrement qu’à travers un prisme hiérarchique. Cette ascension de Berlin s’est accélérée notamment après la crise financière de 2008. Aujourd’hui, l’Europe est contrôlée par l’Allemagne. Les premiers signes d’une perte de contrôle sur Berlin par les Américains sont apparus au début de la guerre en Irak quand Paris, Moscou et Berlin, qui marchaient jusque-là dans le sillage des USA, s’y sont opposés. Ce fut une étape fondamentale.
Depuis, dans un domaine aussi crucial que l’économie internationale, l’Allemagne mène sa propre ligne pour défendre ses intérêts nationaux. Elle ne cède pas à la pression des Américains, qui croient que tout le monde devrait jouer selon leurs règles et insistent pour que les Allemands renoncent, par exemple, à leur politique d’austérité budgétaire. Cette ligne est imposée sous la pression de Berlin à l’ensemble de l’Union européenne, et les Etats-Unis ne peuvent rien y faire. Dans ce domaine, les Allemands n’accordent pas d’importance à l’avis des Américains. Nous pouvons aussi rappeler les récents scandales impliquant les écoutes téléphoniques, quand les Allemands – un cas sans précédent – ont expulsé le chef de la CIA à Berlin. Mais l’économie reste le plus important. Les Américains n’adoptent pas, dans ces circonstances, une attitude menaçante. Pas parce qu’ils ne veulent pas, mais parce qu’ils ne peuvent pas. En l’admettant tacitement, ils reconnaissent en quelque sorte que leur pouvoir touche à sa fin. Cela ne saute probablement pas aux yeux, mais c’est la réalité.
Néanmoins, certains pensent que les USA restent une puissance dirigeant les affaires mondiales, notamment européennes.
Emmanuel Todd:
Il y a l’ancien monde et le nouveau monde. L’ancien monde, c’est la vision héritée de l’époque de la Guerre froide. Elle reste bien ancrée dans la conscience des faucons américains, dans les pays baltes et en Pologne. Il est clair que l’expansion de l’OTAN vers l’Est après la chute du mur de Berlin est un exemple typique de l’inertie de la pensée dans l’esprit de la Guerre froide, peu importe les termes employés. Dans l’ancien monde, l’Allemagne jouait plutôt un rôle de modérateur, d’élément rationnel préconisant une solution pacifique aux problèmes et favorable au partenariat économique. Mais un nouveau monde est apparu et il n’est plus contrôlé par les Américains.
Après le mur de Berlin, le mur des sanctions
L’Europe a aujourd’hui sa propre dynamique. Elle n’a pas d’armée, mais elle est dirigée par l’Allemagne. Et tout se complique, car cette dernière est forte, mais elle est instable dans ses concepts géopolitiques. A travers l’histoire, le pendule géopolitique allemand a oscillé entre une approche raisonnable et des élans mégalomanes qui ont conduit, rappelons-le, à la Première Guerre mondiale. C’est la « dualité » de l’Allemagne. Par exemple, Bismarck cherchait la paix universelle et l’harmonie avec la Russie, alors que Guillaume II, dans l’esprit « l’Allemagne est au-dessus de tous », s’est brouillé avec tout le monde, à commencer par la Russie. Je crains que nous retrouvions aujourd’hui cette dualité. D’une part, l’ancien chancelier Schröder a prôné l’expansion des relations avec Moscou et il a maintenant beaucoup de partisans. D’autre part, on constate une position étonnamment ferme de Merkel dans les affaires ukrainiennes. L’agressivité du monde occidental envers la Russie ne s’explique donc pas uniquement par la pression des Etats-Unis.
En effet, tout le monde s’attendait à une médiation active de Berlin dans la crise ukrainienne, mais ce n’a pas été le cas.
Emmanuel Todd:
Il me semble que l’Allemagne s’engage de plus en plus dans une politique de force et d’expansion voilée. La réalité de l’Allemagne après la réunification est qu’elle a miné les structures étatiques fragiles en Europe. Rappelez-vous la défunte Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, et aujourd’hui il semble que ce soit le tour de l’Ukraine. Pour la plupart des Européens, l’Ukraine n’aucun intérêt particulier. Pas pour les Allemands. Depuis l’époque de la réunification, l’Allemagne a mis la main sur la quasi-totalité de l’ancien espace de domination soviétique et l’utilise à ses propres fins économiques et industrielles. En c’est, je pense, l’un des secrets de la réussite de l’économie allemande. Face à un grave problème démographique et un taux de fécondité faible, elle a besoin d’une main-d’œuvre qualifiée et bon marché. Donc, si vous restez dans cette logique, obtenir par exemple les deux tiers des travailleurs ukrainiens est une opération très bénéfique pour Berlin.
D’ailleurs, le 23 août, Angela Merkel a été la seule des chefs d’Etats de l’UE à se rendre en visite à Kiev à l’occasion de la célébration de l’indépendance de l’Ukraine.
Emmanuel Todd:
D’après moi, c’était un événement marquant. Et je pense que Moscou l’a également remarqué.
Pourquoi, d’après vous, les États-Unis montrent-ils un tel zèle dans les affaires ukrainiennes?
Emmanuel Todd:
Parce que leur stratégie vise à affaiblir la Russie. En l’occurrence par la crise ukrainienne. Mais n’oublions pas qui l’a provoquée. Après tout, le point de départ était la proposition de l’UE de conclure un accord d’association avec Kiev. Puis l’Union européenne a soutenu le Maïdan conduisant au coup d’Etat, qui s’est déroulé avec le consentement silencieux des capitales européennes. Quand les événements en Crimée se sont produits, les Américains ne pouvaient pas rester à l’écart, au risque de « perdre la face ». Les « faucons », partisans des idées de la Guerre froide, sont alors passés au premier plan pour définir la politique américaine vis-à-vis de la Russie. Je ne pense pas que les Américains souhaitent l’exacerbation de ces conflits, mais nous devons suivre de près jusqu’où pourrait aller leur désir de « sauver la face ».
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Du nationalisme néfaste (Nikolaï Berdiaev)
« Ошибочно отождествлять национализм с патриотизмом и обвинять противников национализма в отсутствии патриотизма, в равнодушии к своей родине и своему народу. Национализм не есть только естественная и элементарная любовь к своей родине и своему народу, сознание единства исторической судьбы. Национализм есть прикрытая форма эгоцентризма, гордости и само-пороком для отдельного человека, признается добродетелью для мнения, чванства и бахвальства. Все, что признается грехом и национального коллектива. Национализм пользуется элементарными инстинктами, но он есть уже рационализация, есть целая идеологическая доктрина. Средневековье не знало национализма, он есть порождение веков нового времени. В конце концов национализм стал возможен вследствие ослабления веры в Бога. Нужно различать нацию и народ. По-русски это различие можно выразить, употребив один раз иностранное слово. По-французски и по-немецки делают различие между nation и people, Nation и Volk. Народ есть природная и историческая общность, в которой осуществляется судьба человеческой личности. Существование народа основано на общем труде и на исторической преемственности. Нация же есть продукт рационализации, это отвлеченная категория и она связана с государством. Во Франции национализм очень связан с французской революцией, с идеей суверенитета нации. Народ не есть суверен и его природа человеческая, а не этатическая. Нациясвязана с волей к экспансии и к власти, к могуществу в мире, что совсем не обязательно свойственно народу. Национальное процветание может быть народным захирением. Отвлеченность нации делает ее безличным орудием могущества, превращает человеческие поколения в средства. Нация лишена оригинальности, своеобразия народной жизни. Современный национализм неразрывно связан с культом могущества государства, он этатачен и милитаристичен и потому лишен всякой национальной оригинальности, употребляя слово «национальный» в смысле «народный». Всe националисты современного мира как две капли воды походят друг на друга и хотят одного и того же. Отождествляя национальную волю и национальную миссию с ростом могущества государства, с культом силы и насилия, с техническим вооружением, с жаждой войны в господства над другими народами, современный национализм приобретает совершенно безличный интернациональный характер. Ничего национального нет в технике, в вооружениях, в спорте, в организации полиции. Все это одинаково у всех народов. Пушки и авионы находят во всех странах, как Гепеу и Гестапо. Народы различаются между собой своей культурой, своим творчеством и это не смотря на то, что культура имеет универсальные основы. Каждый народ имеет свою музыку души, свою проблематику мысли. Но культурой современный национализм не интересуется, он подвергает культуру и ее творцов гонению.
Бердяев Н.А., « О современном национализме », Учёные записки, Париж, 1938, c. 234-235
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De la Russie et des États-Unis
Ivan Blot
L’hystérie est une maladie mentale. Mais au sens large, elle désigne un comportement affectif excessif et irrationnel, rationnalisé après coup, souvent avec une justification morale, et reflétant en réalité un égo boursouflé par l’orgueil. Ce comportement peut être individuel mais aussi être partagé par un groupe humain solidaire, comme un gouvernement.
L’observation clinique du comportement américain depuis la fin de la guerre froide conduit à ce diagnostic : une partie de l’élite américaine est atteinte d’un syndrome d’hystérie anti-russe inquiétant. En effet, cette hystérie est un danger pour la paix dans le monde, et représente aussi une dérive préoccupante pour les Etats-Unis eux-mêmes qui voit leur image se dégrader dans le monde, ce qui entraine un affaiblissement objectif de leur rôle mondial. Une analyse psychologique peut éclairer le phénomène et aider à le contenir.
Nous pouvons utiliser les analyses exceptionnelles du grand auteur russe Dostoïevski. Celui-ci, dans les » Frères Karamazov « , consacre sept chapitres aux » hystéries « . Il montre que celles-ci sont fréquentes dans l’espèce humaine et se rencontrent dans tous les milieux. Il décrit l’hystérie du Père Féraponte qui donne des leçons d’ascétisme et prétend converser avec le saint Esprit. Il conclut que ce moine est méchant et orgueilleux. Il étudie ensuite l’hystérie chez le père Karamazov, méchant et cupide. Puis, l’hystérie chez des petits enfants qui se battent à coups de pierre, tous contre un seul. Puis, il étudie des cas d’hystéries amoureuses où l’orgueil joue aussi un grand rôle, et enfin, l’hystérie d’un capitaine chassé de l’armée, humilié par sa pauvreté mais homme d’honneur.
Si l’on recherche les quatre causes de l’hystérie selon le schéma d’Aristote, on constate que l’hystérie au sens large, qui est celle étudiée par le romancier, est un trait de caractère et non une maladie, est due à un débordement d’énergie. C’est la cause matérielle de l’hystérie. Les cerveaux reptiliens et mammifères (instinctif et affectif) ne sont plus sous le contrôle du cerveau rationnel.
L’hystérie va conduire le sujet à s’appuyer sur des prétextes moralisateurs (cause formelle d’Aristote) qui justifient son agressivité contre son entourage, typique du père Féraponte. L’hystérique ne cesse de raisonner et se prétend rationnel pour justifier sa colère. En réalité, pour Dostoïevski, l’hystérie est liée à l’orgueil (cause motrice) qui vient d’une boursouflure de l’égo dans un milieu social qui a renié Dieu (cause finale d’Aristote). Les gens qui ont un égo démesuré sont portés à l’hystérie. Dans les cas les plus graves, l’hystérie peut devenir meurtrière. Elle devient alors criminelle comme l’hystérie antijuive d’Adolf Hitler.
Si l’on analyse les déclarations des dirigeants occidentaux, notamment américains, ou de l’OTAN, comme celles de l’ancien secrétaire général Rasmussen, on est inquiet de constater qu’il s’agit bien souvent de réactions hystériques, dès qu’on aborde le sujet de la Russie. Celle-ci serait agressive, non démocratique, sous-développée, méritant des punitions sévères. Ces accusations ne cadrent nullement avec les faits, mais satisfont les pulsions agressives et égotiques de la volonté de puissance des acteurs.
Ceux-ci affirmeront que la Russie serait agressive parce qu’elle augmente son budget militaire : que dire des Etats-Unis qui à eux seuls, représentent 40% du total des dépenses militaires de la planète et qui possèdent des bases sur tous les continents, pour soutenir les guerres diverses qu’elles ne cessent de lancer (l’Irak et l’Afghanistan étant des modèles à cet égard car elles n’ont rien de défensif) ?
La Russie serait non démocratique mais l’Arabie Saoudite, alliée des Etats-Unis, qui est une dictature islamiste autoritaire n’a pas droit à ce qualificatif. Par ailleurs, le fait que 80% de la population soutienne le président Poutine, régulièrement élu, ne trouble pas nos censeurs. Mais l’Arabie est considérée comme une amie, et la Russie est désignée comme ennemie. Donc l’accusation de ne pas être une démocratie n’est pas opératoire pour l’Arabie saoudite !
On accuse aussi la Russie d’avoir annexé la Crimée. Que le peuple de Crimée ait souhaité cette annexion, que son parlement, puis le peuple consulté par référendum l’ait approuvé, ne compte pour rien. Que la France ait annexé Mayotte, référendum à l’appui, et soit condamnée par l’ONU chaque année ne compte pas. C’est encore le double standard. La France ne concurrence pas les Etats-Unis, on ne la craint pas, donc on la laisse tranquille.
La Russie serait sous-développée : ce serait un pays archaïque, hostile aux homosexuels, traditionnaliste, qui ne sait produire que du pétrole et du gaz. La Russie serait d’ailleurs en voie de disparition démographique. Il faut donc la punir pour la contraindre à se moderniser. Peu importe que la Russie soit la seule capable de transporter des hommes dans l’espace vers la station orbitale, peu importe que sa loi contre la propagande homosexuelle n’a pour but que de protéger les mineurs, peu importe que 75% de son PIB vienne d’autres activités que l’exploitation des hydrocarbures, peu importe que la démographie russe se soit redressée depuis trois ans, les faits n’ont aucun intérêt pour l’hystérique. Il est ivre d’idéologie. Il est difficile d’échanger des arguments rationnels avec un ivrogne. C’est ce que fait pourtant avec beaucoup de patience la diplomatie russe, qui ignore les provocations et essaye de faire prévaloir une approche rationnelle et sobre de la situation internationale, que ce soit en Ukraine, en Syrie, ou ailleurs.
L’hystérique ne cesse pourtant de raisonner : car la raison, comme dit Dostoïevski, est aussi une » crapule » : il veut dire par là qu’elle est toujours appelée à la rescousse pour défendre de mauvais instincts. Le rôle de l’idéologie raisonnante est toujours de trouver de bonnes raisons pour défendre de mauvais instincts et de mauvais affects.
Il faut enfin punir la Russie : cela résulte d’un comportement typiquement hystérique décrit par Dostoïevski chez de nombreux personnages, le père Féraponte ou les gamins déchainés contre un des leurs. Il faut diaboliser l’adversaire (le moine Féraponte accuse les autres moines d’être entourés de petits diables). Il faut le frapper pour se venger : c’est ce qui se passe à l’école dans les cours de récréation.
Soit ! Direz-vous. C’est un comportement infantile mais l’adulte peut y échapper. Le psychologue Dostoïevski montre, hélas, que non. L’adulte a des sentiments et des instincts qu’il a du mal à contrôler, surtout s’il n’a plus l’aide de la religion. Beaucoup de dirigeants de l’Occident moderne sont animés par la haine du christianisme, et exigent au minimum sa marginalisation. Ils croient que la » raison » seule commande aux instincts et aux sentiments bien que l’histoire tragique de l’humanité a montré souvent l’inverse.
Comment résister à un partenaire diplomatique hystérique ? Il faut de la patience car l’hystérie consomme beaucoup d’énergie et n’est donc pas éternelle. Il faut associer la raison aux valeurs traditionnelles qui permettent de rechercher le bien commun. Il faut garder confiance (la foi est une forme sacrée de la confiance, ce n’est pas un » savoir » au sens scientifique). Il faut garder l’espérance car l’histoire montre aussi que » le pire n’est jamais sûr « . Il faut enfin avoir de la charité, surtout ne pas juger l’autre du haut d’un tribunal créé pour les besoins de la cause, donc ne pas copier le comportement arrogant de la puissance dominante. Enfin, il faut se garder du mensonge le plus possible, du style de celui du ministre américain Colin Powell expliquant que l’Irak a des armes de destruction massive et qu’une guerre préventive est nécessaire contre ce pays.
Au fonds, sans se faire d’illusions et sans » prendre les canards sauvages pour des enfants du bon Dieu « , comme disait De Gaulle, il faut s’imposer une tenue morale exemplaire conforme aux valeurs de notre vieille civilisation chrétienne humaniste. C’est exactement ce que font avec talent le président de la Russie et son ministre des affaires étrangères.
Il faut aussi faire confiance à plus long terme dans les peuples. Aux Etats-Unis, 50% du peuple se montre aujourd’hui hostile à l’aventurisme en matière de politique extérieure. L’hystérie règne dans des milieux élitistes, ivres de puissance depuis l’effondrement de l’URSS, en proie à ce que les Grecs appelaient l’hybris (l’excès). Or l’hybris se heurte à l’ordre du monde et se retourne toujours un jour contre ceux qui en sont la proie. On peut trop boire et devenir ivre. L’ivresse ne se limite pas à l’alcoolisme. On peut être ivre d’idéologie, en général par orgueil. Mais l’histoire montre que cette ivresse se calme d’elle-même ou qu’elle est vaincue par sa propre irrationalité.
Les hommes qui poussent l’Occident à la russophobie ne » savent pas ce qu’ils font » et jouent avec le feu des forces de la mort. De Gaulle a dit : les puissances qui misent sur la pourriture périront car leur propre pourriture se retournera contre eux. Le propos est sévère mais réaliste.
Prenons l’hystérie pour ce qu’elle est en lui opposant le droit et la sagesse. L’histoire montre que c’est le meilleur pari. Le malheur en Occident est le déclin de la culture historique chez certains dirigeants. Celui qui ignore l’histoire répétera les fautes du passé. Ainsi, Hitler voulu copier Napoléon. En s’attaquant à la Russie, il a signé son propre arrêt de mort. L’intérêt du monde est d’accorder l’Europe et la Russie. L’Amérique a peur d’un tel accord mais il est inéluctable. La peur mène à l’hystérie. La connaissance de l’histoire conduit au retour à la sagesse ! Sophocle le tragique a écrit que l’homme apprend par la souffrance : essayons cette fois de lui donner tort !

