Catégorie : De l’art russe

  • Sergueï Diaghilev « Mikhaïl Abramovitch Morozov », 1903

    1903

    Sergueï Diaghilev

    « Mikhaïl Abramovitch Morozov »[1]

     

    Les collections et les collectionneurs sont rares en Russie. Ces dernières années, sous l’influence de l’activité artistique de Pavel Mikhaïlovitch Trétiakov, ont commencé à se manifester dans la classe marchande moscovite éclairée d’authentiques amateurs d’art et, en plus, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, des amateurs de l’art ultra-contemporain le plus avant-gardiste (pérédovoyé).

    Mikhaïl Abramovitch Morozov qui vient de mourir était un tel amateur.  Sa collection, constituée en quelque cinq années, était complétée chaque année par des oeuvres d’art emmenées de l’étranger et achetées en Russie. Mikhaïl Abramovitch est mort jeune, il n’avait pas 35 ans[2]. On peut imaginer quelle galerie serait devenue sa collection, si la mort n’avait interrompu ces débuts prometteurs.

    La collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov est extrêmement variée, elle contient beaucoup de tableaux russes de premier ordre, à commencer par l’excellent portrait de Borissov-Moussatov jusqu’aux travaux de tous nos contemporains de talent, comme Sourikov, Vasnetsov, Sérov, Korovine, Vinogradov, Ivanov et d’autres.

    Mais ce qui enthousiasmait Mikhaïl Abramovitch ces derniers temps, c’était la collection des écoles étrangères contemporaines, surtout françaises. Il avait importé d’excellents Degas, Renoir, Manet, Monet et, depuis cette année [1903] il était devenu le seul propriétaire en Russie des oeuvres de tels maîtres comme Bonnard, Vuillard, Denis, Gauguin et autres, dont les tableaux, même à Paris, n’ont pas encore trouvé une appréciation digne d’eux.

    Entre autres toiles, Mikhaïl Abramovitch a acquis la célèbre Féerie intime* de Besnard qui a fait tant de bruit à Paris, et il a aussi acheté une des premières oeuvres d’Anglade quand personne encore ne parlait de cet artiste, aujourd’hui à la mode.

    Tout cela témoigne du fait que Mikhaïl Abramovitch Morozov manifestait un grand amour et une fine sensibilité pour sa tâche de collectionneur.

    Comment ne pas regretter que de telles personnes, qui étaient si profondément plongées dans la vie, qui l’aimaient et la comprenaient, sortent de ses rangs. Ils nous manquent beaucoup. Il paraissait qu’ils étaient spécialement créés pour la vie et devaient y séjourner jusqu’à que ne s’éteigne en eux la réserve  de cette énergie vitale qu’ils avaient visiblement en surabondance.

    Mikhaïl Abramovitch Morozov était une figure extrêmement typique ; il y avait dans toute son apparence quelque chose de spécifique et en même temps d’inséparable de Moscou; il était une parcelle éclatante du mode de vie moscovite, un soupçon extravagante, impétueuse, mais expressive et remarquable. Il nous manque, je le répète, on se souvient de lui souvent avec tristesse et je suis  sûr  que la majorité des artistes moscovites et des amateurs des arts et du théâtre n’oublieront pas de sitôt sa figure joviale originale, si justement ébauchée dans le portrait qui nous est laissé de Sérov, peint presque la veille du décès précoce et inattendu de Mikhaïl Abramovitch Morozov.

    [1] Revue Mir iskousstva,  1903, N° 9, p. 141

    [2]  Mikhaïl Morozov était né en 1870.

  • 1895 MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

     

    1895

    MIKHAÏL YOURIEV   (Mikhaïl Abramovitch Morozov)

    <Réflexions sur deux expositions des Ambulants à Moscou>[1]

    [Il y a à Moscou 2 expositions, une des Pétersbourgeois, une autre des Moscovites]

    « Il est difficile d’imaginer des expositions plus différentes.

    Chez les ‘Pétersbourgeois’ tout est propre et décent : les salles spacieuses du Musée Historique, un catalogue – petit livre sur papier fin, des tiroirs pour conserver les cadres, des panneaux décoratifs, des couleurs tranquilles, des figures dans des poses figées, des sujets clairs, connus de tous.

    Chez les ‘Moscovites’ tout est fougueux et…assez inepte : pour aller d’une première salle dans la deuxième, il faut passer par un escalier glacial, le catalogue, bien qu’il soit édité en carton avec une vignette du peintre Simov, se distingue par des négligences étonnantes [Suit une énumération de noms d’artistes dont l’orthographe n’est pas respectée]. Les cadres de quelques tableaux sont en bois, les couleurs sont si barbares que je refuse carrément de les comprendre (par exemple, une étude des boulevards parisiens de K.A. Korovine); les sujets sont tout simplement incompréhensibles (Veuillez deviner le sujet du tableau de Mr Malioutine Curiosité)…

    D’ailleurs ces expositions ont un caractère commun : l’inculture des oeuvres qui y sont montrées. En effet, la majorité des tableaux exposés pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. ». (p. 179-180)

    « J’aime deux tableaux de Konstantine Alexéïévitch Korovine, Étude et Idylle septentrionale (Je refuse catégoriquement de comprendre Les boulevards parisiens de cet artiste). Je me souviens depuis déjà longtemps des tableaux de Korovine et il est toujours resté pour moi une énigme. Il possède la sensibilité des tons et du coloris, mais il est totalement privé de toute compréhension du dessin : il ne le ‘sent’ pas. Et alors, au lieu d’apprendre à bien dessiner, il néglige totalement le dessin et peint largement, en coups de pinceaux, sans du tout comprendre que l’on ne peut seulement peindre ainsi que si l’on connaît le dessin jusqu’à la virtuosité.

    Un chef d’orchestre expérimenté peut retarder le tempo, mais l’élève ne peut pas le faire s’il ne sent pas du tout la mesure. Et, comme élève, M. Korovine, est tantôt terriblement timide (par exemple, dans les coups de pinceau, tantôt incroyablement audacieux (par exemple, dans la robe et les cheveux de la figure féminine de cette même Étude). Quand il est audacieux, ses coups de pinceau sautent en faisant des zigzags et des virgules. M. Korovine, à ce qu’il me semble, ne comprend pas du tout que les coups de pinceau doivent avoir un caractère précis, selon qu’ils représentent : une robe, un visage, de la soie ou de la laine. Par exemple, si l’artiste veut peindre une robe, ses coups de pinceau doivent rendre le caractère des plis que prend le tissu. Mais où donc peut comprendre cela un homme qui ne sent pas du tout le dessin ! Mais, malgré tout, les tableaux de Konstantine Korovine me plaisent. Son Étude est peinte dans un ton chaud plaisant, légèrement marron. L’Idylle septentrionale éclate du rapport extrêmement joli d’un vert mat avec les robes rouges des paysannes. Mais le sujet de l’Idylle est totalement absurde (un berger est couché sur l’herbe et devant lui se tiennent des figures féminines mal dessinées) et il y a là vraiment trop d’imitation des Français contemporains ». (p. 188-189)

    « Nous vivons une époque très intéressante. La foule grise, ordinaire, a relevé la tête et s’est mise à déclarer ses exigences et désirs. Cela s’est manifesté en tout : dans la littérature, le théâtre, la science et la peinture. En particulier dans la peinture. Il n’y a là, bien entendu, rien de mal. Mais c’est que la foule russe est extrêmement non cultivée et peu développée précisément du côté artistique. Nous n’avons pas, par exemple, chez nous à Moscou de tableaux de maîtres anciens, beaucoup de galeries d’art sont peu accessibles, il n’y a pas à la vente d’éditions d’art bon marché. En outre, la foule a commencé à vivre depuis peu : maintenant personne ne reçoit l’éducation artistique qui était donnée dans les vieilles familles nobles. D’où alors, en vérité, peut-on acquérir une éducation artistique? Et en même temps, je le répète, la foule est devenue aujourd’hui une dirigeante sur le marché de l’art : on peint beaucoup de tableaux, mais les véritables connaisseurs achètent si peu que chacun qui a cent roubles de trop est déjà un acheteur, pose ses exigences, critique, choisit. Et d’ailleurs ces petits acheteurs à cent roubles sont des milliers, des dizaines de milliers et on comprend que MM. les artistes penchent de leur côté et se mettent à faire la marchandise pour laquelle il y a de la demande ». (p. 191-192)

    [Analysant le tableau du peintre Liev Lagorio La bonace, Mikhaïl Abramovitch Morozov écrit] :

    « Y sont représentés deux dauphins suspendus en l’air. L’artiste voulait visiblement représenter le saut. La question est : est-ce que la peinture peut ou non représenter le mouvement ? C’est une question ancienne. Maintenant, comme je l’ai déjà mentionné, la mode est à la mode prétendue tendance individualiste en art, l’aspiration à rendre son impression individuelle a commencé à prévaloir. C’est pourquoi on représente, par exemple, une roue en rotation, non avec ses rayons, mais sans eux, parce que l’oeil de l’homme, lors de la rotation d’une roue, ne distingue jamais ses rayons. Du point de vue de l’impressionnalisme [sic!] un dauphin, suspendu en l’air est une absurdité parce que l’on ne peut le voir dans cette pose. Du point de vue de la théorie de l’art, c’est aussi une sottise parce que déjà le vieux Lessing disait que représenter le mouvement (en l’occurrence – un saut) n’est pas dans les forces de la peinture. Ce dauphin suspendu dans l’air, c’est simplement le résultat de la volonté de complaire aux goûts du public ». (p. 194-195)

    « Le temps est passé à présent pour la tendance petite-bourgeoise engagée. On en a assez des vieux thèmes, mais rien ne surnage de nouveau à la surface de la vie et comme résultat – une terrible pauvreté de contenu dans les tableaux présentés à la XXIIe exposition ambulante. Et grâce à cette absence de thèmes les défauts techniques deviennent encore plus évidents – un coloris terne, un dessin incorrect, une ignorance de l’anatomie et même du mauvais goût quasi involontaire de beaucoup des oeuvres exposées.

    À dire vrai, la peinture russe, ces dernières années, a baissé du point de vue technique. L’Académie, Rome, la copie des classiques, le mécénat éclairé de la noblesse, en un mot tout ce que, selon Vassili Stassov, on était habitué de considérer comme un ‘frein’ de l’art russe, maintenait à une hauteur européenne la peinture russe. Le Serpent d’airain de Bruni, Le Dernier jour de Pompéi de Brioullov, tout cela, c’étaient de leur temps des oeuvres européennes. Et maintenant. quand dans son histoire des art, parue il y a deux ans, Richard Muther dit que l’art russe ne participe pas encore au courant artistique européen et appelle la peinture russe ‘une âme morte’, – que peut-on vraiment dire, que peut-on répliquer ? ». (p. 197-198)

    « L’influence française est visible sur le tableau de Korovine Carmencita. Il est peint dans des tons marron très agréables et peints pas mal du tout. Une Espagnole est représentée, maigre, avec des traits aigus, sans buste – tout cela est très juste et caractéristique d’une Espagnole. Le vin d’une couleur dense jaune a aussi beaucoup de style. Pour tout dire, c’est une chose fort aimable. L’influence de Paris qui se fait sentir dans les derniers travaux de Korovine a donné en l’occurrence des résultats bénéfiques ». (p. 202)

    « Il faut imiter les Français avec beaucoup de précaution : la vie artistique est si vigoureuse et abrupte là-bas que, on le comprend, elle rejette à la surface beaucoup de choses laides et maladives ». (p. 204)

    « La vieille école se divisait en deux courants : celui de Savrassov et de Vassiliev (états d’âmes et poésie), et celui de Chichkine (vérité et exactitude du rendu de la nature, je voudrais dire ‘géographique’). Maintenant la peinture paysagiste russe a pris une autre direction. C’est celle de l’impressionnalisme [sic!], dans un sens beaucoup plus large que ce mot est compris habituellement : l’artiste vis à rendre son impression, sans se soucier le moins du monde de savoir si les autres partagent ou non cette impression. Si une chose quelconque produit une impression sur l’artiste, il représente seulement cette chose sans se préoccuper d’autre chose. Je le répète, les années 1890 de notre siècle sont marquées partout par la manifestation éclatante et tranchée des goûts personnels, des besoins personnels. Cette nouvelle tendance dans la peinture est encore très jeune et se signale encore par beaucoup de défauts techniques même si,  malgré tout, quelque chose de frais et de talentueux perce par moments. Il faut reconnaître que presque tous les tableaux sont analphabètes du point de vue européen : le caractère du feuillage n’est pas rendu dans les arbres, le premier plan n’est pas lié au fond etc. Mais je ne vais pas parler de cela : je vais noter ce qui est bien et indiquer seulement les défauts vraiment impardonnables ». (p. 212-213)

    [Mikhaïl Morozov trouve les oeuvres de Viktor Vasnetsov bonnes :], « surtout son Lointain est intéressant : il y a une foule de défauts, le tableau n’est presque pas terminé, mais malgré tout, quelle oeuvre jolie et charmante, comme on sent en elle l’amour de la nature. La Colline de Péroune à Kiev est aussi bonne, quel ciel intéressant et comme le lointain est peint pitoyablement et négligemment ! D’ailleurs la négligence est le propre de presque tous les paysages des artistes russe. Mr Sérov, dans son paysage En Crimée a présenté dans le lointain un boeuf si noir qu’il ne saurait l’être à proximité. Dans Sur le lac de Lévitane, les arbres sont tout à fait enfantins, la laiche est faite avec un seul ton et d’égale grandeur devant et plus loin, c’est pourquoi la surface de l’eau ne s’éloigne pas du tout; dans Les ombres du soir, le premier plan est plus faible que le plus lointain. D’ailleurs je n’insiste pas particulièrement sur les défauts : ces deux tableaux  sont totalement insignifiants quant à leur contenu. En revanche, dans le tableau Au-dessus du repos éternel il y a des contenus  pour deux tableaux; à cause de cela le tableau ne produit pas d’impression harmonieuse et stricte. Il est exécuté très malencontreusement : la terre paraît être découpée et collée sur l’eau, la nuée n’a pas son reflet dans la rivière. L’étude de Lévitane Venise n’est pas mal du tout : dans l’eau il y a de l’humidité et du mouvement ». (p. 214-215)

    « Chez nous, l’artiste est hébété à force de coups et harassé : l’absence de sécurité matérielle des artistes, le bas niveau de l’éducation se font sentir en tout. Maintenant à Moscou, par exemple, se tient un Congrès d’artistes et presque personne parmi les artistes n’y intervient.

    Oui, parmi les artistes russes il y a peu de personnes cultivées! Et donc où pourraient-ils peindre, par exemple, des tableaux historiques? ». (p. 220)

    « Quelqu’un a dit qu’au bout de trente-trois ans une génération remplace une autre : à présent est arrivé le moment de cette rupture. On voit cela particulièrement en Europe occidentale : vous savez certainement combien ont changé Berlin, Paris, Rome pendant ces trois-quatre dernières années. Ce changement se produit aussi chez nous, – bien entendu avec des inflexions originales. Nous restons encore en retard dans beaucoup de choses et beaucoup de choses ont disparu chez nous, sans avoir réussi à s’épanouir comme il l’aurait fallu et, entre parenthèses, de profondes racines ont pris pied comme en Occident. Je pense toujours, par exemple, à l’avenir de notre bourgeoisie.

    Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle de politique. Auparavant, elle avait peur du commissaire de police, elle appelait une bouteille ‘un flaconnet’, au lieu de ‘sers-moi’ elle disait – ‘verse’ et elle mettait la lettre ‘iat’[2] là où elle ne devait pas être. Maintenant on parle grosso modo correctement, même si on utilise des expressions du genre ‘j’étais dans la fatigue’ et on a un diplôme universitaire. Maintenant la bourgeoisie ne craint personne, seulement que la princesse Sourded’oreille ne l’invite à un bal et que ne vienne lors d’un dîner d’invitation un aide de camp connu [p. 238] Avant, la bourgeoisie considérait le champagne comme la boisson suprême, maintenant c’est le Mouton Rothschild 1868. Avant, les femmes étaient soumises, maintenant elles flirtent éperdument. Avant, dans les magasins d’un bazar se faisaient des transactions sur la seule parole que personne ne se serait aventuré de violer, ne serait-ce que parce que cela menaçait de ruine, et maintenant, la parole des marchands a perdu sa valeur. Tout doit être écrit et obligatoirement à l’encre, comme cela est exigé par la loi.

    Lors du dîner des membres du premier Congrès artistique, les Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], N° 115 de 1894, N.V. Bassine a déclaré que ‘Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov[3] a mérité d’être remercié, ne serait-ce que parce qu’il a reconnu valides les plus-values portées au crayon, des sommes qui lui ont été léguées par son père. Et qu’est-ce qu’il en serait si la volonté du défunt avait été exprimée oralement ? Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov l’aurait bien entendu exécutée, mais n’est-il pas vrai qu’alors on l’aurait considéré comme un héros. Comme sont brouillées maintenant les conceptions morales fondamentales ! Je vous assure, c’était mieux dans l’ancien temps ! Mais les pères ont terminé leur carrière et maintenant la place appartient aux fils. Parfois les fils disent beaucoup de choses, mais chez nous, à Moscou, dans la classe des marchands, les fils [p. 239] sont pires que leurs pères. ‘Les pères’ qu’a représentés Ostrovski portaient de longues barbes, mais ils comprenaient malgré tout qu’il y avait des professions plus hautes que le courtage ‘du coton et du thé’, que le bonheur consistait non seulement en ce que la fabrique apportât des dividendes de trois millions et que Khristofor du ‘Strielna’[4] s’incline jusqu’à la ceinture, tandis que les tsiganes chantent, cela va de soi, à leur santé.

    Dans une revue des années 1870 était énoncée une idée, à première vue très juste : quelqu’un        s’était plein de la décadence de la littérature- ‘Attendez’, disait la revue, ‘nous aurons encore des Pouchkine et des Lermontov et apparaîtront de jeunes Tolstoï et Tourguéniev. Maintenant ce sont les roturiers qui écrivent : ils ne pouvaient recevoir une éducation     dans les endroits où elle était pour les écrivains-nobles. Mais notre bourgeoisie croît, donne de l’éducation à ses enfants et si apparaissent parmi ces enfants des personnes de  talent, alors ils déploieront leurs aptitudes naturelles, l’accalmie passagère dans la littérature disparaîtra et sa période d’or (plus exactement, d’argent) arrivera.

    Cette pensée a été dite souvent et maintenant elle est exprimée également. Dans le numéro d’avril de Artist [L’Artiste], M. Baltanov dit, à propos des oeuvres d’Ostrovski écrites après la réforme[5] [p. 240] : dans le milieu des marchands qui se tiennent proches de la masse populaire sont nés des aspirations à l’éducation, le sens de l’égalité et de la dignité personnelle et avec elle est stimulée l’énergie dans la défense de ses droits. Le tableau donne l’impression des premiers journées printanières qui suivent un long hiver rigoureux : la pression des eaux printanières a fait déjà se casser la glace de la rivière, de dessous la neige perce par ci par là une tendre herbette verte. Ostrovski aimait ces choses là il y a environ quinze ans – mais maintenant, semble-t-il, il est temps que ce soit l’été, alors que, entre parenthèses, nous avons un automne jaune pleureur. Il est vrai que l’éducation a pénétré dans la bourgeoisie, les jeunes gens de la classe marchande ont beaucoup de connaissances (à l’exclusion de la familiarité avec les littératures et les langues étrangères : M. Boborykine, en représentant son Koumatchov[6] parlant bien l’anglais et le français, a fait une grande erreur sur les moeurs et les usages).

    Mais que donne donc notre bourgeoisie sur n’importe quel domaine intellectuel ? Je puis m’accommoder du fait que Pouchkine ait grandi sur les redevances de la taille dans le gouvernement de Pskov, mais qu’est-ce qui m’accommodera avec les divers aspects sombres, admis par tous, admis par tous, de l’ordre capitaliste ? [p. 241] Je ne parle pas de la seule littérature, bien qu’en elle se reflètent la vie et l’état d’esprit de la société. Le noble, bien qu’il prît la taille et profitât de la corvée, était reconnu malgré tout comme une part de ce tout énorme qui a nom Russie. Absorbant l’argent qu’il en tirait, il était malgré tout utile à l’État, ne serait-ce que parce que, en servant, il était toujours prêt à perdre sa vie pour elle. Mais cela paraissait insuffisant à beaucoup et ces nobles en souffraient et se repentaient : la ligne des nobles repentants commence chez nous avec Radichtchev.

    Parmi les partisans de la bourgeoisie contemporaine, il semble que l’on ne voit pas de repentants. Au contraire, ils trouvent qu’il leur est encore peu donné : quand ils ont la possibilité de parler, ils ne parlent que de leur propre profit, de leur propre intérêt. À l’automne de l’année passée a résonné le discours du président du comité de la foire, Savva Timofiéïévitch Morozov. Il parlait devant le ministre, devant la Russie et que demandait-il ? Que l’on fasse attention et favorise – sans doute pensez-vous – l’industrie ? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite, il n’y aura jamais de ministre ! [p. 242] Et, je le répète, ce sont tous des ‘fils’ qui ont été dans les universités et ont voyagé à l’étranger ».

    « Se procurer de l’argent d’où qu’il vienne – voilà la seule chose bonne et respectable et cela ne vaut pas la peine de dire quel était cet argent : l’argent n’a aucune odeur. Et en ayant de l’argent on peut tout faire : construire des maisons avec trois mille ampoules électriques, offrir aux femmes entretenue des diamants de la taille d’une noix, avoir comme connaissances cinq descendants de Riourik[7], dépasser tout le monde sur sa paire de chevaux moreaux dans le Parc Pétrovski et remplir sa salle à manger de l’odeur épicée, spécifique des mets de prix, de cette odeur qui irrite M. Boborykine à un point tel qu’il nous en parle à plusieurs reprises dans son nouveau roman ». (p. 244-245)

     

    [1] Extraits de la seconde partie du livre de Mikhaïl Youriev (Mikhaïl Morozov), Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895

    [2]14 Le « iat’ » est une ancienne lettre de l’alphabet cyrillique; elle n’est plus utilisée que dans la langue d’église. Elle fut supprimée de l’alphabet cyrillique russe lors de la réforme orthographique de 1918, au prétexte d’un double emploi avec la lettre е (« ié »).

    [3]  Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov (1857-1896), peintre, fils de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov, collectionneur, neveu du fondateur de la Galerie Trétiakov, Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov.

    [4]  Khristofor était le chef d’un choeur tsigane dans le restaurant « Strielna » à Moscou.

    [5]  Il s’agit de la « Réforme paysanne » du tsar Alexandre II qui a aboli le servage en 1861.

    [6] Il s’agit du personnage d’un marchand dans le roman de Boborykine Péréval [Le passage] (1894)

    [7]  Prince varègue de la Rous’ de Kiev au IXe siècle, fondateur de la première dynastie russienne régnante.

  • SUR LA CONSTELLATION MOROZOV

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    SUR LA CONSTELLATION MOROZOV

    La montée fulgurante du capitalisme en Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle est aujourd’hui bien connue. Et l’on sait le rôle qui a joué la classe marchande, le koupietchestvo, en particulier dans le domaine de l’art[1]. En trois générations cette nouvelle bourgeoisie moscovite est devenue économiquement dominante et s’est peu à peu substituée à la noblesse séculaire qui vivait principalement dans la jeune capitale Saint-Pétersbourg. Anton Tchekhov a décrit ce phénomène dans son oeuvre à partir de 1888, cela culminant dans sa dernière pièce La Cerisaie en 1904. Dans la littérature qui touche à la famille d’Abram Morozov, père des collectionneurs Mikhaïl et Ivan Morozov, aujourd’hui à l’honneur à la Fondation Louis Vuitton, on trouve le roman de Piotr Boborykine (1886-1921) Kitaï-gorod paru en 1883.

     

     Kitaï-gorod, le centre moscovite des marchands,

    Varvara Alexéïevna et Abram Abramovitch

    Morozov

    Kitaï-gorod est un quartier très ancien, toujours existant, du centre de Moscou, face à l’hôtel Métropole. Le roman est un hymne à Moscou, à la Moscou des marchands, à son mode de vie, à son rôle économique et social dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand le capitalisme profita aux entrepreneurs de cette classe. Boborykine doit constater, lui qui est de noblesse provinciale, que le renouveau russe économique, politique, intellectuel, philanthropique, intellectuel, international est lié à cette classe qui supplante dans tous les domaines la couche aristocratique et noble de l’Empire russe. Cela n’empêche pas Boborykine d’ironiser çà et là sur ces « bourgeois gentilshommes » dont le vernis ne couvre pas entièrement les origines roturières, de se gausser de l’architecture néo-byzantino-moscovite des nouveaux riches de la Russie.

    Son héros principal, le noble désargenté Paltoussov, porte-parole de l’auteur, aime cette Moscou « ventrue » et « succulente »: « Il ressentait une beauté artistique dans ce ramassis asiatique et européen de bâtiments, de rues, d’impasses, de carrefours […] La horde tatare, Byzance  et l’ancienne Rous’ économe zieutaient là depuis chaque fissure »[2]

    Nous sommes, en particulier, intéressés par un des personnages principaux du roman, à savoir la « marchande » Anna Sérafimovna Stanitsyna qui est à la tête d’une fabrique prospère. Le prototype de ce personnage féminin est Varvara Alexéïevna Morozova, née Khloudova, la mère de Mikhaïl et d’Ivan Morozov. Nous avons aussi le portrait de cette femme peu ordinaire, fait par sa bru, la femme de Mikhaïl, la célèbre Margarita Kirillovna Morozova. Il est intéressant de confronter ces deux portraits.

    Le roman Kitaï-gorod met en scène plusieurs types de cette nouvelle bourgeoisie[3]. « Leurs fils séjournent à Nice, à Paris, à Trouville, font bombance avec les derniers princes, appâtent divers principicules déclassés. Leurs femmes ne font leurs achats que chez Worth. Et chez eux, ce sont des tableaux, de vrais musées, des villas. Chopin et Schumann, Tchaïkovski et Rubinstein, – tout cela, c’est leur menu habituel. Il est impossible de rivaliser avec eux. « [4]

    Varvara Alexéïevna est un personnage exceptionnel pour son époque, bien qu’elle soit née dans la famille Khloudov, connue pour ses collections d’art[5], elle-même ne s’est jamais intéressée à ce domaine. Son journal intime qu’elle mène de 13 ans à 19 ans, date de son mariage avec Abram Abramovitch Morozov, montre un esprit volontaire, non conventionnel. Elle dit avoir le mariage en horreur et c’est presqu’à contre coeur, après des péripétie nombreuses, de refus et d’acceptations, qu’elle consent à épouser un homme qu’elle n’aimait pas mais à qui elle a donné trois fils, Mikhaïl, Ivan et Arséni. [6].

    Abram Morozov donne les premiers signes de démence en 1881 et meurt en 1882 à l’âge de 42 ans « d’une paralysie progressive », conséquence d’une encéphalite syphilitique. Dans son testament, qu’il avait fait officiellement trois ans auparavant, il répartit son énorme fortune entre son épouse et ses enfants ; une clause dit qu’étant donné la forte inclination de sa femme aux oeuvres philanthropiques, il lui donne toute latitude pour utiliser à sa guise la fortune qu’il lui laisse. [7] Et l’oeuvre philanthropique de Varvara Morozova est considérable.[8]

    Devenue propriétaire d’une énorme manufacture textile, elle déménage  en 1885 et achète un hôtel, particulier  au 14 de la rue Vozdvijenka, dans l’Outre-Moskova marchand,  avec trois parcs, 23 pièces à l’étage et 19 au sous-sol, avec une salle de réception pouvant contenir de 200 à 300 personnes. Elle y a reçu le Tout-Moscou intellectuel et artistique après son union maritale avec le directeur du quotidien moscovite les Nouvelles russes [Rousskiyé novosti] Vassili Sobolievski (1846 (?)-1913) dont elle eut deux enfants qui portèrent le nom de Morozov.[9]

    Le salon de Varvara Morozova est bien décrit par le poète, « anarchiste mystique », Guéorgui Tchoulkov. Elle était en contact avec des écrivains comme Tchekhov et Bounine (plusieurs lettres subsistent), avec Tolstoï qui la sollicite pour aider financièrement la secte des doukhobors. Elle y reçoit aussi l’opposition libérale après 1905, comme sa belle-fille Margarita Kirillovna Morozova qui, comme elle, tenait un salon célèbre.

     

    Margarita Kirillovna Morozova

    Veuve en 1903 du fils aîné de Varvara et d’Abram  Morozov, Mikhaïl Abramovitch, Margarita, née dans une autre célèbre famille de mécènes moscovites, les Mamontov, fit de l’hôtel particulier somptueux du boulevard  Smolienski, le siège non seulement des opposants politiques libéraux après la révolution de 1905, mais surtout celui d’un des plus importants mouvements philosophiques non-marxistes, à savoir la branche moscovite de la Société pétersbourgeoise de philosophie religieuse qui existait dans la nouvelle capitale depuis 1897, intitulée à Moscou « À la mémoire de Vladimir Soloviov ».[10]

    Margarita Kirillovna finança aussi le journal de son compagnon adultère, le prince philosophe Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï (1863-1920), L’Hebdomadaire moscovite qui préconisait des idées socio-politiques chrétiennes et qui exista de 1906 à 1910. Elle finança également l’importante revue de philosophie de la culture Logos, fondée en 1910 par Boris Yakovenko (1884-1949) et Fiodor Stepun (1884-1965), qui parut jusqu’ en 1914.

    Le penseur paradoxaliste Vassili Rozanov fit un brillant éloge de Margarita Kirillovna, dans son célèbre livre Feuilles tombées [Opavchiyé list’ya],  la présentant comme une éminente organisatrice et participante des  éditions et réunions de philosophie religieuse:

    « C’est une femme d’une intelligence et d’un goût étonnants. Non seulement elle ‘jette l’argent par les fenêtres’, mais elle prend sa tâche à coeur et participe personnellement à tout. C’est plus important que les hôpitaux, les foyers d’accueil et les écoles […]

    Qu’importe le corps quand l’âme est en train de périr.

    Voilà pourquoi elle a commencé par l’âme […] »[11]

    Le grand écrivain, dessinateur, musicien, romancier, poète, théoricien et penseur Andréï Biély, dans ses mémoires tardifs, écrits en  pleine période stalinienne autour de 1930, a tendance à ironiser sur Margarita Kirillovna dont il avait été l’amoureux « mystique » entre 1901 et 1906 et à laquelle il avait écrit des lettres délirantes, signées « Votre chevalier ».[12] Au début, les lettres étaient anonymes et Margarita eut le premier soupçon de l’identité de leur auteur quand elle a acheté au  printemps 1903 la prose rythmée de la Deuxième Symphonie dramatique de Biély où elle a pu se reconnaître dans la « légende » (skazka), qui est « la fée » qui hante le héros.[13]

    Vingt ans plus tard, en 1921, Biély, dans son poème Premier rendez-vous (Piervoïé svidaniyé) parle de sa première rencontre avec la Sophia (la Sagesse éternelle) incarnée par Margarita Kirillovna, la Zarina du poème, Zarina pouvant être interprétée étymologiquement  comme « L’Aurorité », la « Reine Aurore ».[14]

    Il n’avait pas hésité de déclarer à la date de juin 1901:

    « En moi se forme la conviction que Margarita Kirillovna Morozova est unie, au tréfonds de son âme individuelle, à l’Âme du Monde : je perçois les déclins diurnes et les aurores comme les sourires de l’Âme du Monde à moi adressés ».[15].

    Margarita mis au compte de la maladie de Biély « les explosions de sur-irritation à l’égard de son passé », étant sûre que « ce conflit affectif complexe avait provoqué une exacerbation de sa maladie et l’avait mis aux portes de la mort. »[16]

    Biély s’en prend aussi au prince Evguéni Troubetskoï. Georges Nivat corrige le portrait à charge de l’écrivain et loue chez ce dernier « la position d’un réformisme social-chrétien »[17]

    Margarita fut aussi une mécène pour la musique. Poursuivant le soutien que son mari Mikhaïl Abramovitch avait assuré au Conservatoire de Moscou dont il était le trésorier, elle dirigea, comme il l’avait fait, la Société musicale de la vieille capitale, finança de nombreux projets, en particulier une partie des concerts organisés par Diaghilev lors des Saisons Russes de Paris. Amie du célèbre chef d’orchestre Vassili Safonov (1852-1918), celui-ci l’a mise en contact avec Skriabine qui lui donna quelques leçons de piano, mais surtout qui fréquenta le salon de la mécène, y donnant des concerts. Margarita Kirillovna prit part aux péripéties de la vie familiale du compositeur et s’occupa de son musée après sa mort.[18]

    Elle fut aussi une très grande amie du compositeur Nikolaï Medtner (1879-1951) dont l’oeuvre pianistique, entre autres, mérite d’être davantage connue.

    Margarita Kirillovna exécuta en 1910 la volonté de son mari Mikhaïl que « sa collection de tableaux d’artistes russes et étrangers devienne par la suite la possession de la Galerie d’art Paviel et Sergueï Trétiakov ».[19] Ainsi, 83 oeuvres étrangères et russes devaient entrer en possession de la Galerie Trétiakov. Margarita Morozova en gardait jusqu’à sa mort 33, dont La Princesse Cygne de Vroubel et l‘Ève de Rodin. Le 17 août 1918, le Narkompros (le Commissariat du peuple à l’instruction) adressa à la « citoyenne Morozova » une lettre lui demandant de remettre 10 tableaux et une sculpture à la Galerie Trétiakov.[20] Après la révolution, elle a vécu jusqu’à sa mort avec sa soeur Éléna dans un modeste appartement de Moscou.

    Mikhaïl Abramovitch Morozov

    L’aîné des Morozov, issu de la branche des Abramovitch, est une figure typique de cette nouvelle génération des nouveaux marchands capitalistes qui, pendant les vingt ans qui ont précédé les révolutions de 1917, ont modifié le visage de la vieille capitale « asiatique », face à la capitale aristocratique européanisée, fondée par Pierre Ier au tout début du XVIIIe siècle sur les bords de la Néva. Hôtels, cliniques, bibliothèques, théâtres, musées sont créés ou financés ou financés par les dynasties marchandes, dont celle des Morozov, aujourd’hui à l’honneur à la Fondation Louis Vuitton.

    Certes, l’activité sociale de Mikhaïl, n’est pas très grande, à la différence de celle de sa mère Varvara Alexéïevna, qui fut, nous l’avons dit, une grande mécène sociale. Il critique même son cousin germain Savva Timofiéïévitch Morozov de ne pas avoir voulu, à l’instar de Varvara Alexéïevna, financer la salle grecque de l’actuel Musée Pouchkine.[21]  Et de plus, il reproche, dans la dernière Lettre du 15/27 mai 1894, dans son ouvrage Mes Lettres paru en 1895, à la nouvelle bourgeoisie capitaliste de ne parler que de ses profits, de ses intérêts financiers et matériels, Il s’indigne que Savva Timofiéïévitch Morozov ait demandé à un ministre de favoriser : « Sans doute, pensez-vous l’industrie? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite ! »[22]

    Est-ce ce reproche virulent qui a poussé Savva Timofiéïévitch, non seulement à financer, à partir de 1898, le Théâtre d’Art de Stanislavski et de Némirovitch-Dantchenko, mais aussi le mouvement révolutionnaire russe ? Il soutient le journal illégal marxiste de Lénine et de Plekhanov, Iskra [L’Étincelle], finance les premières publications bolcheviques, Novaïa jizn’ [La Vie nouvelle] et Bor’ba [La Lutte]. De cette activité témoignent ici et Stanislavski et Gorki.

    Cela était évidemment étranger à Mikhaïl Morozov qui fit un cursus complet d’études littéraires et historiques à l’Université de Moscou, qu’il termina en 1893 avec la mention « très bien ». Cette même année paraît son premier ouvrage historique Charles-Quint et son temps, suivi en 1894 de Controverses dans la science historique de l’Europe occidentale, puis en 1895 d’un volume de reportages sur ses voyages en Occident et en Égypte et sur deux expositions russes, intitulé Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894); la même année paraît un roman érotique Dans les ténèbres; tous les essais sont  publiées sous le pseudonyme de Mikhaïl Youriev, sauf le roman qui est anonyme. Cette activité, journalistique, littéraire et historique s’arrêta là.[23]

    La production historique montre une grande érudition, une fougue juvénile, le poussant à s’attaquer frontalement aux historiens patentés, n’hésitant pas à faire coexister une présentation des faits, fondée sur des documents, et leur interprétation parfois paradoxale et des réflexions subjectives. Sa position slavophile lui fait mettre en doute les thèses des chercheurs occidentaux.[24]

    Le recueil Mes Lettres, comporte 45 lettres qui se divisent en deux parties : les premières 32 lettres sont des notes de voyage, des reportages, relatant les séjours du jeune Mikhaïl en Europe (Berlin, Paris, Turin, Rome, Naples), puis en Égypte (Alexandrie, Le Caire, Assiout, Louxor). Ces notes sont pleines de réflexions non seulement sur les villes et les sites visités, mais aussi sur la nouvelle bourgeoisie marchande et sur le changement des moeurs.

    Il présente ces Lettres « comme un oeuvre d’écrivain » et demande qu’on le juge à cette aune et non pas comme l’homme public qu’il est. Il y a à plusieurs reprises des passages sur la nature, les paysages, qui se veulent poétiques.

    Dans les capitales d’Allemagne, de France, d’Italie, il visite compulsivement les musées, va au théâtre, à l’opéra. Il donne son opinion sur chaque chose vue et entendue. Il s’agit là d’un très précieux témoignage sur la vie internationale des arts picturaux, théâtraux et musicaux des années 1890. À Paris, il se sent chez lui. Il donne son appréciation du jeu de Sarah Bernhard, d’Eleonora Duse, de Mounet-Sully. À Rome, tout en discutant tout le temps les thèses admises, il présente les siennes et s’émerveille de « la stricte proportion géométrique du Colisée. »[25] Il est touché par l’image acheïropoiète du Sauveur dans la crypte de Sainte-Cécile : « C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov. »

    Au Caire, il ne fait aucun commentaire sur les pyramides. Pour justifier de ne pas avoir d’admiration pour les colonnes de Memnon et les pharaons, il cite un vers de Prometheus, le poème théomaque de Goethe : « Ich dich ehren ! Wofür ? ». [26]

    Après l’Égypte, en route pour Moscou, il séjourne à Trieste qui lui paraît ennuyeuse (adjectif qu’il ne cesse d’employer tout au long de son périple, dénotant un certain tempérament atrabilaire chez ce jeune homme de 23 ans). Cependant, à Trieste, il développe toute une tirade très intéressantes sur la comparaison de l’Orient et de l’Occident. Il a la vision d’une Europe devenue inintéressante qui verra « débouler une vague torride, une vague sauvage de peuples et elle viendra de l’Orient. » Ce n’est pas « le monde slave, avec la Russie à sa tête », qui s’opposera à l’Europe, mais « l’Orient musulman – voilà qui l’Occident doit craindre »[27]!!!

    Il arrive à Moscou en février 1894. De la Lettre 33 à la Lettre 44, il fait la recension de la deuxième exposition à Moscou d’un cercle artistique comprenant en 1893 des professeurs et des élèves de l’École de peinture, sculpture et architecture. Mikhaïl Youriev-Morozov note que la majorité des tableaux qu’il a vus « pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. »[28] Il apprécie le coloris à dominante orange de Malioutine, fait l’éloge de l’Idylle septentrionale de son ami Korovine (mais il n’aime pas son Boulevard parisien). Il décrit la forte apparition de l’impressionnisme (qu’il appelle « impressionnalisme ») comme étant « l’aspiration à rendre son impression individuelle »[29]; le mouvement ambulant est, dit-il, devenu médiocre et ennuyeux avec sa « tendance petite-bourgeoise engagée » ; « les vieux artistes sont vraiment fatigués »[30], quant aux jeunes, ils n’apportent rien de nouveau.

    L’influence française et allemande se fait sentir dans la peinture des années 1880-1890, mais elle n’a pas que de bons effets, car la vie artistique en France est « vigoureuse et abrupte »[31] et « l’art européen est un art plus fort et énergique ».[32]

    Parmi les critiques qu’il formule à l’égard des peintres russes il déplore la négligence avec laquelle ils peignent les lointains dans leurs paysages (V. Vasnetsov, La colline de Péroune à Kiev, V. Sérov, En Crimée), I. Lévitane Au-dessus du repos éternel).

    La dernière 45ème Lettre constate que la génération sociopolitique des années 1860 est remplacée et le rôle de la classe marchande est à l’oeuvre : « Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle de politique. »[33] C’est une classe éclairée qui apparaît et donne une aura internationale à la Russie. Elle lit Nietzsche ou La dégénérescence de Max Nordau…

    L’avant-dernière Lettre 44 est une petite nouvelle qui décrit les émois d’un adolescent de 17 ans pour une jeune fille de 15 ans qui agit sur ses sens mais qu’il n’aime pas au point de l’épouser et qu’il fait pleurer. Les ambitions littéraires de Mikhaïl Abramovitch y sont à nouveau nettement indiquées.[34]

    C’est ainsi qu’en 1895 il publie son roman, Dans les ténèbres [V potiomkakh]. Il s’agit d’un « Bildungsroman », avec l’accent mis sur l’éducation sentimentale et sexuelle d’un jeune marchand très riche, encore adolescent, ayant perdu ses parents et livré à lui-même. C’est la description du passage de l’innocence amoureuse romantique du héros à une sexualité libérée. C’est l’occasion pour Youriev/Morozov de peindre sévèrement plusieurs mondes auxquels il est confronté : l’université, les riches maisons des marchands, les rédactions de journaux, l’immoralité des milieux privilégiés, les milieux chrétiens orthodoxes bigots… L’auteur ne voit partout qu’hypocrisie. Il se complaît à peindre les moeurs de la classe marchande moscovite, « avec un particulier plaisir à décrire des scènes de débauches et de ‘dévergondages’, d’adultères et autres choses semblables »[35] La fin du roman est assez cynique puisqu’elle prône une immoralité amorale comme suprême accomplissement d’une vie « réussie ».

    Dans les ténèbres fut condamné en 1895 par le ministre de l’intérieur de l’époque, Ivan Dournovo, pour description de « toute une série de scènes vulgaires, pleines d’un cynisme révoltant »[36]et les exemplaires existants furent détruits.

    Le titre est une référence aux fameux articles du penseur démocrate-révolutionnaire Nikolaï Dobrolioubov « Le Royaume des ténèbres » (1859) sur la pièce d’Ostrovski L’orage, et « Un rayon de lumière dans le royaume des ténèbres (1860). [37]

    Le roman Dans les ténèbres est un récit en grande partie autobiographique. Youriev/Morozov règle  d’ailleurs ses comptes avec Boborykine dans le dialogue entre le héros et son avocat,  qui porte sur la situation de la littérature et de l’art en général  en ce milieu des années 1890  qui ont vu paraître un texte fondateur de ce qui va devenir le symbolisme russe, en réaction à l’art engagé socio-politique qui règne en Russie depuis les années 1860, à savoir, en 1892, l’essai de Dmitri Mérejkovski  Des causes de la décadence et des nouvelles tendances de la littérature russe contemporaine.

    À propos de Mikhaïl Abramovitch Morozov, V.M. Bokova écrit :

    « À Moscou on connaissait le ‘roi de l’indienne’ (selon l’appellation du peintre Pérépliotchikov) comme un homme colérique, s’engouant facilement, voire écervelé (était célèbre sa perte de millions au jeu de cartes en une nuit au Club anglais), gastronome, hôte hospitalier”[38].

     C’est en effet cet image de jouisseur, de personnage au comportement souvent extravagant et paroxystique que disent les témoignages contemporains, donc une surabondance d’énergie qui l’empêchait de se ménager et explique la précocité de sa mort. Mais au vu de la qualité de sa collection, c’est Diaghilev qui a su voir en lui « un grand amour et une fine sensibilité pour sa tâche de collectionneur ».

     Ivan Abramovitch Morozov

     

    Tout autre était le frère de Mikhaïl, Ivan, qui a continué de façon exceptionnelle l’oeuvre de collectionneur de son aîné, comme on peut le voir aujourd’hui à la Fondation Louis Vuitton. Ivan Abramovitch, lui, n’a jamais écrit d’articles ou d’essais ni de romans.[39] Il était un homme d’affaires, qui a pris en main la manufacture morozovienne, qui aida les membres de sa famille, dont sa belle-soeur Margarita Kirillovna, la compagne de son jeune frère Arséni, ses demi-frères et soeurs, enfants de leur mère et de Vassili Sobolievski à mieux gérer leur patrimoine. Margarita Kirillovna parle de lui dans ses mémoires avec bienveillance. Notons la délicatesse avec laquelle il a protégé sa femme, l’artiste de cabaret Dossia, pour qu’elle ne soit pas humiliée par la bourgeoisie moscovite. En somme, un honnête homme. Avec cela, bon vivant, aimant comme Mikhaïl, les joies païennes du monde, ce qui se voit dans de nombreux choix de peintures et de sculptures, dont celles de Denis et de Maillol. À Paris, où il se rend pratiquement chaque année après la mort de son frère Mikhaïl en 1903, outre ses visites chez les marchands de tableaux les plus célèbres, il invite Diaghilev, Alexandre Benois, Bakst, Sérov au restaurant Larue, Place de la Madeleine ; à Moscou, il fréquente, outre les théâtres (une passion des Morozov), les restaurants à la mode, les cabarets.

    On s’est étonné que ces marchands qui venaient de la Vieille Foi, pouvaient collectionner un genre de peinture souvent érotique et en même temps des icônes, mais il faut se souvenir que le monde russe fait la distinction entre l’iconographie ecclésiale (la peinture de l’image sacrée) et la « zôgraphie » (la jivopis’, la peinture du vivant) …

    Avec le même calme et obstination, avec le même professionnalisme qu’il menait ses affaires, Ivan Abramovitch Morozov a petit à petit réuni sa collection de peinture française et aussi d’art russe contemporain.

    Pour les Russes, son travail s’est fait sur le terrain. À la suite de son frère aîné Mikhaïl, qui avait acquis la magnifique Princesse-Cygne de Vroubel, il a pu acheter de belles oeuvres de cet annonciateur de la future « avant-garde russe » : une aquarelle comme Cavalier au galop de 1890 est pré-cubiste avant la lettre et la toile Lilas de 1901 contient en germe l’abstraction lyrique. D’autre part, une place est faite aux peintres réalistes qui ont transformé quelque peu le réalisme engagé des Ambulants par plus de poésie méditative (Issaak Lévitane), plus de vigueur dans les sujets de l’ancienne Russie (Andreï Riabouchkine ou bien l’ami des Morozov, Vassili Sourikov) Et Vassili Sourikov était le beau-père de Piotr Kontchalovski, un des fondateurs avec Machkov du « Valet de carreau », mouvement primitiviste-cézanniste-fauve. C’est ainsi que leurs toiles se trouvent dans la Collection Ivan Morozov ainsi que celles de Natalia Gontcharova de ce style. Il n’ira pas jusqu’au néo-primitivisme radical de Larionov, mais a acquis les toiles impressionnistes de ce dernier, cet impressionnisme larionovien, dont les critiques Nikolaï Pounine et, à sa suite, Nikolaï Khardjiev ont pu affirmer qu’il s’agissait d’un impressionnisme russe original. En effet, pour eux, Konstantine Korovine était plus « parisien » que russe…

    Un autre ami des Morozov, Valentin Sérov, tient une place de choix dans la collection morozovienne. Même si le bouleversement des codes séculaires issus de la Renaissance était étranger à l’admirable auteur des portraits de Mikhaïl et d’Ivan, s’il répugnait aux innovations trop radicales, sa création, typique du sécessionnisme européen, est d’une grande efficacité plastique avec un souci de précision réaliste qui coexiste avec la nervosité des coups de pinceau. Dessin et touches picturales sont en équilibre.

    Ce n’était pas le cas de Korovine, selon Mikhaïl Morozov, qui reprochait en 1895 à cet artiste son absolue « incompréhension  du dessin », louait « sa sensibilité de tons et de coloris », mais trouvait que ses coups de pinceaux sautaient  « en faisant des zigzags et ces virgules », dénotant une négligence des contours. »[40] S’il avait vécu plus longtemps Mikhaïl Morozov se serait rendu compte que cette absorption des contours par la peinture était un des éléments principaux de la poïétique impressionniste qui triompha avec les vue londoniennes de Monet.

    À côté de Sérov et de Korovine, le troisième grand sécessionniste russe bien représenté dans la Collection Morozov est Alexandre Golovine. Maître du portrait, il a tout d’abord été connu à Paris dès 1908 avec ses fastueux décors et costumes pour le drame musical de Moussorgski Boris Godounov aux Saisons Russes de Diaghilev, puis en 1910 dans le ballet de Stravinsky L’Oiseau de feu. C’est une profusion de formes diaprées, de lignes en mouvement chorégraphiques, dans le plus pur style moderne, avec un coup d’oeil vers la sécession viennoise.[41] Son art théâtral culminera en 1917, en pleine Révolution, avec les somptueux décors pour le Bal masqué de Lermontov dans une mise en scène historique de Meyerhold.

    Le fauvisme qui naît officiellement en 1905 avait été annoncé auparavant dans le réalisme européen, par exemple chez un Max Slevogt et surtout par Edvard Munch, en Russie chez Nikolaï Gay dans ses représentations exacerbées des souffrances du Christ au Golgotha (une Crucifixion  de cette série se trouve au Musée d’Orsay) et aussi chez un naturaliste comme Philippe Maliavine dont la série des « Paysannes russes » [Baby], à partir du tout début de 1900, est une explosion symphonique de rouges flamboyants et de noir.[42] La toile de cette série dans la Collection Morozov donne une idée de l’exubérance coloriste et vigoureuse, au-delà du naturalisme, qui marque les débuts des arts novateurs russes avant 1914.

    La libération du souci de la représentation « photographique » linéaire des objets, qui avait commencé avec Turner, l’impressionnisme, le symbolisme d’un Eugène Carrière, puis le fauvisme, connut une courte fulgurance avec le mouvement symboliste de « La Rose bleue » (1908-1910), avec un pas majeur vers l’Abstraction, qui n’a pas laissé indifférent Ivan Morozov. Parti des profusions vroubéliennes, saturant de pictural toute la surface du tableau, et du sfumato « pointilliste » de Borissov-Moussatov, les peintres symbolistes russes créent un univers musical où la réalité devient « songe éveillé ». Ses meilleurs représentants, Pavel Kouznetsov et Martiros Sariane, font partie de la Collection Morozov.

    Il est certain que si la Première Guerre mondiale, puis la révolution bolchevique n’avaient pas eu lieu, Ivan Morozov aurait enrichi sa collection des nouveautés les plus radicales, comme le montre son achat en 1913 du Portrait d’Ambroise Vollard de Picasso qui est une oeuvre-clef du cubisme analytique. Le tempérament du collectionneur, plus réfléchi que celui de Sergueï Chtchoukine, ne le poussait pas à des sauts dans ce dont il ne maîtrisait pas l’exacte valeur. Cela est bien décrit par les contemporains. Citons ici encore Boris Ternovets :

    « Étranger à l’esprit passionnel de Chtchoukine, [il introduisait] toujours prudence et rigueur dans ses choix, intimement et de façon transparente. »

    Quant au peintre et grand historien de l’art Igor Grabar, il souligne qu’Ivan Abramovitch était « un homme calme », sans snobisme, sans aucune vanité, qui suivait non la mode mais son goût intime.  Boris Ternovets parle du « flair plein de justesse » du collectionneur, de sa compréhension de la peinture française de la seconde moitié du XIXe siècle : »Le principe qui guidait Morozov, c’était l’aspiration à l’objectivité, à l’intégralité du musée et à l’équilibre. » Il souligne aussi que d’année en année la fièvre collectionneuse s’emparait de plus en plus profondément de lui.

    L’importance de la Collection d’Ivan Morozov, comme celle de son frère Mikhaïl, a été mainte fois relevée par la critique russe d’avant 1917. Une importance qui dépassait les limites de l’Empire Russe. Déjà, dès 1910, quand il y eut la dation de Collection de Mikhaïl Morozov à la Galerie Trétiakov, Pavel Mouratov écrivit un article pionnier où il entrevoit la possibilité de créer le premier « musée d’art moderne » au monde. En effet, grâce à Sergueï Trétiakov, le frère de Pavel, la Galerie possédait un ensemble de tableaux français allant de Corot aux Barbizoniens. Cette idée d’un musée d’art moderne, qui ne fut réalisée en Europe et en Amérique qu’à la fin des années 1930, naît avec la Collection Morozov, ce qui est suggéré aussi par le directeur de la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, Sergueï Makovski[43] dans son article fondateur de 1912.  Il fait remarquer que les musées français, encore en 1912, ne reconnaissent pas Cézanne et « ne peuvent se vanter d’une abondance d’oeuvres avec les noms de maîtres [comme ceux de la Collection Ivan Morozov] – Monet, Renoir, Sisley, Degas, Van Gogh,  et leurs continuateurs et héritiers – Denis, Bonnard, Vuillard, Signac, Guérin, Marquet,  Friesz, Valtat…jusqu’à Matisse et la jeunesse fauve, encline au cubisme,  bien que ceux-ci  expriment à n’en pas douter toute une époque de l’histoire de l’art, une époque plurivoque de lutte tendue de la peinture et pour le droit du peintre d’être lui-même. »

    Il a fallu la catastrophe de la Première guerre mondiale, puis celle de la Révolution d’Octobre avec son aboutissement dans la Terreur stalinienne pour que toutes les tentatives suivantes pionnières du monde de l’art russe – les musées « de la culture picturale » à Moscou, « de la culture artistique » à Pétrograd en 1919, puis, à la même époque, le Musée de l’art occidental avec les Collections  Chtchoukine et Morozov nationalisées à Moscou, créé avec le concours  de Boris Ternovets, d’ Igor Grabar et de Yakov Tugendhold, pour que tout cela soit anéanti.

    À tel point qu’aujourd’hui, la Russie ne possède pas de vrai « musée d’art moderne »…

    [1] Voir, en français, R. Portal, « Du servage à la bourgeoisie : la famille Konovalov », Mélanges Pierre Pascal, Paris, 1961, p. 143-150; du même : « Industriels moscovites : le secteur cotonnier.1861-1914 », Cahiers du Monde russe et soviétique, 1963,  N° 12, p. 5-46; Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, p. 59-82, 267-277. En anglais : Kamile Kucuk, « The Sociocultural Aspects of Merchant Class in the Light of Russian Painting », European Journal of Multidisciplinary Studies,  2016, 1 (5), p. 81-85

    [2] P.D. Boborykine, Kitaï-gorod [Le quartier Kitaï-gorod à Moscou], 1883, t. 1, p. 251

    [3] Le monde des marchands a été traité dans la littérature russe dans le théâtre d’Alexandre Ostrovski, (1823-1886), chez Dostoïevski (Rogojine dans L’Idiot, 1869), dans les nouvelles de Leskov (par exemple, Une Lady Macbeth dans le district de Mtsensk, 1865) chez Gorki (Foma Gordéïev, 1899). Piotr Boborykine a écrit d’autres romans sur le monde marchand moscovite et aussi des « Lettres sur Moscou » dans la revue pétersbourgeoise Viestnik Ievropy [Le Messager de l’Europe] en 1881. Mais le phénomène de la naissance en  Russie d’un Tiers-État, qui apparaît à Moscou entre 1880 et 1914, est décrit dans le livre pionnier de Paviel Bourychkine Moskva koupietcheskaya [La Moscou des marchands], New York, Tchekhov, 1954, dont nous donnons dans cette Anthologie les extraits concernant la dynastie morozovienne.

    [4] P.D. Boborykine, Kitaï-gorod, op.cit., p. 377-378

    [5] Son père, Alexeï Khloudov, a réuni 430 manuscrits et 630 livres anciens ; son oncle, Guérassime, collectionnait les peintres russes de   Fédotov à Aïvazovski.

    [6] Varvara Alexéïevna Morozova. Na blago prosviechtchéniya Moskvy [Varvara Alexéïevna Morozova. Pour le bien de l’instruction à Moscou], Moscou, Rousski pout’, 2008, t. I, p. 114

    [7] Ibidem, p. 169

    [8]  Voir la liste complète des financements sociaux de Varvara Morozova dans Ibidem, t. II, p. 144-150

    [9] Le quotidien de Sobolievski était proche des « cadets » (les K.D.), c’est-à-dire des membres du parti constitutionnel-démocrate, né après la révolution de 1905 et représentant une branche politique libérale de la Douma, préconisant une monarchie constitutionnelle. Il défendait la presse, la justice, l’égalité des femmes, la liberté de religion, les droits de la paysannerie, voir Ibidem, t. II, p. 251-258

    [10] Voir Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereiningungen, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973; de la même : « La quête philosophico-religieuse en Russie au début du XXe siècle » in Histoire de la littérature russe. Le XXe siècle. L’Âge d’argent (éd. E. Etkind, G. Nivat, I. Serman, V. Strada), Paris, Fayard, 1987, p. 190-221; de la même : « Les sociétés de philosophie religieuse et le Symbolisme russe » in Le dialogue des arts dans le Symbolisme russe (éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 32-39. En russe, voir les 3 volumes Religuiozno-filossofskoié obchtchestvo v Sankt-Péterbourguié (Pétrogradié) [La Société de philosophie religieuse à Saint-Péterbourg (Pétrograd)] qui traitent de façon exhaustive toutes les séances de philosophie religieuse qui eurent lieu à Saint-Péterbourg de 1897 à 1917; la plupart des conférenciers participeront aussi à société moscovite.

    [11] Vassili Rozanov, Feuilles tombées [1913-1915] (traduction, introduction et notes de Jacques Michaut), Lausanne, l’Âge d’Homme, 1984, p. 139-140

    [12]  Margarita Morozova a publié dans une partie de ses mémoires de larges extraits de ces lettres dans M.K. Morozova, « Andréï Biély », in Andréï Biély. Probliémy tvortchestva [Problèmes posés par la création], Moscou, 1988, p. 522-545. Toutes les lettres de Biély sont publiées dans : Andréï Biély, ‘Vach rytsar’ ». AndréI Biély. Pis’ma k Margaritié Kirillovnié Morozovoï (1901-1928)[« Votre chevalier ». Andréï Biély. Lettres à Margarita Kirillovna Morozova], Moscou, 2006

    [13] Voir en français : Andréï Biély, Symphonie dramatique (trad. Christine Zeytounian-Béloüs), Nîmes, Jacqueline Chambon, à partir de la p. 29.

    [14]  Voir en français : Andréï Biély, Premier Rendez-vous (trad. Christine Zeytounian-Béloüs), Dijon, Anatolia, 2009

    [15] Andréï Biély, Liniya jizni [La Ligne de ma vie] (éd. Monika Spivak), Moscou, 2010, p. 184

    [16] M.K. Morozova, « Andréï Biély », op.cit., p. 544

    [17] Georges Nivat, Russie-Europe. La Fin du schisme. Études littéraires et politiques, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 328

    [18]  Voir M.K. Morozova, « Vospominaniya ob A.N. Skriabinié » [Souvenirs sur Alexandre Nikolaïévitch Skriabine], Naché Naslédiyé, 1997, N° 41

    [19] « Déclaration de la veuve de l’assesseur de collège Margarita Kirillovna Morozova au Conseil de la galerie d’art municipale Paviel et Sergueï Trétiakov », in Varvara Alexéïevna Morozova, op.cit., t. II, p. 342

    [20] Ibidem, p. 363-366

    [21] Cf. I.S. Silberstein et V.A. Samkov Sergueï Diaghilev i rousskoïé iskousstvo, t. I, Moscou, 1982, p. 370-372 : « Savva Timofiéïévitch Morozov, ayant eu ouïe dire que son cousin payait le coût de cette salle 27.000 roubles, s’est moqué publiquement de lui :’voilà quel mécène on a trouvé’, cf. le recueil Histoire de la création du musée dans la correspondance du professeur Ivan Vladimirovitch Tsvétaïev avec l’architecte Roman  Ivanovitch Klein et d’autres documents, 1896-1912, t. II, Moscou, 1977, p. 411) »

    [22]  M. Youriev, Moï pis’ma [Mes Lettres], 1995, p. 242

    [23]  Pendant les dernières années de sa vie, il avait accumulé des notes sur l’histoire de la Cathédrale de la Dormition au Kremlin, dont il était le marguiller.

    [24] Mikhaïl Youriev, « Maria Stiouart : pis’ma chkatoulki  » [Marie Stuart : les lettres de la cassette]  in Spornyïé voprossy zapadno-ievropieïskoï istoritcheskoï naouki [Questions de controverses dans la science historique de l’Europe occidentale], Moscou, Grossman et Knebel, 1894, p.80

    [25] Ibidem, p. 41

    [26] Ibidem, p. 133

    [27] Ibidem, p. 172-174

    [28][28] Ibidem, p. 179-180

    [29] Ibidem, p. 194

    [30] Ibidem, p. 217

    [31] Ibidem, p. 203

    [32] Ibidem, p. 208

    [33] Ibidem, p. 238

    [34] Ibidem, p. 228

    [35] V.M. Bokova, « Morozov Mikhaïl Abramovitch », Dictionnaire biographique des écrivains russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 134

    [36] Cité dans L.M. Dobrovolski, Les livres interdits en Russie, Moscou, 1962, p. 200

    [37] Incidemment, peut-être que s’y ajoute un souvenir du conte en vers au délicieux marivaudage de Pouchkine Le Comte Nouline (1825) qui dépeint des « jeux de l’amour et du hasard » : »Le comte errait, énamouré, dans les ténèbres… »

    [38] V.M. Bokova, op.cit.,  p. 133

    [39]  Dans certains articles russes, on a attribué un pamphlet anti-moderniste, paru en 1910 sous le nom de Ivan Morozov, à notre collectionneur. La spécialiste de ces collections Natalia Sémionova a écrit qu’il s’agissait d’une homonymie (Alexandre Lavrov pense qu’il s’agit du feuilletoniste Ivan Grigoriévitch Morozov dont on sait seulement qu’il est né en 1860)

    [40] M. Youriev, Moï pis’ma [Mes Lettres], 1995, p. 188-189

    [41] Voir Serge Diaghilev et les Ballets Russes. Étonne-moi ! (sous la direction de John Bowlt, Zelfira Trégoulova, Nathalie Rosticher Giordano), Monaco, Skira, 2009

    [42]  Ce n’est pas un hasard si, dans la grande exposition de Suzanne Pagé au MAMVP Le fauvisme ou « l’épreuve du feu » (2009), la section russe du « Valet de carreau » était introduite par une toile de la série des « Paysannes russes ».

    [43] Sergueï Makovski est le fils du peintre ambulant Konstantine Makovski qui fit le portrait de Varvara Alexéïevna Morozova.

  • Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense », 2020

    Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense »

    Directeur de recherche émérite au CNRS, le grand spécialiste de Kasimir Malévitch revient sur son parcours et précise la singularité de sa pensée.

    ROMARIC GERGORIN

    PARTICIPANT À L’ORGANISATION DE L’EXPOSITION DE LA COLLECTION MOROZOV À VOIR EN 2021 À LA FONDATION LOUIS-VUITTON, À PARIS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ RAPPELLE POUR THE ART NEWSPAPER ÉDITION FRANÇAISE CE QUI DISTINGUE LES « AVANT-GARDES RUSSES » DES AVANT-GARDES EUROPÉENNES DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE.

    Jean-Claude Marcadé devant Construction spatiale d’Antoine Pevsner, Genève, 2017.

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ DEVANT CONSTRUCTION SPATIALE D’ANTOINE PEVSNER, GENÈVE, 2017. © VITA SUSAK

    COMMENT VOUS ÊTES-VOUS PASSIONNÉ POUR LA RUSSIE ?

    MA PASSION POUR LA RUSSIE S’EST MANIFESTÉE DÈS LA CLASSE DE 4E, QUAND J’AI COMMENCÉ À APPRENDRE CETTE LANGUE AU LYCÉE MONTESQUIEU DE BORDEAUX, SURTOUT LORS DE MA RENCONTRE AVEC VALENTINA VASSUTINSKY, QUI ASSISTAIT LE PROFESSEUR. CELA A VRAIMENT ÉTÉ L’EREIGNIS [ÉVÉNEMENT] DE MA VIE ET, HUIT ANS PLUS TARD, VALENTINA EST DEVENUE MA FEMME. CETTE UKRAINIENNE RUSSOPHONE FAISANT PARTIE D’UNE FAMILLE ÉMIGRÉE, ÂGÉE DE 40 ANS ET VENANT DE PARIS, NOUS A TOUT DE SUITE SÉDUITS PAR SON CARACTÈRE AFFECTUEUX, SON HUMOUR, L’EXOTISME ÉMANANT DE SA PERSONNE. UN UNIVERS MERVEILLEUX S’EST OUVERT À MOI, QUI TRANCHAIT AVEC LA GRISAILLE DONT ÉTAIT EMPREINT MON MILIEU FAMILIAL ISSU DE LA PAYSANNERIE. J’AI CEPENDANT EU UNE ENFANCE ET UNE ADOLESCENCE HEUREUSES, GOÛTANT LA SIMPLICITÉ ET LA BEAUTÉ DE LA VIE, AU-DELÀ DES DURETÉS ET DES ÂPRETÉS DE CE MONDE QUE JE N’IDÉALISE PAS. PENDANT MES ÉTUDES, VALENTINA TRAVAILLAIT AVEC PIERRE FRANCASTEL À UNE THÈSE SUR L’ART RUSSE, DES AMBULANTS À LA PREMIÈRE AVANT-GARDE – CE QUI A ABOUTI À SON LIVRE DEVENU UN CLASSIQUE, LE RENOUVEAU DE L’ART PICTURAL RUSSE 1863-1914 [L’ÂGE D’HOMME, 1971]. POUR MA PART, APRÈS AVOIR PASSÉ L’AGRÉGATION DE RUSSE, JE PRÉPARAIS UNE THÈSE D’ÉTAT À LA SORBONNE SUR L’ÉCRIVAIN NIKOLAÏ LESKOV.

    « TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. »

    VOTRE THÈSE SUR LESKOV A ÉTÉ TRADUITE EN RUSSE. QUELLE EST VOTRE VISION DECE GRAND ÉCRIVAIN DONT ON REDÉCOUVRE LA MODERNITÉ ?

    LESKOV EST À PART DANS LA LITTÉRATURE RUSSE. À LA DIFFÉRENCE DE SES CÉLÈBRES CONTEMPORAINS – IVAN TOURGUÉNIEV, FIODOR DOSTOÏEVSKI, IVAN GONTCHAROV, LÉON TOLSTOÏ –, SA PUISSANCE NOVATRICE VIENT ESSENTIELLEMENT D’UN ARCHAÏSME FORMEL APPARENT, D’UN TRAVAIL PARFAIT SUR LE VERBE, DE L’ARCHITECTURE DE SES RÉCITS EN MOSAÏQUE ET CAPRICCIO. CELA EN FAIT LE MAÎTRE DE LA NARRATION RUSSE MODERNE, COMME NE S’Y SONT PAS TROMPÉS THOMAS MANN ET WALTER BENJAMIN. NOUS POUVONS DIRE QU’AVANT ANTON TCHEKHOV, LESKOV EST LE PLUS GRAND NOUVELLISTE DE LA LITTÉRATURE RUSSE. IL EST EXTRAORDINAIREMENT « MODERNE » CAR IL PRÉFIGURE TOUTES LES RECHERCHES DU XXE SIÈCLE POUR BRISER LES CONVENTIONS ARCHITECTURALES DU ROMAN, DEVENU, SURTOUT AVEC DOSTOÏEVSKI, UN ERSATZ DE LA TRAGÉDIE.

    VOUS VOUS ÊTES INTÉRESSÉ AU SYMBOLISME RUSSE, QUE VOUS DISTINGUEZ DUSYMBOLISME OCCIDENTAL…

    J’AI EU L’OCCASION DE MONTRER L’EXISTENCE D’UN « SYMBOLISME PICTURAL RUSSE » ORIGINAL DANS LE CONCERT DES ARTS EUROPÉENS AUTOUR DE 1900. CE FAIT ÉTAIT IGNORÉ DE TOUTES LES ÉTUDES ET LES EXPOSITIONS, NOYÉ QU’IL ÉTAIT DANS LE « STYLE MODERNE » – COMME LES RUSSES NOMMENT L’ART NOUVEAU –, CELUI, PAR EXEMPLE, SÉCESSIONNISTE, DE L’ASSOCIATION LE MONDE DE L’ART DE SERGE DE DIAGHILEV ET ALEXANDRE BENOIS. LES VRAIES BASES DU STYLE SYMBOLISTE RUSSE SE TROUVENT CHEZ LE GÉNIAL VISIONNAIRE MIKHAÏL VROUBEL (1856-1910), UN ARTISTE DE DIMENSION UNIVERSELLE QUI A PRÉCÉDÉ LA PLÉIADE DES AVANT-GARDISTES. STYLISTIQUEMENT, L’ŒUVRE DE VROUBEL EST MARQUÉE PAR LA PROFUSION LINÉAIRE QUI PERTURBE, DISPERSE, SYNCOPE LES CONTOURS DES ÉLÉMENTS FIGURATIFS; LA LINÉARITÉ DE L’ART NOUVEAU SE FOND DANS DES BROUILLARDS, DES LABOURAGES, DES IRISATIONS, DES VISIONS INCANDESCENTES AUX LIMITES DE LA RAISON.

    Kasimir Malévitch, Suprématisme de l’esprit, 1920, huile sur panneau.

    KASIMIR MALÉVITCH, SUPRÉMATISME DE L’ESPRIT, 1920, HUILE SUR PANNEAU. © D.R.

    L’AUTRE FONDATEUR DU SYMBOLISME PICTURAL EST VICTOR BORISSOV-MOUSSATOV (1870-1905), QUI INTERPRÈTE L’IMPRESSIONNISME DANS DES TOUCHES VAPOREUSES, ENTOURANT LES ÊTRES ET LES CHOSES D’UN HALO MYSTÉRIEUX. SES PEINTURES SONT DES ÉLÉGIES DONT LES FEMMES SONT LES PERSONNAGES PRESQUE UNIQUES, DES MÉDITATIONS SUR LA VIE ET LA MORT, L’ÉCOULEMENT DU TEMPS, LE NÉANT. MALÉVITCH A CONNU UNE PÉRIODE STYLISTIQUE SYMBOLISTE ENTRE 1907 ET 1911, AVEC SA « SÉRIE DES JAUNES » TENDANT À LA MONOCHROMIE ET UNE THÉMATIQUE CHRISTIQUE-BOUDDHIQUE À LA MANIÈRE D’ODILON REDON.

    LE NÉOPRIMITIVISME QUI ABOUTIRA À L’ÉPOPÉE DES AVANT-GARDES RUSSES EST-ILMAL COMPRIS, PAR SON MÉLANGE DE FOLKLORE LOCAL ET DE MODERNITÉEUROPÉENNE ?

    LE MOUVEMENT CAPITAL QU’EST LE NÉOPRIMITIVISME EN RUSSIE ET EN UKRAINE À PARTIR DE 1907 A ÉTÉ IGNORÉ JUSQU’À UNE DATE RÉCENTE DANS LES EXPOSITIONS OCCIDENTALES. J’AI ÉCRIT À PLUSIEURS REPRISES QUE CE QUI SÉDUIT ET TROUBLE LE PUBLIC OCCIDENTAL DANS LES ARTS NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE, PUIS DE L’URSS DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE, C’EST LE FAIT QUE TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN (IMPRESSIONNISME, NABIS, FAUVISME, CUBISME, FUTURISME) ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. CONTRE LE RAFFINEMENT THÉMATIQUE ET IDÉOLOGIQUE DU SYMBOLISME, CONTRE L’ÉCLECTISME DU STYLE MODERNE ET, BIEN ENTENDU, CONTRE LE RÉALISME-NATURALISME À THÈSE DES AMBULANTS DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIXE SIÈCLE, COMMENCENT À PARAÎTRE, DÈS 1907, DES TEXTURES ET DES THÈMES CONSCIEMMENT PRIMITIFS, GROSSIERS, TRIVIAUX, MAIS D’UNE EXPRESSIVITÉ ET D’UNE ÉNERGIE VIGOUREUSES SUR LES TOILES DES FRÈRES DAVID ET VLADIMIR BOURLIOUK, DE MIKHAÏL LARIONOV ET DE NATALIA GONTCHAROVA. CE QUE L’ON NOMMERA LE « NÉO-PRIMITIVISME » PUISAIT DANS L’ART DES ENFANTS AUTANT QUE DANS TOUTES LES CRÉATIONS DE L’ARTISANAT POPULAIRE, RENOUVELANT LES DIVERSES CONCEPTIONS DES BEAUX-ARTS PAR L’USAGE DU LACONISME, DU MULTIPERSPECTIVISME, DE SUJETS ISSUS DU MONDE PROVINCIAL, DE L’HUMOUR.

    POUVEZ-VOUS EXPLIQUER CE QU’EST L’« ART DE GAUCHE », UN TERME QUI REVIENTSOUVENT DANS VOS TRAVAUX, ET CE QUI SINGULARISE L’ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG, CELLE DE MOSCOU ET CELLE D’UKRAINE ?

    CE QUE L’ON CONTINUE À APPELER PAR COMMODITÉ « AVANT-GARDE RUSSE », COMME UNE BRAND [UNE MARQUE], EST L’UNE DE CES DÉNOMINATIONS ACCIDENTELLES ET INADÉQUATES DE L’HISTOIRE DE L’ART. EN FAIT, LES NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE DES ANNÉES 1910 PROFESSAIENT UN « ART DE GAUCHE » DÉNUÉ DE CONNOTATION DIRECTEMENT POLITIQUE. CE N’EST QU’APRÈS LA RÉVOLUTION BOLCHEVIQUE D’OCTOBRE 1917 QUE CET ART A ÉTÉ IDENTIFIÉ AVEC LA RÉVOLUTION SOCIOPOLITIQUE. STIGMATISÉ PAR LES ADVERSAIRES DE TOUTE MODERNITÉ, L’« ART DE GAUCHE » COMPRENAIT DES CULTURES PICTURALES TRÈS DIVERSES, DU PRIMITIVISME À L’ABSTRACTION EN PASSANT PAR LE CUBO-FUTURISME. IL Y AVAIT PLUSIEURS « ÉCOLES » HÉTÉROGÈNES, CE QUI CONTREDIT SON ATTRIBUTION À LA SEULE TRADITION ARTISTIQUE RUSSE. CETTE RUSSIFICATION, PUIS SOVIÉTISATION DE L’ART DE GAUCHE DES ANNÉES 1910-1920 S’EST ENCORE ACCENTUÉE APRÈS LA CHUTE DE L’URSS EN 1991.

    Kasimir Malévitch, Triomphe du ciel, 1906-1908, tempera sur carton.

    KASIMIR MALÉVITCH, TRIOMPHE DU CIEL, 1906-1908, TEMPERA SUR CARTON. © D.R.

    AVANT 1917, NOUS POUVONS DISTINGUER TROIS ÉCOLES DANS LES ARTS DE L’EMPIRE RUSSE : UNE ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG À TENDANCE RÉTROSPECTIVISTE, TOURNÉE VERS LES GRANDES PÉRIODES ARTISTIQUES EUROPÉENNES, SOUVENT GRAPHIQUE, MAIS TRADUISANT AUSSI LA VIE MYSTÉRIEUSE PARFOIS ANGOISSANTE DE LA VILLE MODERNE (PAVEL FILONOV, JEAN POUGNY); UNE ÉCOLE DE MOSCOU, PLUS PATRIARCALE DANS SON ETHOS GÉNÉRAL, PLUS DÉCORATIVE ET AXÉE SUR SON PROPRE PASSÉ ASIATIQUE, SUR SON FOLKLORE; ENFIN, L’ÉCOLE UKRAINIENNE, QUI SE DISTINGUE CLAIREMENT DANS LE MOUVEMENT GÉNÉRAL NOVATEUR D’AVANT 1917, PAR UN SENS DE LA VASTITUDE SPATIALE IMPLIQUANT UNE LIBERTÉ TOTALE DU MOUVEMENT (KASIMIR MALÉVITCH, VLADIMIR TATLINE), PAR UNE ATTENTION À LA LUMIÈRE, AVEC UNE PRÉDILECTION POUR LA GAMME SOLAIRE (MICHEL LARIONOV, SONIA DELAUNAY), ET PAR UNE APPÉTENCE BAROQUE (ALEXANDER ARCHIPENKO, ALEXANDRA EXTER).

    VOUS AVEZ TRADUIT LES MÉMOIRES DU POÈTE ET THÉORICIEN BENEDIKT LIVCHITS,QUI RACONTE DE L’INTÉRIEUR CETTE PÉRIODE. LE TITRE DE CET OUVRAGE, L’ARCHERÀ UN ŒIL ET DEMI [L’ÂGE D’HOMME, 1971], ÉVOQUE LES SCYTHES. LESRÉFÉRENCES SLAVES SONT-ELLES ESSENTIELLES DANS CETTE AVENTURE MODERNE ?

    LIVCHITS MONTRE EN FAIT LE CARACTÈRE EURASIEN DU CONTINENT MULTINATIONAL QU’A ÉTÉ L’EMPIRE RUSSE, PUIS L’URSS, CE QUI EST ENCORE LE CAS, POURRAIT-ON DIRE, DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE AUJOURD’HUI. LE CONTINENT RUSSE EST SELON LUI « UNEPARTIE ORGANIQUE DE L’ORIENT », LES ARTISTES RUSSES SONT DES ASIATES, ILS ONT « UNE SECRÈTE AFFINITÉ AVEC LE MATÉRIAU », ILS LE SENTENT « DANS L’ÉTAT ONL’APPELLELA SUBSTANCE DU MONDE” ». CE SEUL TITRE L’ARCHER À UN ŒIL ET DEMIRECÈLE LA REVENDICATION, JUSTE OU NON, DE L’ORIGINALITÉ ASIATIQUE DE L’ART DE RUSSIE PAR RAPPORT À L’ART DE L’EUROPE. LE SAUVAGE CAVALIER, GUERRIER ET ARCHER SCYTHE « A TOURNÉ SON VISAGE EN ARRIÈRE [LISONS : “VERS L’ORIENT”] ET DE LA MOITIÉDE SON ŒIL IL A JETÉ UN REGARD VERS L’OCCIDENT ». CETTE FORMULATION, CERTES PARTIALE, EST POLÉMIQUE ET TEND À MINORER LE RÔLE DU FUTURISME ITALIEN. MALÉVITCH RECONNAISSAIT PABLO PICASSO ET FILIPPO TOMMASO MARINETTI, C’EST-À-DIRE LE CUBISME ET LE FUTURISME, COMME LES DEUX PLUS IMPORTANTS PÔLES NOVATEURS DU DÉBUT DU XXE SIÈCLE.

    VOUS DISSIPEZ SOUVENT LA CONFUSION ENTRE LE SUPRÉMATISME, D’ESSENCESPIRITUELLE, ET LE CONSTRUCTIVISME, QUI REPOSE SUR UNE VISION MATÉRIALISTE. LE SUPRÉMATISME VOUS SEMBLE-T-IL ENFIN RÉÉVALUÉ ?

    JE LUTTE EN EFFET DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST AUSSI DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT. LE SUPRÉMATISME, NÉ EN DÉCEMBRE 1913 AVEC LES DÉCORS DE MALÉVITCH POUR L’OPÉRA CUBO-FUTURISTE DE MIKHAÏL MATIOUCHINE VICTOIRE SUR LE SOLEIL, TRIOMPHE DANS LA CÉLÈBRE EXPOSITION PÉTERSBOURGEOISE « 0.10 » EN DÉCEMBRE 1915-JANVIER 1916. IL EST, DÈS L’ORIGINE, ANTAGONISTE DE L’« ABSTRACTION CONCRÈTE » DES RELIEFS ET CONTRE-RELIEFS DE TATLINE, APPARUS DÉBUT 1915, QUI OPÈRENT AVEC DES MATÉRIAUX RÉELS DANS UN ESPACE RÉEL. LA DÉNOMINATION « CONSTRUCTIVISME » EST UTILISÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 1921, LORS DES DÉBATS QUI ONT LIEU À L’INSTITUT DE LA CULTURE ARTISTIQUE FONDÉ PAR VASSILY KANDINSKY À MOSCOU EN 1920. C’EST PRÉCISÉMENT CONTRE KANDINSKY ET SON ORIENTATION SPIRITUALISTE QUE LES CONSTRUCTIVISTES SOVIÉTIQUES SE SONT DRESSÉS, MAIS AUSSI CONTRE LE SUPRÉMATISME MALÉVITCHIEN, DONT « LA PHÉNOMÉNOLOGIE APOPHATIQUE » – C’EST-À-DIRE LA VOLONTÉ DE FAIRE APPARAÎTRE LE NON-ÊTRE QUI EST LA VÉRITÉ DU MONDE – ÉTAIT DEVENUE INCOMPRÉHENSIBLE À SES PREMIERS ADEPTES, TEL ALEXANDRE RODTCHENKO. CE DERNIER DEVIENT LE LEADER DU CONSTRUCTIVISME SOVIÉTIQUE, LEQUEL COMBAT L’ART PUR, INCARNÉ PAR LE TABLEAU DE CHEVALET. LE MONUMENT À LA IIIE INTERNATIONALE, ÉLABORÉ PAR TATLINE EN 1919-1920, SERT D’EMBLÈME À CE MOUVEMENT DONT LA RÉDUCTION DE L’OBJET À UNE CARCASSE PREND LA LIGNE COMME PRINCIPE CONSTRUCTIF. JE NE PENSE PAS QUE LE SUPRÉMATISME SOIT RÉÉVALUÉ DE NOS JOURS, CAR L’ART DOMINANT EST DE PLUS EN PLUS PHYSIOLOGISTE, IL RACONTE DES HISTOIRES. C’EST UN ART PLUS SYMPTOMATIQUE DE L’ÉTAT CIRCONSTANCIEL D’UNE ÉPOQUE QU’INTEMPOREL ET UNIVERSEL. AU FOND, NOUS ASSISTONS À LA RÉSURGENCE DU NATURALISME ENGAGÉ DE LA FIN DU XIXE SIÈCLE, DANS DES FORMES ÉVIDEMMENT « MODERNES ».

    JE LUTTE DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT.

    CEPENDANT, LE SUPRÉMATISME, S’IL N’EST PAS TOUJOURS ÉVALUÉ À SA JUSTE MESURE, RESTE UN PÔLE MAJEUR DE L’ÉVOLUTION UNIVERSELLE DE L’ART, MALGRÉ LES TENTATIVES DE RELÉGUER À L’ARRIÈRE-PLAN SA FORCE DE COMMOTION.

    QUELS SONT LES FONDEMENTS MÉTAPHYSIQUES DES ÉCRITS DE MALÉVITCH QUEVOUS ACHEVEZ DE TRADUIRE ?

    MALÉVITCH PROCÈDE NON PAR MOUVEMENTS ÉVOLUTIFS, MAIS PAR ILLUMINATIONS SUCCESSIVES. ON A SOUVENT ÉCRIT QUE LE SURGISSEMENT DU QUADRANGLE NOIR DANS LE BLANC (APPELÉ COMMUNÉMENT CARRÉ NOIR SUR FOND BLANC) ÉTAIT UN ABOUTISSEMENT DU CUBISME. À MES YEUX, IL S’AGIT D’UN SAUT DANS L’INCONNU. MALÉVITCH N’EST PAS UN HISTORIEN D’ART, IL EST D’ABORD UN CRÉATEUR. CE N’EST QU’EN 1919-1920, À VITEBSK, QU’IL EST PRIS PAR UNE FRÉNÉSIE D’ÉCRITURE. SA CORRESPONDANCE AVEC LE CÉLÈBRE HISTORIEN DE LA LITTÉRATURE ET PHILOSOPHE DE LA CULTURE MIKHAÏL GUERCHENZON MARQUE UN TOURNANT. DANS LE SECOND TOME DES ÉCRITS QUE JE PRÉPARE POUR LES ÉDITIONS ALLIA, FIGURERONT TOUTES LES LETTRES DE MALÉVITCH À GUERCHENZON. CE VOLUME PRÉSENTERA UN « CHOIX » DES TEXTES POSTHUMES DU PEINTRE.

    ON L’Y VOIT PRIS D’UNE SORTE DE DÉLIRE EXTATIQUE POUR ESSAYER DE CERNER L’ÊTRE DU MONDE AU-DELÀ DE TOUS SES ÉTANTS. DIEU N’EST PAS DÉTRÔNÉ, PARU EN 1922, EST UNE PETITE PARTIE DE CETTE PENSÉE EN ÉTAT DE FUSION, UNE PENSÉE SAUVAGE ET PEU PRÉOCCUPÉE DE GRAMMAIRE ET DE PONCTUATION, MANIANT L’HUMOUR ET PARFOIS L’IRONIE, NE DONNANT QU’EXTRÊMEMENT RAREMENT SES SOURCES. IL EST VAIN DE VOULOIR À TOUT PRIX CHERCHER QUELLES LECTURES AURAIENT NOURRI LA PENSÉE DE MALÉVITCH. IL A DIT LUI-MÊME QU’IL S’ÉTAIT RETIRÉ DANS LE DOMAINE, NOUVEAU POUR LUI, DE LA PENSÉE ET SE PROPOSAIT D’EXPOSER, DANS LA MESURE DE SES POSSIBILITÉS, « CE QU’IL APERCEVRAIT DANS L’ESPACE INFINI DU CRÂNE HUMAIN ». IL A RETROUVÉ, SELON MOI, DES IDÉES QUI ONT PU ÊTRE FORMULÉES DEPUIS QUE L’HOMME PENSE. MAIS IL ME SEMBLE QU’IL FAUDRAIT ÉTUDIER LES LIENS ÉVIDENTS QUI UNISSENT LE SUPRÉMATISME ET LA PENSÉE EXTRÊME-ORIENTALE, PAR EXEMPLE LE TAOÏSME ET LE ZEN.

    Mikhaïl Vroubel, Vision du prophète Ézéchiel, 1906, aquarelle sur papier, Musée russe, Saint-Pétersbourg.

    MIKHAÏL VROUBEL, VISION DU PROPHÈTE ÉZÉCHIEL, 1906, AQUARELLE SUR PAPIER, MUSÉE RUSSE, SAINT-PÉTERSBOURG. © D.R.

    VOUS AVEZ AUSSI TRADUIT, AVEC VOTRE ÉPOUSE, LES MÉMOIRES D’UN MOINEPEINTRE D’ICÔNES. VOTRE PASSION POUR LES ICÔNES SE CONFOND-ELLE AVEC UNATTRAIT POUR LA RELIGION ORTHODOXE ?

    JE SUIS CATHOLIQUE À L’ORIGINE, MAIS J’AI REJOINT L’ORTHODOXIE LORS DE MON MARIAGE RELIGIEUX EN 1966. J’AI EU ALORS LE SENTIMENT, NON DE RENIER LE CATHOLICISME, MAIS DE REVENIR D’UNE CERTAINE FAÇON AUX SOURCES DE CELUI-CI. J’AI ÉTÉ SÉDUIT PAR LA BEAUTÉ DE LA LITURGIE ORTHODOXE, UN GESAMTKUNSTWERK, COMME NE S’Y EST PAS TROMPÉ KANDINSKY. VALENTINA ET MOI ÉTIONS AMIS DE CET ICONOGRAPHE DE TALENT, LE MOINE GRÉGOIRE KRUG; C’EST DONC NATURELLEMENT QUE NOUS AVONS TRADUIT QUELQUES-UNS DE SES ÉCRITS. ILS MONTRENT QUE L’ART DE L’ICÔNE N’EST PAS RÉPÉTITIF ET MONOTONE : TOUT EN RESTANT DANS LE CONSENSUS ECCLÉSIAL, IL EST AU CONTRAIRE D’UN GRAND DYNAMISME FORMEL ET THÉOLOGIQUE.

    VOUS MAINTENEZ DES LIENS EN RUSSIE ET EN UKRAINE. COMMENT VOYEZ-VOUSL’ANTAGONISME ENTRE CES DEUX PAYS ?

    L’UKRAINE ET LA RUSSIE SONT DEUX PAYS, SINON FRÈRES, DU MOINS COUSINS. LES RUSSES NE COMPRENNENT PAS LES UKRAINIENS, ILS PENSENT QU’ILS SONT UN MÊME PEUPLE QU’EUX. J’AI LUTTÉ, AVANT LES ÉVÉNEMENTS TRAGIQUES ACTUELS, CONTRE L’AGRESSION CULTURELLE RUSSE QUI A TENDANCE À TOUT RUSSIFIER. JE NE ME PRONONCE PAS SUR LA POLITIQUE, MAIS JE REGRETTE L’AMATEURISME DES GOUVERNANTS DE L’UKRAINE INDÉPENDANTE, QUI VEULENT ÉLIMINER DU PAYS LA LANGUE RUSSE ALORS QU’ELLE EST LA LANGUE MATERNELLE D’UNE GRANDE MAJORITÉ – C’EST L’UNE DES RAISONS PRINCIPALES POUR LESQUELLES ILS ONT PERDU LA CRIMÉE ET QUI POURRAIT LEUR FAIRE PERDRE LE DONBASS. JE REGRETTE AUSSI LE REJET, PARFOIS LA HAINE POUR TOUT CE QUI EST RUSSE QUE RESSENTENT CERTAINS UKRAINIENS, SOUS L’INFLUENCE DES ULTRANATIONALISTES DE L’OUEST DU PAYS, AU TROPISME POLONAIS ET GERMANIQUE– CELA A POUR EFFET D’ACCENTUER LE RAIDISSEMENT CULTUREL DE LA RUSSIE.

  • Du Suprématisme de Malévitch (О СУПРЕМАТИЗМЕ МАЛЕВИЧА), 1984-1996

    О СУПРЕМАТИЗМЕ МАЛЕВИЧА

    Довольно часто можно встретить, особенно в западной крити­ческой литературе, когда в один ряд ставят конструктивизм и супрематизм. Как только малосведущий критик видит геометрическую форму, он тут же заявляет о конструктивизме. Однако, если и имеется несколько чисто внешних аналогий между конструктивизмом и супрематизмом, то, как бы то ни было, эти два направления антагонистичны, и их следует различать. Данное смешение понятий происходит оттого, что многие художники, вышедшие из супрематизма, как, например, Эль Лисицкий, или работавшие в его орбите, как Любовь Попова или Родченко, очень быстро оказались приверженцами культуры материалов и прославили её в своём творчестве, сознательно выбирая путь, который, начиная с 1914-го года, открыл Татлин своими контр-рельефами. Целью конструктивизма является обоснование материального, конструктивизм проповедует культ вещи, для него вещь есть произведение искусства равно как произведение искусства есть вещь. Его философская пресуппозиция материалистична и утилитаристична. Его цель – функциональная организация жизни во всех её аспектах. Художник-станковист должен уступить место худохнику-конструктору, художнику-инженеру, художнику-производственнику, картина – оформлению жизни.

    Теоретические принципы советского конструктивизма, устанавливающиеся в течение 1921 года, были провозглашены лишь к 1922-му году (А.Ган, Конструктивизм, Тверь; И.Эренбург, И всё-таки она вертится, Берлин; оба номера берлинского журнала Вещь-GegenstandObjet Эль Лисицкого и Ильи Эренбурга…).

    Конструктивизм – это весьма определённое движение, зародившееся в России, имя которого до 1922[1] публично даже не упоминалось. Говорить опрометчиво о конструктивизме до этой даты значит явно злоупотреблять терминологией, позволяя возникнуть путанице; на самом деле, русский конструктивизм сделал в своей теории ударение на проблеме конструкции в оформлении произведения искусства, связывая этот принцип с общей материалистической философией жизни.[2] Понятно, что конструктивистская теория и конструктивистское движение родились из практики, существовавшей до 1921 года, из оформления материала, из конструкции, из фактуры художественной вещи; из практики, появившейся на Западе с кубизмом и футуризмом, продолженной в России кубо-футуризмом, лучизмом, контррельефами Татлина, супрематизмом, беспредметностью, а также поисками « конструктивного » сценического пространства у Малевича (Победа над Солнцем в театре Луна-Парк в Санкт-Петербурге в 1913), у Александры Экстер (Фамира Кифаред (1916) и Саломея (1917) в Московском Камерном театре) или у Георгия Якулова (оформление кафе «Питтореск» в 1917 году)[3].

    Как все движения, появившиеся после других, советский конструктивизм выделил в предыдущих эстетических течениях некоторое число принципов, которые он довёл до их предела, создав совершенно оригинальную систему. Если конструктивизм использовал, среди прочих, супрематизм, он принимал во внимание лишь « перья организма », по выражению Малевича, который бескомпромиссно противостоял культуре материала, «производственничеству» и конструктивизму[4]. Настоящим родоначальником конструктивизма является Татлин.

    Супрематизм, возникший между 1913 и 1915 годами, с самого начала был антагонистичен современной ему живописно-рельефной татлинской революции. Контррельефы Татлина являются смелым абстрактным выводом из кубизма: вещь, реинструментированная сообразно новому порядку, торжествует как вещь.

    Для Малевича же предмет не существует, он растворяется в энергии-возбуждении абсолютно беспредметного бытия. Супрематизм это действенное отрицание мира предметов. Его цель – показать мир без предметов и без предмета, беспредметный мир, единственный реально существующий мир. Если Малевич говорит о супрематических « утилитаризме » или « экономии », ни в коем случае речь не идёт о функциональности или рациональной схематизации. Супрематические экономия и утилитаризм хотят превратить « зелёный мир мяса и костей », мир « харчевой », в мир пустыни, мир отсутствия, тяготеющий к обнажённости бытия. Если супрематизм является в одно и то же время живописью в онтологическом действии и медитацией о бытии, он тем самым не отрицает технические проблемы конструкции. Умение имеет большое значение для Малевича (не нужно забывать его колоссальную педагогическую деятельность в Уновиce в Витебске и в «Гинхуке в Петрограде-Ленинграде), но он не является ни главным фактором, ни целью творчества. Художественное мастерство должно подчиняться требованиям движения бытия в мире, не дать проявиться материалу в своей скелетной наготе, как это делает конструктивизм, но показать небытие форм и цвета. Поэтому супрематические квадраты, круги и кресты не являются аналогичными по форме существующим в природе квадратам, кругам или крестам, они являются вторжением небытия, элементами формирующими, а не информирующими. В супрематизме цвет это выражение мирового бытия, а не « продукт разложения света » в нашем видении. В июне 1916 года Малевич писал Матюшину:

    « Неизвестно, кому принадлежит цвет: Земле, Марсу, Венере, Солнцу, Луне? И не есть ли, что цвет есть то, без чего мир невозможен. Не те цвета – скука, однообразие, холод – это голая форма слепого, и Бенуа как глупец, не знает радости цвета. Цвет — это творец в пространстве»[5]

    Проблема супрематизма не является больше проблемой « технического » пространства (ограниченного умением, изготовлением в рамках «нашей» природы и «нашей» физики), но проблемой « присутствия пространства мирового »[6]; техника лишь вспомогательное средство. Живописный свет это знание, а « свет знания больше уже не давал ни тени, ни светлого, но все же был ярок, лучи его проникают всюду и познают и те явления, которые скрыты от всех остальных лучей »[7].

    Это бытие в его сущем, которое Малевич хочет проявить. Формулировки 1916 года по этому поводу поразительны:

    « Земля брошена как дом, изъеденный шашлями. […] Повешенная же плоскость живописного цвета на простыне белого холста даёт непосредственно нашему сознанию сильное ощущение пространства. Меня переносит в бездонную пустыню, где ощущаешь творческие пункты вселенной кругом себя […] Здесь удаётся получить ток самого движения, как бы от прикосновения к электрической проволоке »[8].

    Вопреки преобладающему мнению русской критики, футуризм был таким же основополагающим для Малевича, как и кубизм:

    « Футуризм сильно ощутил потребность новой формы и прибег к новой красоте «скорости» и машине, к единственному средству, которое смогло бы его унести над землёй и освободить от колец горизонта »[9].

    Условное наклонение показывает однако, что футуризму, так же как и кубизму, не удалось порвать с миром предметов, и он остался для Малевича погрязшим в фигуративности.

    В иконософии Малевича живописное (в более широком смысле, нежели это понимают традиционно) занимает привилегированное положение сущего в своём бытии.[10] В этом смысле надо обратить внимание нa Автобиографии[11] Малевича. Речь не идёт о « героическом периоде » художника, но о малоизвестных годах становления (до возраста 26-ти лет) в Украине и в русской провинции (Курск) до его приезда в Москву в 1904 году. Что поражает в этой автобиографии, так это противопоставление, которое обнаруживается между городом рабочих и машин и деревней (крестьяне, природа, цвета народного искусства и одежды). Мир крестьян Малевич превозносит. Текст представляет собой гимн украинской деревне. Отец Малевича работал на заводе по переработке сахарной свёклы и часто менял места работы. Именно поэтому совсем еще ребёнком, а затем подростком, Малевич проникся такой своеобразной украинской жизнью. Он любовался полями и работниками «в цвете», которые пропалывали или срывали свёклу.

    « Взводы девушек в цветных одеждах двигались рядами по всему полю. Это была война. Войска в цветных платьях боролись с сорной травой, освобождая свёклу от зарастания ненужными растениями. Я любил смотреть на эти поля по утрам, когда солнце ещё не высоко, а жаворонки поднимаются песнями ввысь и аисты, щёлкая, летят за лягушками, и коршуны, кружась в высоте, высматривают птиц и мышей »[12].

    Украинская деревня – это также вкусная еда (обилие фруктов, сало с чесноком, борщ, сметана и всевозможные блюда и выпечка из ржаного или кукурузного зерна с луком, с конопляным маслом или простоквашей). Это, наконец, наивное искусство украинских крестьян, которые украшают свою хату:

    « Я с большим волнением смотрел, как делают крестьяне росписи, и помогал им вымазывать глиной пол хаты и делал узоры на печке. Крестьяне здорово изображали петухов, коников и цветы. Краски все были изготовлены на месте из разных глин и синьки.»[13]

    Вот первая школа Малевича, школа, которая наложила свой отпечаток на его жизнь и творчество. Именно она придаёт резко отличающийся характер творчеству и философии Малевича в искусстве первой четверти XX века. Все другие влияния будут подчинены этим первым ощущениям контакта с природой, с её красками, с её запахами, с её сочностью и искусством. В « Прибавочном элементе в живописи » Малевич противопоставляет городское искусство и искусство деревенское, и решительно относит супрематизм к городскому искусству. Но его полемическая атака против « провинциального искусства » (пример – Миллэ) касается иллюстративного характера этого « крестьянского искусства » и оставляет нетронутым область « воздуха, воздушного пространства ». Если природа, как imago, как αντίτυπον (ср. Послание к евреям, 9,24) отрицается Малевичем, как всё остальное, она всё-таки остаётся как бытие. Жак Деррида, комментируя отрывок из Истоков произведения искусства Хайдеггера, посвящённый Башмакам Ван Гога, и критику этого отрывка Мейером Шапиро, ясно показывает, что « крестьянский пафос », приписываемый Ван Гогу, не что иное как способ, для Хайдеггера и для Ван Гога, « вновь связать вещи более надёжно и гораздо более « глубоко », пред-первоначально. В принадлежности (соответствующей) к молчаливому дискурсу земли. К этому преддоговорному или предзаключённому брачному союзу с землёй. »[14] Природа – это основная тема всего творчества Малевича в том смысле, в каком Хайдеггер пишет в Истоках произведения искусства:

    « Die Verlässlichkeit des Zeuges gibt erst der einfachen Welt ihre Geborgenheit und sichert der Erde die Freiheit ihres standigen Andranges. »[15]

    Природа у Малевича, сквозь неказистость полотен, выполненных в наивном, а затем импрессионистском стиле, под воздействием иконописи, лубка и гогенизма Гончаровой, восторжествует в мощном неопримитивизме, который, объединившись с кубо-футуризмом, подарит самый впечатляющий цикл на деревенскую тематику в XX веке. Наибольшее углубление в природу проявится затем в супрематизме. Как в древнейшей греческой философии, природа появляется как φύσις, как место прорастания, расцвета, подступа ко дню. Как считает Хайдеггер :

     » Φύσις – это само бытие, благодаря которому только сущее становится наблюдаемым и остаётся наблюдаемым. »[16]

    Когда Малевич пишет Матюшину в декабре 1915, что супрематизм « означает господство »[17] , он имеет в виду господство природы как живописного бытия par excellence. Вспоминаешь прекрасный отрывок, посвящённый Клоду Монэ в Новых системах в искусстве (Витебск, 1919) :

    « На самом деле, весь упор Монэ был сведён к тому чтобы вырастить живопись, растущую на стенах собора.[…] Если для Клода Монэ были живописные растения на стенах собора необходимы, то тело собора было рассмотрено им как грядки плоскости, на которых росла необходимая ему живопись, как поле и гряды, на которых растут травы и посевы ржи. Мы говорим, как прекрасна рожь, как хороши травы лугов, но не говорим о земле. Так должны рассматривать живописное, но не самовар, собор, тыкву, Джоконду. »[18]

    Эта ссылка на прорастание – более чем биологическая метафора, это утверждение, что цвет, который является свойством, чтобы спровоцировать визуальное ощущение спектральной композиции, цвет является почвой (или чернозёмом) бытия, которое выталкивает или пускает ростки живописного в мир. Плоские супрематические поверхности являются « ростками насыщенного пространства цветом »[19].

    Поступь Малевича является своеобразной в общем движении, которое около 1913 года отходит от традиционной фигуративности. Существует преемственность между югендштилем Кандинского и его переходом к нефигуративной абстракции, которая остаётся символисткой в своём желании передать « внутренний звук » вещей. Лучизм Ларионова в его наиболее радикальном варианте даже если он был решающим этапом к абсолютной беспредметности, остаётся вдохновленным реальными вещами. У Мондриана наблюдается сдвиг к реинструментовке предмета, к эквивалентности знаков, дающий чисто живописный вариант осязаемой действительности. Малевич единственный, кто совершил прыжок, « благодаря которому человек покидает разом всю предшествующую безопасность »[20]. Он единственный разрушил мосты между внешним и внутренним миром, между осязаемой и сверхосязаемой действительностью. И когда мосты разрушены, остаётся лишь возникновение бездны бытия, которое появляется на супрематических полотнах.

    Нет никакой точки соприкосновения с абстрактным творчеством Татлина и тем более с конструктивизмом. Впрочем, известно о художественной войне, которую объявили друг другу Татлин и Малевич после 1914 года. Это были две исключительные личности, непримиримые в принципиальных философских соображениях. Вот свидетельство критика и теоретика Николая Пунина (близкого Татлину):

    « У (Малевича и Татлина) была особая судьба. Когда это началось, не знаю, но, сколько я их помню, они всегда делили между собою мир: и землю, и небо, и междупланетное пространство, устанавливая всюду сферу своего влияния. Татлин обычно закреплял за собою землю, пытаясь столкнуть Малевича в небо за беспредметность. Малевич, не отказываясь от планет, землю не уступал, справедливо полагая, что и она – планета, и, следовательно, может быть беспредметной.»[21]

     

    МИСТИЧЕН ЛИ СУПРЕМАТИЗМ?

    Слово « мистический » настолько часто употребляют без разбора, когда говорят о русском искусстве, что опасаешься его применять по отношению к мышлению и творчеству Малевича. Речь ни в коем случае не идёт здесь о неясной и бесхребетной религиозности или о теологических состояниях души. Но если признать, что мистическое видение уничтожает посредников и превращает обычное восприятие наших пяти чувств в созерцание мира в своём бытии, то можно утверждать, что супрематизм Малевича мистичен. Это не придаёт особого статуса Малевичу, так как настоящее искусство было и всегда будет связано с этим непосредственным проникновением мирового бытия в целом.[22] « Мистицизм » Малевича особенно заметен из-за его фундаментального противоречия с доминирующей пост-революционной, конструктивистской, материалистской мыслью. Во всяком случае, в его записях отмечают конвергенцию подхода и мышления не только с некоторыми аспектами буддизма (без сомнения, по книгам и статьям П.Д. Успенского), но также с апофатическим богословием Отцов Церкви и исихазма. Не стоит игнорировать эти элементы, сопрягающиеся со множеством других в супрематизме.

    Алогизм, живописный вариант зауми Хлебникова и Кручёных, претерпел влияние любопытной, богатой и амбициозной книги Петра Успенского Tertium Organum (1911), явившейся толчком для всех людей искусства, имеющих отношение к русскому авангарду. П.Д. Успенский хотел пойти дальше Όργανον Аристотеля и Novum Organum Фрэнсиса Бэкона, логические законы которых были извлечены из наблюдения за явлениями внешнего мира так, как мы его воспринимаем (в трёх измерениях). Tertium Organum описывает а-логичные и за-умные законы бесконечности. Он вводит четвёртое измерение (время), пятое измерение (высота сверх-сознательного времени) и шестое измерение (линия, которая объединяет все осознания мира и, отталкиваясь от них, формирует единое всё).[23] Не подлежит сомнению то, что размышление П.Д.Успенского над реальным миром, помимо относительности и иллюзорности нашего восприятия, оказало значительное влияние на развитие заумного искусства не только у поэтов, но и у художников. Оно позволило Малевичу совершить скачок 1913-1915 годов в беспредметность. Однако, как всегда бывает в процессе истинного творчества, разрозненные идеи, которые заставили осознать новые задачи в искусстве, были лишь рамкой чисто живописного процесса. Досадным было бы не различать в искусстве идеи (идейный комплекс), которые главенствуют в любом творчестве, практику, использующую технические процедуры, и теорию, которая следует за практикой.

    Здесь мне хотелось бы сделать общее замечание, касающееся критической концепции поэтики произведения искусства. Учитывая, что в XX веке более, чем в предшествующие века, у русских художников более чем у других, изобилуют теоретические записи, среди историков искусства наметилась тенденция считать, что творец в своём произведении воплощает

    некую теорию. Встречаются удивительные суждения, которые состоят в том, что практика расценивается в свете теории, и что часто реализация не отвечает высоте идей или наоборот. Что же это значит? Это вновь возвращает к мысли о том, что творец представляет собой многословного мыслителя, который надрывается, пытаясь перевести в конкретную форму то, что было явлено ему в процессе мышления. Это значит иметь невероятно жалкое представление о творческом процессе, считать его идеоцентрическим. Проблема соотношения практики и теории была ложно истолкована, так как к ней добавилась еще лжепроблема соотношения формы и содержания. В действительности три момента ритмизуют творческий процесс: Идея, Форма, Смысл, моменты, которые мы, анализируя, разделяем. Идея – это хаос, культурный, философский, национальный, этнический, религиозный, политический и т.д., это порой чаяние, сновидение, фантазия, это всегда прежде всего ум, темперамент, воление, энергия, Wirken. Продолжением этого воления является творческая работа, у которой есть свои собственные художественные законы, которая не может ни «переводить», ни «воплощать» идею или же магму идей, главенствующих в этом процессе, поскольку ее техническая внутренняя логика и ее функция несводятся к идейным логике и функции – в той же мере, как несводятся их время и их пространство между собой. Из этого не следует, что художник как artifex, прекращает думать в своём ποιεν, так как акт делания неотделим от акта мыслить смысл даже в самом примитивном ремесленничестве.

    Ποιεν вне всякого сомнения является дозволением появиться (laisser apparaître), как это показано у Хайдеггера[24]; но «дозволение» не означает неизвестно какую техническую пассивность по отношению к господству бытия.

    Если бездействующее бытие пронзает оперирующее сущее, тем не менее сущее оперирует в конечных времени и пространстве. Творческая работа представляет собой работу над формой, ищущей изысканные связи, фактурные, словесные, графические, художественные комбинации, не существовавшие дотоле звучания, выразительность, контрасты, все приёмы, свойственные тому или иному виду искусства. В распоряжении творца находится целый арсенал приёмов и теорий, относящихся к его эпохе, но только в выработке объекта, который он создаёт, этот субстрат, это знание преображаются и придают произведению личностный характер. Идея же представляет собой некий щелчок, который и толкает художника к конструированию форм, придаёт плотность творческому акту, но который ни в коем случае не должен быть спутан с самим актом. Результатом творческого акта является произведение, созданная вещь, которую художник

    «заставляет позволить появитъся (fait laisser apparaître) в Смысл. Созданная вещь не имеет смысла, она – смысл; она – появление нового знака, который добавляется к знакам, формирующим сеть нашей физической и духовной жизни. Рассмотрим портрет Моны Лизы. Важно ли нам знание о том, кем был прообраз? Название оказывается мнемотехническим удобством. Только страстные поклонники приключенческих или детективных романов заинтересуются разрешением «загадки» Джоконды. Загадка где-то в другом месте, она в эпифаническом смысле образа-знака (εκών) Мы следуем мысли Г.Б. Якулова, для которого Джоконда, будучи взрощенной в этом городе столь же естественно, как и сфинкс в Египте, есть выражение Флоренции, её ритма, рождающее серию ассоциаций, делающих Джоконду сфинксом флорентийской культуры[25]. Если у Леонардо была «идея» изобразить живого человека в известной его биографии, его чисто художественная работа обязала его оставить прообраз, чтобы дать жизнь только формам и краскам, в ритме, исходящем из эстетических данных его эпохи и являющемся, однако, уникальным прорывом к красоте не как данности, но как стремлению, какт«поляне, открывающейся на бытие»[26].

    Именно в этом смысле мы скажем, что идеи П.Д. Успенского составили часть комплекса идей художников русского авангарда десятых годов XX века, но оказали влияние на их теории только после чисто творческой разработки их произведений. Между многочисленными пассажами Tertium Organum и теоретическими и философскими текстами Малевича обнаруживается поразительное идейное сродство:

    «Нет ничего, лежащего справа или слева, сверху или снизу от наших тел […]

    Там (в мире многих измерений) нет материи и движения. Нет ничего, что бы можно было бы свешать или сфотографировать, или выразить в формулах физической энергии. Нет ничего, имеющего форму, цвет или запах. Ничего обладающего свойствами физических тел […]

    Всё – есть целое. И каждая отдельная пылинка, не говоря уже о каждой~отдельной жизни и о каждом человеческом сознании, – живёт одной жизнью с целым и заключает в себе всёцелое […]

    Бытие там не противоположно небытию […]

    Тот мир и наш мир – не два разных мира. Мир один. – То, что мы называем нашим миром, есть только наше неправильное представление о мире.» [27]

    Для того, чтобы понять комплекс идей, главенствовавший во время творческого процесса Малевича, необходимо подчеркнуть ещё один важный аспект книги П.Д.Успенского: Tertium Organum является также философской антологией, представляющей значительное количество выдержек из всеобщей философии. Именно из Tertium Organum Малевич мог ознакомиться с идеями Элеатиков, Платона, Плотина, Климента Александрийского, Дионисия Ареопагита, Якова Бёма, Канта или индуистскими и китайскими текстами, с которыми супрематическая мысль обнаруживает сходство. Образ квадрата, например, появляется в одном из отрывков Лао-Цзы, цитируемом П.Д.Успенским: Тао (Путь) представляет собой большой квадрат без углов, большой звук, который невозможно услышать, большой образ, не имеющий формы.

    В супрематической философии возникает также сущностный богословский вопрос – «вопрос о Боге». Учитывая то, что для Малевича в природе принимается абсолютное существование некой субстанции или энергии, которая не исчезнёт никогда, что существует только всеобщий мрак, что отрицается всякое телеологическое сознание в природе (то есть «личностный Бог» в авраaмовых религиях), исследователь попытается усмотреть в философии Малевича перевоплощение пантеизма и даже атеизм шопенгауэрского типа. Но если вспомнить, что в апофатическом богословии Бог – непреоборимая тьма и не может иметь формы или свойства («любовь», «доброта», «личностный характер», «сознание») и называться каким-либо из человеческих имён:

    «Бог не является ни сущностью, ни разумом, и он не знает ни того, ни другого» (Мейстер Экхарт Почему мы должны освободиться начиная с самого Бога)

    Или же:

    «Кто бы ни искал Бога по тому или иному модусу, находит в итоге лишь модус» (Мейстер Экхарт Действуй, начиная с глубин, не задаваясь вопросом почему).

    Таким же точно образом, супрематическая мысль располагается в том же кругу проблем, что и мысль Шеллинга, согласно которой божественная едино-цельность есть единственная живая реальность, за пределами которой существуют только модусы, отношения, распадение (defectio, Zerfällung); Малевич говорит именно «распадение», что является точной калькой слова Zerfällung. Шеллинг в одном ярком афоризме говорит:

    «Нет в действительности и в себе нигде субъекта и Я, следовательно нет и объекта и Не-Я, а только Одна вещь, Бог и целое, и вне этого ничего».

    Если в сочинении Свет и Цвет Малевич иронизирует в стиле Ницше над антропоморфическим Богом религий[28] и если принять во внимание те политические обстоятельства, в которых он читал свои лекции и в которых ему вменяли в преступление его теологический уклон, он мог бы выражать свои мысли двояко, и тем не менее, мы располагаем достаточным количеством указаний для того, чтобы быть уверенными в присутствии страстного поиска Бога Малевичем, «нового образа Бога», «нового отношения к Богу»[29], поиска, который выводит за скобки Бога Откровения, располагается по ту сторону (или по эту). Тот, кого Малевич называет «актёром мира», скрывается, как если бы он боялся показать свой лик, что человек сорвёт с него его многоликую маску и узнает его лик[30]. Этот актёр поглощён абсолютным чёрным, Ничто, у него нет подлинного лика, поскольку если бы у него было один лик, как бы мы его ни квалифицировали, его больше не было бы, он был бы чем-то иным. Он — безликий Лик.

    Супрематизм как абсолютная беспредметность (Non-Objectivity, Gegenstandslosigkeit)

    В названиях различных изобразительных проявлений искусства, которые в XX веке не отражали более элементы видимого окружающего мира, есть очень много двусмысленностей. Наиболее распространенным термином для обозначения искусства, отказывающегося от какой бы то ни было соотнесённости с чем-либо знакомым из чувственного мира, является абстракция. Если этот термин подходит, с некоторыми нюансами, для творчества Кандинскогo и даже Мондриана, то для супрематизма, который является торжеством не «абстракции», а беспредметности (Gegenstandslosigkeit), он не годится. В абстракции всегда есть соотнесённость с предметом, всегда есть некое истолкование мира (в смысле Deutung, о котором пишет Эрих Ауэрбах в его знаменитой книге Мимесис) по отношению к изображению. Тогда как Малевич абсолютно точен в этом: человек ничего не может себе представить. Художник должен лишь способствовать появлению, эпифании сущего как манифестации бытия в мире. Супрематическая беспредметность отклоняет всякую соотнесённость с миром предметов, признаёт лишь один мир – мир бездны бытия, тогда как абстракция представляет собой желание познать вещь в ее сути и передать изобразительными средствами эту суть такой, какой мы её познаём интуитивно, а не согласно нашему естественному видению. Абстракция Кандинского является еще дуалистско-символической; лучизм Ларионова, даже если он считает живопись не «средством выражения», а «целью в себе», является «чистой оркестровкой его тембров»[31]; абстракция Мондриана, cо своей стороны, является системой живописных семиологических эквивалентов.

    Беспредметность же Малевича сама является радикальным разрушением моста, переброшенного традиционным искусством и метафизикой, над «большой бездной» (die grosse Kluft), отделяющей доступный разуму или же интуиции мир от мира, таковым не являющегося. Для Малевича существует лишь один мир – абсолютная беспредметность. Именно ощущение этого мира сжигает все остатки форм на двух полюсах супрематизма, представленных «чёрным квадратом» и «белым квадратом».

    Путаница в употреблении термина «абстракция»[32], которая наблюдается в критической практике, обусловлена тем, что не проводится разграничение между двумя уровнями значения этого слова: 1) по горизонтали, эмпирически, абстракция может обладать значением историческим (фигуративное/не-фигуративное), стилистическим (геометризм, ташизм, информальное искусство, лирическая абстракция и т.д.), семиологическим (по аналогии с «лингвистической моделью»), иконологическим («интерпретативная иконография» Панофского)… и 2) по вертикали, абстракция – это выявление живописного как такового, проходящего за пределами форм и цветов или сквозь них (мы видим, что в этом смысле «всякое искусство является абстрактным в себе», согласно известной формуле Матисса[33], и что абстракция XX века лишь отдельный её случай, случай крайний творчества в целом).

    Можно проследить путь развития творчества Кандинского, который считается основоположником Aбстракции, через импрессионизм, югендштиль, фовизм и символизм к постепенному исчезновению видимого предмета в пользу изображения «внутреннего звука» вещей или скорее «визуализации» внутреннего видения вещей. Живописное действие проходит путь от изображения чувственного мира к его абстрактной в исконном смысле этого слова[34] интерпретации. Абстракция Кандинского располагается на двух уровнях. Как Kunstwollen она остаётся символистской в том смысле, что Weltanschauung художника основывается на дуализме между внутренним и внешним [35], материальным и нематериальным[36] :

    «Форма есть материальное выражение абстрактного содержания»[37].

    Эта полярность между областью реальности, скажем для краткости – миметически-натуралистической, и областью абстрактной, «изгоняющей жизнь» (Воррингер) является той проблемой, которую Вильгельм Воррингер в Abstraktion und Einfühlung (1907) сделал популярной, и которую радикализовал Кандинский[38]. Для русского художника «внутренняя необходимость есть единонеизменный закон искусства по существу»[39]. Чувство является духовным двигателем внутренней необходимости, благодаря которой есть совершенное равновесие между внешней формой и внутренним звуком.

    С другой стороны, в виде системы изображения, в виде реализации «внутренней необходимости» в форме картины, абстракция Кандинского пытается преобразовать вещи, «поднять искусство над вещественной формой»[40] и это требует «композиции чисто, беспредельно, исключительно живописной, основанной на открытом законе сочетания движения, созвучия и противозвучия форм – рисуночной и красочной »[41]. Вне всякого сомнения, Кандинский был одним из первых, кто сформулировал принцип автономии художественного творчества, оформления художественного материала. Но если референт уже не миметичен, в том смысле, как понимали мимесис у Аристотеля[42] , то есть как имитирующий природу, у Кандинского же есть всегда референт – это внутренний мир. Предметом более не является материальное, но духовное; и значит, предмет остаётся конечной целью живописца.

    Эстетика Кандинского и эстетика кубизма абсолютно различны. Это особенно чётко проявляется на уровне словаря. Кандинский постоянно использует музыкальные термины, так как его абстракция в десятые годы XX века берет как аналог музыкальную абстракцию. Кубисты же, напротив, говорят о конструировании, развивая известный завет Сезанна в его письме к Эмилю Бернару от 15 апреля 1904:

    « Трактуйте природу через цилиндр, через сферу, через конус ».

    Предмет материальный в кубизме не исчезает, он разлагается, « распыляется » (по выражению Бердяева в его статье о Пикассо, 1914)[43] и снова составляется, реконструированный согласно логике живописного, для которой существуют лишь объёмы, отношения, «валёры» и контрасты. Со своей стороны, футуристы выдвигают на первый план принцип динамики. « Манифест художников-футуристов », подписанный Боччиони, Карра, Руссоло, Балла и Северини 11 апреля 1910, гласит:

    « Универсальный динамизм должен выявляться в живописи как чувство движения »[44].

    В этом есть также новая интерпретация предмета, как в России в случае лучизма Ларионова, где предмет сведён к сумме лучей, исходящих от него:

    « Живопись самодовлеюща, она имеет свои формы, цвет и тембр. Лучизм имеет в виду пространственные формы, которые могут возникать от пересечения отражённых лучей различных предметов, формы, выделенные волею художника. »[45]

    Вне всякого сомнения, Ларионов был тем, кто ещё до Малевича довёл до предела разрыв с изображаемым на поверхности картины предметом, и не только в его теоретических рассуждениях, но и на практике (произведения 1913-1515 годов). Без живописной революции, совершённой Ларионовым, супрематическая революция была бы просто невозможна. Тем не менее, система лучистой изобразительности остаётся зависимой от предмета:

    « Лучизм является живописью толчков и соединений лучей между предметами и драматичным изображением борьбы изобразительных лучистых эманации всех вещей. »[46]

    Этот краткий обзор всех основных течений в живописи, существовавших между 1910 и 1913 необходим для того, чтобы понять, какой была почва, на которой возник супрематизм, наиболее радикальная живописная попытка XX века. Между 1912 и 1914 Малевич сочетает принципы кубизма (разложение движения) в серии картин, которые он сгруппировал под названием «заумный реализм» (например, Утро в деревне после вьюги из Гуггенхайма, Нью Йорк, Усовершенствованный портрет Ивана Васильевича Клюнкова из Русского Музея и Точильщик из Художественной Галереи Университета Йэль), и другой – под названием « кубо-футуристический реализм » (например, Самовар из бывшей коллекции МакКрори)[47]. От « кубо-футуристической  » системы отпочковывается система « алогичная » (Корова и cкрипка из Русского Музея и Англичанин в Москве из Музея Стеделик в Амстердаме), где живопись определённо перестаёт изображать чувственный мир, благодаря абсурдному жесту (корова разломала скрипку, фигуративный по преимуществу предмет в кубизме, или настоящая деревянная ложка, приклеенная к шляпе Англичанина в Москве[48], и в этом состоит ироничное противопоставление предмета материального, утилитарного написанному предмету), но этот жест является также вторжением иного, нежели мир логики видимого, мира (фигура англичанина в Москве делится на две по вертикали: с одной стороны – его видимая, социальная сторона, а с другой – элементы его бессознательного). Очень важно то, что Англичанин в Москве, такая своеобразная афиша-программу носит название, расположенное по всей поверхности картины: « Частичное затмение ». Это выражение является отголоском сценической работы Малевича для оперы М.Матюшина Победа над Солнцем 1913 года. Изображение затмения соотносится с затмением солнца, которое победили будетляне, люди будущего. Солнце является символом мира иллюзий, мира прошлого, « полное тоски ошибок… ломаний и сгибания колен » (5-я картина)[49]. « Ликом мы тёмные / Свет наш внутри » (конец 4-ой картины), пишет в либретто Кручёных. И хор поёт:

    « Мы вольные / Разбитое солнце / Здравствует тьма » (4-я картина).

    Солнце являет собой предметный мир, тогда как здесь мир предметов затмевается чёрным.

    Как пишет один из лучших специалистов по творчеству Малевича, покойный Евгений Фёдорович Ковтун :

    « Постановка оперы Победа над Солнцем Матюшина-Кручёных является последним шагом на пути к супрематизму »[50].

    Двадцать эскизов для декораций и костюмов находятся в Театральном Музее в Петербурге, и шесть других эскизов находятся в Русском Музее. Существуют эскизы пяти картин из шести, имеющихся в опере; кроме того, обложка издания содержит также ещё один эскиз декорации. Отметим, что четырёхугольник является базовой формой в этих шести проектах и что единственными используемыми цветами являются чёрный и белый. На каждой из этих картин внутри четырёхугольника есть ещё один четырёхугольник, являющийся центром, в который помещены кубо-футуристические алогичные элементы. В эскизе к 5-ой картине эти фигуративные элементы исчезают. Центральный четырёхугольник разделён по диагонали на две зоны – чёрную и белую. Вне всякого сомнения – как об этом пишет Дени Баблэ[51] – спектакль « тяготел к абстракци ». Присутствовали при рождении « квадрата », который должен был заключать в себе всю живописную предметность прошлого в знаке, призванном к значительному развитию. Этот знак, чёрный четырёхугольник, « царственный младенец », « икона нашего времени », разрабатывается ещё в лабиринтах алогичной живописи Малевича в 1913-15. Мы видим, как он появляется и в эскизе к 6-ой картине, и в эскизе для занавеса[52] . И среди алогичных столкновений несоответствующих элементов, в стиле Англичанина в Москве или Композиции с Моной Лизой (1914), появляется чёрный четырёхугольник и супрематические вариации (градация маленьких чёрных прямоугольников, типичных для динамического супрематизма).

    Но первый вариант, если можно так выразиться, обнажённой формы чёрного четырёхугольника, – это карандашный рисунок занавеса в первом акте, который являет собой просто «чёрный квадрат» (находится в московском Литературном музее)[53] .

    Такая же эволюция на пути к прорыву беспредметности просматривается и в эскизах к костюмам. Их концепция отталкивается от кубо-футуристических алогичных элементов.

    «Маски, скрывающие лица, преображают актёров и лишают естественности, как позднее это делали костюмы Оскара Шлеммера в Триадическом Балете»[54].

    Как и в декорациях, поверхность сформирована из геометрических планов, которые здесь написаны красками чистыми, без примесей, и контрастирующими. Чёрный и белый играют, как и в декорациях, важную роль, но здесь – уже в соотношении с другими цветами. В первой картине стены сценической коробки были белыми, а пол – чёрным. Эскизы костюмов для Будетлянского силача, для Нерона, для Путешественника; персонажи этой картины также облачены в чёрное и белое. Только Некий Злонамеренный и Забияка одеты в разноцветное, контрастирующее с чёрным и белым. Эта настойчивость чёрного и белого указывает на положение, которое занимают эти по преимуществу супрематические цвета в творчестве Малевича уже в 1913 году[55].

    Чёрный Четыреугольник (повторим : так правописано сегодня устарелое название холста в каталоге выставки «0, 10») является первым знаком полного затмения предметов. Картина Малевича Частичное затмение <Композиция с Моной Лизой> (1914) очень характерна в этом отношении. Затмение пока ещё частичное, так как алогизм еще настойчив, алогизм, понимаемый как сочетание разнородных и несуразных элементов, как процесс «остранения», стремящийся выразительно подчеркнуть бесплодность изобразительных принципов, восходящих к Возрождению.

    В Композиции с Моной Лизой образ Моны Лизы разорван, вся её плоть (лицо, грудь) перечёркнута двумя крестами; одна шутовская надпись сопровождает этот портрет:

    «Передаётся квартира».

    Намёк понятен: старое искусство, символом которого является Джоконда, сведено к предмету обмена[56], лишённого какого бы то ни было содержания; и здесь «солнце европейской цивилизации» должно быть побеждено, а место – оставлено истинной реальности за пределами внешней видимости. Этo неуважение к всеобщим моделям красоты носит яркий отпечаток итальянского футуризма у Малевича.

    Посягательство на Джоконду восходит ещё к творчеству Маринетти, который в 1913 году определял её как :

    «Джоконда итальянская слабительная вода».

    В 1915 году Малевич заявил:

    «И если бы мастера Возрождения отыскали живописную плоскость, то она была бы гораздо выше, ценнее любой Мадонны или Джиоконды»[57]

    «Иконоборческий» жест вычёркивает наподобие гpaффити горло Моны Лизы и находит себе оправдание в таком афоризме художника:

    «Написанное лицо в картине даёт жалкую пародию на жизнь, и этот намёк – лишь напоминание о живом.» [58]

    Таким образом, речь идёт о затмении, пока частичного «солнца запaдной живописи», Джоконды, преимущественного εδολον выражения. Большой чёрный четыреугольник ещё не полностью затмевает разнородные элементы, распредлённые в кубистической перспективе сквозь поверхность. Но это – последняя ступень на пути к полному затмению, представленному Четыреугольником Третьяковской, впервые выставленном на «Последней футуристической выставке картин 0, 10» в Петрограде в конце 1915 года.[59] Я ещё раз подчёркиваю – «четыреугольник», как обозначено в каталоге выставки. Знаменитый «чёрный квадрат» не более квадрат, чем Крестьянка из Русского Музея (также выставлявшаяся на «0,10» под названием «Живописный реализм крестьянки в двух измерениях) , не более квадрат, чем «белый квадрат» в Нью-Йорке (MoMA). В действительноcти, Малевич прежде всего утверждал «четырёхугольность», противопоставляя её трёхугольности, которая на протяжeнии столетий была символом божественности. В одном неизданном тексте, написанном без сомнения в 1920-е годы, Малевмч предлагает такой афоризм :

    «Форма современности прямоугольник.Торжество четырёхточия над троеточия.»[60]

    Точно так же, в тексте «О прибавочном элементе в живописи», художник пишет:

    «Трудно современности уложиться в античный треугольник, также её жизнь сейчас четыреугольной.»

    Есть ли в этом противоречие? Нет, потому что Малевич писал в мае 1915, что «чёрный квадрат» является «зародышем всех возможностей – принимает при своём развитии страшную силу. Он является родоначальником куба и шара, его распадения несут удивительную культуру в живописи».

    Все «геометрические» единицы супрематизма являются лишь сочетанием, восходящим к первичной квадратной форме, основной единице, к которой они все тяготеют. Так, проблема «четвёртого измерения», которая будоражит умы художников в Европе в 1910-ые, – для Малевича лишь второстепенный фактор, вспомогательный, производный[61]. В действительности, проблема супрематизма не является проблемой геометрической, но проблемой живописного как такового и живописное – это красочная плоскость, абсолютная плоскостность; измерение этой плоскостности является пятым измерением или экономией. Если картина сводится к поверхности, насыщенной красками с геометрическими вариациями, она остаётся в области фигуративности, представления, символизма. Эту абсолютную беспредметность выявляет супрематический живописный акт, и эта абсолютная беспредметность ничего не изображает, но просто есть; она являет беспредметный мир, «выдвигает его», делает его vorstellig[62] .

    Здесь иконоборчество, которое было жестом очистительным в досупрематический период, перевоплощается в торжество картины как «иконы». Большинство критиков увидели в пришествии «чёрного квадрата» манифестацию нигилистическую или иконоборческую. Эмманюэль Мартино неопровержимо доказал, что иконоборчество Малевича «распространяется только на imago и не затрагивает [] поле иконы, как «подобия» строго не подражательного»[63]. Иконософия Малевича не имеет ничего иконоборческого или нигилистического, она более не символична, но, если позволительно употребить этот богословский термин, апофатична, то есть отрицательное откровение того, что есть, манифестация того, что не появляется[64]. Необходимо подчеркнуть то, каким образом Четыреугольник («чёрный квадрат») был представлен на выставке «0,10»: он был подвешен в верхнем углу стены, как если бы он был основной иконой «красного угла» православных домов на Руси. Экзотерическим образом невозможно лучше выразить иконный характер «супрематизма живописи», согласно тому, какое имя дал своему иконостасу живописи на «0,10» сам Малевич.

    .

    Пришествие «чёрного квадрата» в творчество Малевича, как и вообще в искусство XX века, поражает своей резкостью, неожиданностью и непредвиденностью. Попытки усмотреть эволюционную логику, «переход» от кубо-футуристической алогичности к супрематизму напрасны. Если проследить развитие чёрных четырёхугольников в произведениях 1913-1914 годов можно заметить, что все полотна без исключений насыщены формами. И наоборот, чистые, обнаженные формы квадрата, круга, креста своим минимализмом составляют абсолютную противоположность. По мнению А.А. Лепорской, ассистентки Малевича в Гинхуке, художник «не знал и не понимал, что чёрный квадрат содержал в себе. Он рассматривал его как столь важное событие в творчестве, что в течение целой недели, по его же словам, «не мог ни пить, ни есть, ни спать»[65]. И есть что-то патетическое в рождении чёрного квадрата, что не может быть описано только путём семиологического анализа, даже если и так, как это сделали Дора Валье или Райнер Кроне[66], эту сторону нельзя не учитывать.

    Вся традиция, особенно американская, «концептуального искусства» и «минималистского искусства», которая заключается в максиме Витгенштейна :

    «The meaning is the use»,

    может рассматривать Малевича как одного из своих предшественников, даже если у Малевича никогда мысль не разрушает живопись, а заставляет ее торжествовать. Когда Малевич пишет:

    «Система твёрдая, холодная, без улыбки, приводится в движение философской мыслью»[67]

    Или:

    «Супрематизм в одной своей стадии имеет чисто философское через цвет познавательное движение»[68],

    это не значит, что философское движение и живописное движение разделены в произведении (тогда была бы «философская живопись» с сюжетом, с философской «темой»); это значит, что живописное и философское растворяются в одном акте, акте, который выявляет «мир как беспредметность». В действительности для Малевича единственный живой мир как раз и есть беспредметный мир; таким же образом как «мы живое сердце природы»[69], художник выявляет жизнь мира на холсте:

    «Каждая форма есть мир»[70]

    Oн выявляет премудрость, софию:

    «Я развязал узлы мудрости и освободил сознание краски»[71]

    Или:

    «Шар земной – не что иное, как комок интуитивной мудрости, которая должна бежать по путям бесконечного»[72]

    Или ещё :

    « <В ‘Я’> мудрость вселенной, ибо она была в нём и есть»[73]

    Супрематизм на различных его стадиях (статичных и динамичных) является чисто (экономично) живописной манифестацией природы как места бытия, жизни, природы как пространства. От чёрного Четыреугольника Третьяковской Галереи, полного затмения предметов, до Белого на белом (известного как «Белый квадрат на белом фоне») в Нью-Йорке (MoMA), это пространство мира, которое проявляется сквозь «семафор красок»:

    «В данный момент путь человека лежит через пространство; супрематизм, семафор красок – в его бесконечной бездне.»[74]

    Достигнув нуля в чёрном квадрате, то есть Ничто как «сущности различий», «мира как беспредметности»[75], Малевич исследует за пределами нуля пространства Ничто. Слова «пространство», «беспредметность», «ничто» постоянно встречаются в записках художника:

    «Мои плоскости есть ростки насыщенного пространства цветом: квадрат равен ощущению, белое поле — «Ничто» вне этого ощущения.»[76]»

    Или :

    «Я прорвал синий абажур цветных ограничений, вышел в белое, за мной, товарищи авиаторы, плывите в бездну.»[77]

    В критической литературе не раз подчёркивалась мифология полёта, аэропланов и пространствa, которое следует завоевать, мифология, которая просматривается во всех сферах жизни начала того века и которая вошла в искусство через футуризм.[78] Но было бы ошибочным полагать, что супрематизм «пишет пространство». Скорее можно сказать, что пространство как «освобождённое Ничто» пишет само себя на супрематической поверхности. Супрематизм освобождает пространство-Ничто от предметного веса, уничтожает предмет «как остов живописный, как средство»[79]. Так же, как «чудо природы в том, что в маленьком зерне она вся, и между тем это всё не объять»[80], «<череп человека> равен Вселенной, ибо в нём помещается всё то, что видит в ней»[81]. Подобным же образом можно сказать, что супрематическая картина равна Вселенной, что она и есть природа; космическое возбуждение проходит сквозь неё, космическое пламя «колышется во внутреннем человека без цели, смысла, логики»[82]. И на пути, прекрасно очерченном Жаком Дерридой – от Хельдерлина к Хайдеггеру через Тракля, на пути того, «что воспламеняет себя, разжигая огонь, разжигая огонь самому себе»[83] стоит Казимир Малевич. Малевич, для которого пустыня является аналогом, дающим концептуальный и жестовый толчок монохромной чёрной живописной фактуре четырёхугольника:

    «He стало образов, не стало представлений и взамен разверзлась пустыня, в которой затерялось сознание, подсознание и представление о пространстве. Пустыня была насыщена пронизывающими волнами беспредметных ощущений.»[84]

    Если, преследуя педагогические цели, Малевич в своей тетради из Баухауca 1927 года хотел объяснить, что окружение обусловливало художественное видение различных эпох, это не означает ещё, что супрематизм есть живописное отображение этого окружения (Земля с высоты птичьего полёта). Это значит, что окружение позволило ухватить супрематическое сознание; видение с высоты «птичьего полёта» не породило новых геометрических форм, абстрактно мыслимых человеком, отталкивающимся от увиденных с высоты форм, оно объясняет супрематическое освобождение предметов заключено в «освобождённом ничто». Малевич призывает супрематизм к «новому реализму» в той степени, в которой он стремится объять единственную, истинную действительность беспредметного мирa.

    ++++++++++++++++

    Если для Малевича живописное является привилегированным в супрематическом откровении, последнее не ограничивается рамками того, что традиционно называют изобразательным искусством. Супрематизм распространяется на все сферы человеческой активности, мнит себя преобразованием всей жизни (экономической, политической, культурной, религиозной). Если перспектива, унаследованная от эпохи Возрождения, или обратная перспективна иконописи, полностью упразднена, то место человека оказывается абсолютно новым во всеобщем движении. Но Супрематизм не представляет собой гуманизм. Тем не менее, как и в русской мысли символического направления (Бердяев, Белый, Вячеслав Иванов, Гершензоне)[85], Малевич рассматривает культуру как нечто условное. И тем не менее футурист Малевич не мечтает о «других мирах», существует лишь один мир и он утверждает, что культуры вымрут одна за другой, стремясь к своей интуитивной всеобъемлющей цели|. Супрематизм провозглашает не торжество человека над Вселенной, конвергентного или дивергентного центра видения, но торжество «освобождённого ничто». И в этом состоит коперниканская революция Малевичу: освобождение взгляда в направлении бытия путём заключения в скобки сущего, согласно формулировке Хайдегера

    „Durch die Einklammerung des Seienden wird der Blick freigemacht für das Sein. »[86]

    He человек располагает свободой, а свобода располагает человеком :

    “Die Freiheit, das ek-sistente entbergende Da-sein besitzt den Menschen.”[87]

    Именно из лона Ничто, из лона беспредметного, из живой жизни мира рождается «возбуждение», то еcть ритм этой свободы. Таким образом, Супрематизм является не очередным художественным рецептом, а, как писал об этом Эмманюэль Мартино, – «новая духовность, в которой человек, имитируя Ничто и Бога беспредметного, сам научится становиться чистой свободой.»[88]

    Человек вообще и художник в частности является проводником и эмиттером энергии мира, которые его пронзают. И он сам является этим миром. Он не истолковывает, а «пророчествует» в исконном смысле этого слова.

    «<Человек>, доплативший всю мудрость живого ( мёртвого нет), должен дать своё творчество живым и преобразовать в новые образы, выбрав из них вфо силу существующего.

    Так развивается начало семени в бесконечном, принимая новые формы по мере своего внедрения в новую осознанность, что образует современной ей время […]

    < В художнике> видят семя красоты, и он является кистью мировой картины. Он открывает красоту, и через ero уста и кисть говорит природа о своей красоте.»[89]

    И именно в свете этой новой перспективы должен строиться новый мир. Он строится через боль, так как изображённый предмет сопротивляется, а там, где есть сопротивление, идёт война. Войны и революции – явления, которые невозможно исключить из продвижения мира к освобождению от предметной тяжести/веса, которые поддерживают вековой антропоморфизм человечества и его потребность удобства.

    „Интуиция ревлюционно разрушит клетки народностей, отечеств, национальностей и порвёт все метрические свидетельства, ибо это нужно мировой экономической энергии, и разум, видя неизбежность, выбирает покойные пути, отчего происходит борьба энергийных сил разума и интуиции.

    Происходит фактическое разрушение мoзгового черепа войной.Такое разрушение – разорение клеток в мозгу – переустройство мозга в одну литую человеческую единицу, и кажущаяся война происходит в самом нашем мозгу как реальное действо.»[90]

    Малевич мог провести аналогию экономике-политической революции и живописной революцию, в которой тоже есть своя экономия. Операция остаётся той же :

    «Можно ли разделить мир на органическое и неорганическое, если ничего нельзя изолирoвать, изъять из вечного покоя, ни добавить, нельзя выявить обособленную единицу из вечного неразрывного вибрирования сил, то опыляясь, то распыляясь.»[91]

    Жан-Клод Маркадэ*

    *Cлегка адаптированный вариант французского текста 1984 года в кн. К. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’homme, 1984 , c. 7-37; в особенности актуализированы примечания; авторизованный перевод Анны Cабаниной

    [1] См манифест «Конструктивисты», январь 1922 (выставка К. Медунецкого, В. и Г. Стенбергов)

    [2] Термин конструктивизм у Наума Габо и Натана (Антуана) Певзнера относится к 1924 году (их выставка в Париже). Их «конструктивный реализм» сильно отличается от советского конструктивизма.

    [3] См. «Автобиография» Г.Б.Якулова в каталоге персональной выставки в Ереване в 1967 году; Jean Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre: Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique. vol. XIII, 1972, p. 13-16.

    [4] См. К. Малевич «Супрематизм, 34 рисунка» в Собрании сочинений в пяти томах, М. «Гилея», т.1, 1995, с. 188.

    [5] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года), в кн. Ежегодник рукописного отдела Пушкинского дома. 1974, Л., «Наука», 1976, с. 192 (публикация Е.Ф. Ковтуна).

    [6] Там же.

    [7] К. Малевич «Свет и цвет 1/42. Дневник В. 1923-1926», в ж. Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XXIV (3), 1983, p. 270 (публикация Иржи Падрта, Ж. Кл. Маркадэ) (перизд. в Собр.соч. в пяти томах, цит.пр., т. 4)

    [7] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года)у, цит. произв., c. 192.

    [7] Там же, с. 193.

     [8] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1916 года), цит.пр., с. 192

    [9] Там же, с. 193

    [10] О философском характере супрематизма см. основополагающий труд Emmanuel’a Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, и следующие статьи: J.C. Marcadé, « Une esthétique de l’abîme » in: K.S. Malévitch, Ecrits I, De Cézanne аи Suprématisme, Lausanne, L’Age d’Homme, 1974, p. 7-32 (пересмотренная версия: « An Approach to the Writing of Malevich », Soviet Union/Union Soviétique, vol.5, fasc. 2, 1978 (Arizona State University), p. 225-240); Emmanuel Martineau, « Préface » de K.S. Malévitch, Ecrits II, Le Miroir Suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 7-33, « Une philosophic des suprema », in: Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 82-96 (по-французски и по-английски) et « Malévitch et l’énigme « cubiste », 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in: Malévitch, Collogue International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p.59-84; Miroslav Lamač, Jirři Padrta « Zum Begriff des Suprematismus »/ « The Idea of Suprematism », in: Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag , Köln, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 134-180; Felix Philipp Ingold, « Kunst und Oekonomie. Zur Begründung der Suprematistischen Aesthetik”, Wiener Slawistischer Almanach, Band 4, 1979, p. 153-193, et « Welt und Bild « , Ibidem, Band 12, 1983; Jirři Padrta « Le monde en tant que sans objet ou le repos éternel. Essai sur la précarité d’un projet humaniste », in: Malévitch Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, р.133-183; J.-Сl. Marcadé, « Le Suprématisme de K.S.Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Etudes Slaves, LVI/1, 1984, p.61-77. J.C. Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990; J.C. Marcadé, « L’obsession du spirituel dans l’art d’avant-garde russe avant et après la révolution de 1917 », in: Qu’est-ce que l’art аи 20-me siècle?, Paris, Ecole Nationale des Beaux-Arts, 1992, p.83-96.

     [11] 11 «Детство и юность Казимира Малевича. Главы из автобиографии художника» (ред. Н.И.Харджиева), в кн.: The Russian Avant-Garde, Stockholm, 1976, p.83-122 (переизд. в кн. Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика (Авторы-составители : И.А. Вакар, Т.Н. Михиенко), М. РА, 2004, t. 1)

    [12] Там же, с. 103.

    [13] Там же, с. 107.

    [14] Jacques Derrida, La Vérité en Peinture, Paris, Flammarion, 1978, p.404. О крестьянской иконографии в творчестве Малевича см. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’oeuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch » in: Malévitch Cahier I, цит. произв.; по-немецки и по-английски в Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag. цит.произв.; по-украински в ж. Сучасністъ, 1979, №2 (218).

    [15] Martin Heidegger, Holzwege, Франкфурт на Майне, 1972, с.23. См. комментарий Жака Деррида в цит.произв. с.407.

    [16] Martin Heidegger, Einführung in die Metaphysik (лекция 1935).

     [17] Cм. Е.Ф. Ковтун, «К.С. Малевич, Письма к М.В. Матюшину», в Ежегодник рукописного отдела Пушкинского дома. 1974, цит.пр., с. 180

     [18] К. Малевич, О новых системах в искусстве. Статика и скорость. Установление А (1919), в Собр. Соч. в пяти томах, т. 1, цит. пр., с. 176

    [19] Письмо К. Малевича к М.В. Матюшину (июнь 1915 года).

    [20] Martin Heidegger, Einführung in die Metaphysik

    [21] Н.Н.Пунин Искусство и революция ( мемуары, цитированные Е. Kовтуном, ук. cоч., c. 183). Евгений Ковтун отмечает также важность философии Н. Фёдорова (1828-1903), хорошо известной в русской футуристической среде. Н.Фёдоров делал акцент на творческих возможностях человека, на способности, в частности, победить земные законы и совершить прорыв в космическое пространство. Н.Фёдоров был учителем философии знаменитого предвестника аэронавтики К. Циолковского.

    [22] Отождествление этого концептуального стремления к всецелостности с конкретной реализацией «тотального произведения искусства» (Gesamtkunstwerk) было осуществлено не совсем убедительным образом Нагаld’ом Szeemann в его выставке Der Hang zum Gesamtkunstwerk, Aarau, Sauerlander, 1983.

    [23] П.Д. Успенский, Tertium Organum, Москва, 1911, с. 149. Об Успенском см. Е Martineau, Malévitch et la philosophic, цит.произв. с. 235 и далее.

     [24] См. Jean Beaufret, Dialogue avec Heidegger, tome I, Paris, Minuit, 1973, p. 125.

     [25] См. Г.Б.Якулов, «Ars Solis», Гостиница для путешествующих в прекрасном, 1922, № 1.

     [26] Heidegger Holzwege, Frankfurt/Main, 1972, p.41-42: « Inmitten des Seienden im Ganzen west eine offene Stelle. Eine Lichtung ist […] Dank dieser Lichtung ist das Seiende in gewissen und wechselnden Massen unverborgen. »

    [27] П.Д.Успенский, Tertium Organum. Ключ к загадкам мира (издание 2-е), Петроград, 1916, с.253-254.

     [28] См. по этому поводу философский комментарий о Ницше-ХайдеггереМалевиче у Emmanuel Martineau, « Préface » в кн. K.S. Malévitch, Ecrits II, Le Miroir Suprématiste, цит.произв. с.24-27.

    [29] Emmanuel Martineau, «Préface», там же, с. 26-27.

     [30] См. К. Малевич «Свет и цвет 1/42. Дневник В. 1923-1926», цит. пр., (in fine)

    [31] M.Larionov, « Le rayonnisme pictural », в ж. Montjoie! (avril-mai-juin 1914), p.15.

    [32] Уже Альфред Х.Барр обращал внимание на неоднозначность термина « абстрактный », см. Cubism and Abstract Art, 1936 (Введение); см. также Э.Мартино Малевич и философия, цит.произв. с. 15-61. Мартино можно упрекнуть в априорности его положений: для него существует только значимая для него « абстракция », abstractio ad (там же, с.32), которая является « освобождением свободы » (там же, с. 33), чистой свободой безотносительно к чему бы то ни было, кроме неё. И под именем этой Абстракции (которая для меня лишь относится к супрематизмy, к беспредметности) Мартино 1) объединяет трёх великих основоположников Абстракции XX века – Кандинского, Малевича и Мондриана, тогда как совершенно очевидно, что речь идёт о трёх направленияx, радикальным образом различающихся и средствами и целями и 2) называет « вульгарной абстракцией » все живописные направления, которые считают себя abstactio ab, освобождение вещи или « экс-тракция » духовного в материальном. О двусмысленном характере термина «абстрактное искусство» и производных от него терминов, см. Etienne Gilson, Peinture et Réalité, Paris, Vrin, 1972, p. 154.

    [33] cm. Henri Matisse, Ecrits et propos sur 1’art, Paris, Hermann, 1972, p. 252.

     [34] См. Цицерон «A corpore animus abstractus» (De Divinatione, 1,66).

     [35] В.Кандинский, «Письмо из Мюнхена», Аполлон, 1909, N° 1 (переизд. в В.В. Кандинский, Избранные труды по теории и искусстваб М. «Гилея», т.1 с. 50)

     [36] В.Кандинский «Содержание и форма» в каталоге «Второго Салона» В. Издебского в Одессе в 1910-1911 годах, с.14

    [37] Там же, с. 15

    [38] См. французский перевод W.Worringer, Abstraction et Einfühlung, Paris, Klincksieck, 1978, и предисловие Доры Валье, которая отрицает какое-либо влияние Воррингера на Кандинского; переводчик же, Э.Мартино, напротив (« Worringer ou Fiedler? Prolégomènes au problème Worringer-Kandinsky » в ж. Revue philosophique de Louvain, tome 77, mai 1979, p.160 sqq.) полагает, что даже если прямого влияния книги Воррингера на Кандинского и нет (что, впрочем, весьма удивительно в Мюнхенской среде!), проблематика Воррингера и Кандинского одна и та же, хотя со всей очевидностью занимаемые ими позиции расходятся.

     [39] В.Кандинский «Содержание и форма», цит.произв. с. 15.

     [40] В. Кандинский « Письмо из Мюнхена » , Аполлон, aпрель 1910, №7, с. 14-15.

    [41] В.Кандинский « Письмо из Мюнхена », Аполлон, октябрь-ноябрь 1910, № 11, c. 16

    [42] Об этом смвчрги Emmanuel Martineau « Mimesis dans la Poétique, pour une solution phénoménologique », в ж. Revue de Métaphysique et de Morale, октябрь- декабрь 1976, с. 438-466.

    [43] Н.Бердяев « Пикассо », София, Москва, 1914, №3, с. 57-62

    [44] См. G.Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, Lausanne, L’Age d’Homme, 1973, p. 165.

    [45] Михаил Ларионов, Лучистая живопись, М., 1913

    [46] Там же

    [47] См. каталог выставки « Союза молодёжи » в Санкт-Петербурге в 1913-14. В письме Ксаны Богуславской-Пуни И.К Лебедеву от 22 января 1914 по поводу «Салона Независимых», «Самовар» Малевича назван « кубо-футуристическим реализмом » и «Портрет г. Клюнкова» квалифицируется как « научный реализм ».

     [48] См. Я.Тугенхольд « Футуристическая Выставка « Магазин », Аполлон,1916, №3. Использование предмета в повседневной жизни в живописной композиции, как градусник, приклеенный к Ратнику первого ранга (1914, МоМА), является «пред-дадаистским», но не имеет той же функции, что «рэйди-мэйдс» Дюшана, так как эти предметы интегрированы в живописный ансамбль, см. J.C.Marcadé, « Peinture et poésie futuristes » в сб. Les avant-gardes littéraires аи XX-me siècle (под ред. Jean Weisgerber), Budapest, 1984, т.2, с. 977-978.

     [49] О Победе над Солнцем см. Charlotte Douglas »Birth of a « Royal Infimt »: Malevich and Victory on the Sun », в ж. Art in America vol. 62, №2, март-апрель 1974, с. 45-51; J.C.Marcadé  » La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », в кн.: La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976 c. 65-97.

     [50] E.Kovtun »Die Entstehung des Suprematismus »/ « The Beginning of Suprematism », в каталоге: Von der Fläche zum Raum. Russland, 1916-1934, Кёльн, Галерея Гмуржинска, 1974, с. 37; см. также: Jewgeni Kowtun « Sieg über die Sonne. Materialien », в каталоге: Sieg über die Sonne. Aspekte russischer Kunst zu Beginn des 20 Jarhunderts, Berlin, Akademie der Künste, 1983, p. 27-37.

     [51] Denis Bablet, Les révolutions scéniques du XX-me siècle, Paris, 1975, p. 92.

     [52] Этот эскиз впервые воспроизведён с датой 1913 в мемуарах Бенедикта Лившица Полутороглазый стрелец, Л. 1933.

     [53] См. письмо Малевича к М.Матюшину от 25 мая 1915; см. также J.C. Marcadé, « Le Suprématisme de К S.Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », цит.произв. с. 65-66.

     [54] Denis Bablet, цит.произв. с.92.

     [55] О значении чёрного и белого у Малевича см. статью Доры Валье «Malévitch et le modèle linguistique», в ж. Critique, март 1975, с. 294-296 и J.C. Marcadé, « Une esthétique de 1’abîme », цит. произв. с. 17-18.

     [56] Б.Лившиц обратил внимание на рекламу той эпохи: «Дивное обаяние Монны-Лизы Товариществом Брокар и Ко воплощено в аромате нового одеколона «Джиоконда», Полутороглазый стрелец, Л. 1989 с. 432.

     [57] К.С.Малевич, Собр.соч.в пяти томах, цит.произв., т.1, с.41.

     [58] Там же, с.53.

     [59] О «Последней футуристической выставке картин 0, 10» см. Е.Ковтун «Письма К.С.Малевича к М.В. Матюшину», цит.произв., с. 177-184; и « Die Entstehung des Suprematismus », цит.произв., с. 196-231

     [60] См. также рисунок чёрного Четыреугольникa, сделанный для книиги Баухауса Die gegenstandslose Welt, в собр. музея городa Базеля. Малевич написал : «Первый супрематический элемент вида/не имеющий точный точного геометрического равноугольника. Возникновение его 1913 год: элементом из развития которого произошли см. круг и креcтовидный.»

     [61] У многих авторов прослеживается тенденция преувеличивать проблему «четвёртого измерения», вслед зa очень важными исследованиями Linda Henderson « The Artist, «the Fourth Dimension» and Non Euclidian Geometry 1900-1930: a Romance of Many Dimensions”, Yale University PhD, Fine Arts, Ann Arbor,1975, и «The Merging of Time and Space: «The Fourth Dimension» in Russia from Uspensky to Malevich», в ж. The Structurist, 1975-76, p. 97-108; см. также Susan Compton «Malevich and the Fourth Dimension», в ж. Studio International, vol.187, апрель 1974, №965, с. 190-195; Jean Clair, «Malevitch, Ouspensky et 1’espace néoplatonicien», в сб. Malévitch. Collogue International, цит.произв., с. 15-30. По крайней мере, как писал Etienne Gilson, в работе Peinture et Réalité, Paris, Vrin,, 1972, с. 161: «Геометрический рисунок относится к геометрии; чтобы проникнуть в картину, даже если он входит в неё как таковой, то рисунок должен прекратить быть геометрией, чтобы стать живописью».

    [62] M.Heidegger, Vom Wesen der Wahrheit (1930), в кн.: Wegmarken, Франкфурт на Майне, 1978, с. 182, (« […] wenn das Seiende selbst vorstellig wird […] »).

     [63] Emmanuel Martineau, « Préface », o.c., c. 33

     [64] Об этом см. главу IV книги Martineau, Malévitch et la philosophic, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, называющуюся «Беспредметность и отрицательная феноменология».

     [65] Anna Leporskaia «Anfang und Ende der figurativen Malerei – und der Suprematismus» / «The Beginnings and the Ends of Figurative Painting – Suprematism», в каталоге: Kasimir Malewitsch. Zum 100 Geburtstag , Koln, Galerie Gmurzynska, 1978, c. 65.

    [66] Rainer Crone, «Zum Suprematismus – Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nicolai Lobačevskij“, Wallraf-Richardtz-Jahrbuch, Band XL, 1978, p. 144 et : „A propos de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov“, in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983; Dora Vallier, «Malévitch et le modèle linguistique en peinture», Critique, mai 1975, с. 284-296.

     [67] К.Малевич «Супрематизм» (1919), в Собр. Соч. в пяти томах т.1, цит.произв. с.151.

     [68] Там же.

     [69] 64 К.Малевич От кубизма и футуризма к супрематизму. Новый живописный реализм [1916] в Собр. Соч. в пяти томах, т.1, цит.произв. с. 53.

     [70] Там же.

    [71] Там же, с.55.

    [72] К.Малевич Новые системы в искусстве, в: Собр. Cоч. в пяти томах т.1, цит.произв. с. 172. В дальнейшем было бы интересно изучить место, которое в философии Малевича занимает софиологическая традиция, та, которую мы находим у, например, В.Соловьёва, отца П.Флоренского, С.Франка, князя Евгения Трубецкого или отца С.Булгакова.

     [73] К.Малевич «Новаторам всего мира» (1919), в Собр. Соч. в пяти томах, цит.произв., т.5, с. 140

     [74] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв. стр.150.

     [75] К.Малевич «Супрематическое зеркало» (1923), в Собр. Соч. в пяти томах, т.1, цит.произв., с.273.

     [76] Kasimir Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, München, Albert Langen, 1927, p.74.

    [77] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв., с 151

     [78] См. John Bowlt « Jenseits des Horizonts”/ »Beyond the Horizont » в каталоге: Kasimir Malewitsch Zum 100 Geburtstag , Köln, Galerie Gmurzynska, 1978, c. 155, и « Le vol des formes » в сб.: Malévitch. Cahier I, цит.произв. с.23-33.

    [79] К.Малевич «Супрематизм», цит.произв., с 151

     [80] К. Малевич, Бог не скинут. Искусство, Церковь, Фабрика (1922) в Собр. Соч.в пяти томах, т.1, цит.произв., с. 240.

     [81] Там же

    [82] Там же, c. 238

    [83] Jacques Derrida, De I ‘esprit. Heidegger et la question , Paris, Galilée, 1987, p. 133.

    [84] К. Малевич, Мир как беспредметност, часть 2, Супрематизм (середина 1920-х годов), Соч. в пяти томах, цит. произв., т.2, с. 106

    [85] Cf. Bodo Zelinsky, „Schönheit und Schöpfertum . Ein Versuch über die Kunstphilosophie Nikolaj Berdiaevs”, Zeitschrift für allgemeine Kunstwissenschaft, Bonn, Band 17/1, 1972; J.Cl. Marcadé, «La philosophie de l’art de Berdiaev, prolégomènes à une théologie de l’art», in : Colloque Berdiaev. Sorbonne. 13 avril 1975, Paris, Institut d’Etudes Slaves, p.51-67.

     [86] Cf. Jean Beaufret Dialogue avec Heidegger, Paris, Minuit, 1974, t. III, p. 127

     [87] Martin Heidegger, Wegmarken, o.c., p. 187

    [88] Emmanuel Martineau «Prière d’insérer”, Malévitch et la philosophie,цит.произв. Эта книга первой вынесла супрематическую мысль на исторические горизонты Абстракции.

     [89] К. Малевич, «Новаторам всего мира», цит.пр., с. 144, 145

     [90] К. Малевич, О новых системах в искусстве, цит. пр., с. 173

     [91] К. Малевич, «Свет и цвет» [1923], Собр. Соч. в пяти томах, т. 4, с. 271

  • WHAT IS SUPREMATISM? Jean-Claude Marcadé, 1978

    WHAT IS SUPREMATISM?

    Jean-Claude Marcadé

    These few notes are only intended to deal with certain problems which have arisen in the field of art criticism from the observation that one cannot speak of 20th Century art without mentioning the Suprematist revolution. A Malevich fashion is currently to be seen which, just as much as the Kandinsky fashion in its time, provokes much emotional discourse carrying with it a mixture of snobbery and sensationalism to the detriment of rigour. In fact, many people are nowadays convinced that ‘wishful thinking’ is more interesting than rigour.

    We are still a long way from having all the information needed to form definite conclusions about the meaning of Suprematism. Many events from the story of Russian art in the tens’ and twenties’ remain hidden in shadow. The greater part of the writings of Malevich are not published in Russian and the inevitable inaccuracies of translation give rise to ambiguities. Lastly, important works (canvasses, architectones, drawings) remain inaccessible, stored away in Soviet museum reserves or kept in private collections. Mistakes and omissions are the natural outcome of such a lack of information. It would be pointless to blame western researchers for these faults. It should not be forgotten that it is thanks to these same western researchers who have at a great price assembled the diverse elements of a story doomed to mental oblivion, that Russian art from the first quarter of the 20th Century in general, and Malevich in particular has escaped the amnesia of humanity’s collective memory. For it has now won back in Russia itself a following, which though still feeble, holds out much promise for the future.

    One can understand the errors and omissions arising from such unfavorable conditions. However, it is altogether different when it comes to the distortions and tendentious interpretations made from areas of concrete knowledge. It is here that rigour must intervene and calm the ardours of a wayward imagination. By enquiring: ‘What is Suprematism?’ we are led to ask questions about ideas often invoked in a vague and confused way concerning this enigmatic ‘ism’ among the ‘Kunstismen’ of the 20th Century.

    1. Suprematism is anti-constructivist.

    Only too often we find Constructivism and Suprematism lumped together. Upon seeing some geometric form, the unwise critic immediately cries Constructivism. Despite superficial similarities between Constructivism and Suprematism, the two movements are nevertheless antagonists and it is very important to distinguish between them. The confusion arises from the fact that several artists, either formerly part of the Suprematist movement like El Lissitzky, or who had once worked under its influence like Liubov Popova and Rodchenko, soon became exponents of the culture of materials. They celebrated this latter in their creations, deliberately opting for the way opened, from 1914, by Tatlin’s reliefs. Constructivism aims to employ the material as foundation, it involves the cult of the object. For Constructivism, ‘the object is work of art and the work of art is object’. It is firmly based on a materialistic and utilitarian philosophy. Its aim is the functional organisation of life under all its aspects. The easel-painter must give way to the artist-engineer, to the productivist, the painting to the ‘shaping’ (oformlenie) of life. The principles of Constructivism, though already accepted in practice, were not formulated until 1922 (‘Constructivism’ by A. Gan, Tver; ‘And yet it moves’ by I. Ehrenburg, Berlin; two numbers of the Berlin review ‘Veshch/Gegenstand/Objet’ by El Lissitzky and I. Ehrenburg…).

    By contrast, Suprematism, whose first writings date from the end of 1915, was born of an awareness of the insignificance of the object. For Malevich, the object as such does not exist, it dissolves in the energy stimulus (vozbuzhdenie) of non-objective beingness. Suprematism is therefore an active negation of the world of objects. It endeavors to exhibit a world without objects and without objectives, die gegenstandslose Welt, the only one to have a real existence. When Malevich speaks of Suprematist ‘utilitarianism’ or ‘economy’, he means neither functionalism nor rational schematisation. Suprematist economy and utilitarianism seek to transform ‘this green world of flesh and bones’, the world of ‘nutrition’, into a world of desert, of absence, aimed towards the unveiling of essential beingness. Although Suprematism is both painting in ontological action and meditation on being, it does not, however, neglect the technical problems of construction. The skill (umenie) is very important for Malevich (we should remember his vast pedagogic work in Unovis in Vitebsk and at Inkhuk in Petrograd), but it is neither the major factor nor the aim of creation. Artistic mastery should yield to the demands of the flux of being in the world and should not exhibit the material in its skeleton-like nudity as Constructivism does. It ought to show the non-existence of form and colour. This is why the squares, circles and crosses of Suprematism are quite unrelated to the squares, circles and crosses occuring in nature – they are the irruption of non-existence, and constitute FORMING and not INFORMING elements.

    2. Is Suprematism mystical?

    The word ‘mystical’ has been misused so often in the field of Russian art that one hesitates to apply it to the thought and works of Malevich. In this particular case, there is no question of vague and imprecise religious agendas nor theological states of the soul. But if one accepts that mystical vision bypasses the intermediaries and transforms the ordinary perceptions of the five senses into a contemplation of the world in its total being, then it can be asserted that Malevichian Suprematism is mystical. This does not, however, attribute special status to Malevich since true art has always and will always be linked to this direct penetration of the total beingness of the world. The mysticism of Malevich stands out all the more because of its fundamental antagonism to the dominant postrevolutionary thought of Constructivism and materialism. There are, however, similarities in approach and in thought not only to certain aspects of Buddhism (undoubtedly through the books and articles of P.D. Uspensky) but also with the apophatic theology of the Greek Fathers and with Hesychasm. Though not wishing to overestimate these elements among so many others in Suprematism, one cannot ignore them.

    3. Suprematism as absolute Non-objectivity.

    There are many ambiguities in the names applied to the different manifestations of the plastic arts which in the 20th Century no longer represent the elements of reality as we see them around us. The most usual term to designate this art which refuses all reference to any known thing in the perceptible world is that of ABSTRACTION. Though this term with its nuances may be appropriate for Kandinsky or even Mondrian, it will not do for Suprematism which is not the triumph of ‘abstraction’ but of ‘bespredmetnos’ (non-objectivity).

    In abstraction, there is always a RAPPORT WITH THE OBJECT, there is always an interpretation of the world by rapport to a REPRESENTATION (in the sense of the ‘Deutung’ discussed by Erich Auerbach in his celebrated book on mimesis). But Malevich is clear on this subject: Man CAN NOTHING REPRESENT. The artist must only favour the epiphanic appearance of beings as manifestations of being in the world. Whereas abstraction wants to know the object in its essence such as we intuitively know it and not according to our normal eyesight, Suprematist non-objectivity refuses all reference to the world of objects and only recognises ONE WORLD, that of the abyss of being. Where Kandinsky’s abstraction is still dualist-symbolist, where Mondrian’s abstraction is a system of pictorial and semiological equivalences, Malevichian non-objectivity is the radical destruction of the bridge by which metaphysics and traditional art spanned this ‘great abyss’ separating a world accessible to reason or intuition from a world which is not. For Malevich there is but one sole world – absolute non-objectivity. It is the SENSATION of this world which consumes all vestige of form at the two poles of Suprematism – the Black Square and the White Square.

    Though Malevich, with pedagogic intentions, wanted to explain in his Bauhaus book in 1927 what conditioned artistic vision in different epochs in terms of the environment, this is not to say that Suprematism is the pictorial reproduction of that environment (an aerial view of the earth). It means that the environment has made possible the Suprematist consciousness. Aerial vision has not given rise to new geometrical forms, abstractly conceived by viewing forms from above. It explains the Suprematist liberation from the terrestial gravity of objects, their annihilation in the ‘liberated nothingness’. Malevich calls Suprematism a ‘new realism’ in so far as it embraces the only true reality of the non-objective world.

    4. Suprematism as an All-embracing Philosophy.

    The pictorial is for Malevich the privileged site for Suprematist revelation, but the latter is not limited to what is traditionally called the plastic arts. Suprematism reaches out to all branches of human activity. It wants to transform life in its entirety (economical, political, cultural, religious). If the perspective inherited from the Renaissance, or the inverted perspective of iconic art has been radically suppressed, this is because man’s place in the universal movement is not totally new. Suprematism is not humanist. It is not the triumph of man as the centre of the universe, the centre of converging or diverging vision, but the triumph of ‘liberated nothingness’. Man in general and the artist in particular, is the emitter and transmitter of the energies of the world which pass through him. He himself is this world. He is not the enterpreter but the prophet in the etymological sense of the word. It is by light of this new perspective that the new world must be erected. It will be built out of pain, for the figurative resists, and whenever there is resistance, there is war. Wars and revolutions are inevitable phenomena in the world march towards the liberation from the burden of the figurative, reinforced through the centuries by humanity’s anthromorphism and its need of comfort and convenience.

    It would be hazardous to identify the ideas of Malevich with any kind of idealism, subjectivism, psychologism or pantheism. Rather they are phenomenological, in Heiddeger’s sense – and a few years before him – in so far as they constitute a ‘deciphering of being in its beings’.

    (1978)

    Catalogue, Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, Paris, 1978

     

  • DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

    DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

     

    L’exposition « Paris-Moscou » présentée au Centre Georges Pompidou en 1979 a été un événement diversement commenté dans la critique. La plupart des comptes-rendus se sont partagés en deux catégories : d’un côté ceux qui l’ont critiquée du point de vue politique parce que cette exposition, où l’immixtion soviétique a été prééminente, a volontairement occulté le combat dramatique des créateurs avec le pouvoir totalitaire ; d’un autre côté, ceux qui se sont enthousiasmés sans réserve et ont été sensibles au caractère sensationnel des prêts d’oeuvres de « l’avant-garde » historique, venues d’URSS.

    Je propose une analyse de cet énorme « bazar de l’art » qu’a été « Paris-Moscou » sous une autre perspective, celle du problème posé par la réception de l’art russe en Occident. On s’aperçoit alors de l’incohérence de cette exposition, typique d’une certaine manière contemporaine de concevoir la restitution par le musée de tout une époque, quand ce n’est pas la rigueur historique et surtout « picturologique » qui préside à l’accrochage des oeuvres, mais le goût du sensationnel, de l’anecdotique, des analogies iconographiques superficielles. Au lieu d’éclairer la complexité de l’art russe des trente premières années du XXème siècle,  cette exposition aura contribué à maintenir le flou, l’approximation, les mythes tenaces qui continuent encore à être propagés à propos de « l’École russe du XXème siècle ».

    La critique d’ordre politique qui a été faite ne tient pas debout : elle est ou naïve ou polémique. Au contraire, on peut saluer Pontus Hulten d’avoir pu obtenir ce que n’avait pas pu obtenir une personnalité aussi éminente qu’André Malraux, ministre de la culture du général de Gaulle. Depuis 1922 et la « Erste russische Kunstausstellung » à la galerie berlinoise Van Diemen, il n’y avait eu ni en Occident ni en URSS d’exposition d’art russe et soviétique de toutes les tendances, du naturalisme engagé socio-politique au suprématisme et au constructivisme.[1] De ce point de vue, l’exposition « Paris-Moscou » a été une pleine réussite et un succès politique.

    Pour ce qui est des enthousiasmes émotionnels devant les chefs-d’oeuvre de ‘l’avant-garde » en Russie et en URSS présentés au public français, une double question se pose: celle de la conception et du rôle de la critique d’art et celle de la façon d’exposer les oeuvres d’art. Il y a deux sortes d’expositions artistiques : des expositions didactiques qui exigent de suivre strictement l’évolution historique de l’art et des expositions « esthétiques » qui exigent la connaissance des cultures picturales dans toutes leurs manifestations. Habituellement, dans une bonne exposition, ces deux moments coexistent, bien que la prévalence de l’un sur l’autre ne soit pas exclue. Beaubourg avait inauguré une nouvelle hybridation : ni tout à fait didactique ni tout à fait esthétique, les expositions étaient avant tout bigarrées.[2]

    On est, en premier lieu, étonné de la totale inadéquation d’une exposition « Paris-Moscou », qui venait après « Paris-New-York » et « Paris-Berlin » : nous assistions à la présentation erronée de la seule Moscou comme centre artistique principal. Une telle façon de poser les choses ne tient pas devant la réalité. Avant les révolutions de 1917, Moscou était seulement un des centres bouillonnants de la vie artistique de la Russie. Elle rivalisait et voulait « devancer » la capitale de l’Empire, Saint-Pétersbourg. C’est bien à Pétersbourg qu’avait commencé le combat contre le naturalisme avec la naissance de la première revue d’art Le Monde de l’art (Mir iskusstva) entre 1899 et 1904 dont il n’y avait aucune trace à l’exposition. C’est également là que fut organisé un groupe d’artistes portant ce nom entre 1910 et 1917. C’est à Péterbourg également que triompha le modernisme autour de la revue Apollon (1909-1917), qu’exista de 1910 à 1914 le groupe de l’Union de la jeunesse qui comprenait tous les artistes novateurs d’importance du XXème siècle,  qui organisa des expositions mémorables, édita trois almanachs, réalisa en 1913 les premiers spectacles cubofuturistes (la pièce du jeune Majakovskij Vladimir Maïakovski-Tragédie et l’opéra de Matjušin La Victoire sur le soleil où apparurent l’embryon du suprématisme de Malevič). Les réalisations les plus audacieuses de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » furent montrées aussi à Saint-Pétersbourg, devenu Pétrograd en 1914, dans les expositions programmatiques de groupe « Tramway V » en 1915 avec le triomphe des contre-reliefs de Tatlin et, surtout, la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » où apparut la révolution la plus radicale de l’histoire de l’art, le suprématisme. Et après les révolutions de 1917, le rôle de Pétrograd, devenu Léningrad après la mort de Lenin en 1924, n’a pas perdu de son intensité, même lorsqu’elle a cessé d’être la capitale. Souvenons-nous seulement de ce qui est devenu l’Institut national de la culture artistique, le GINXUK, où de 1922 à 1926 ont créé, enseigné, mené des expérimentations, des protagonistes de l’art universel du XXème siècle, comme Malevič, Tatlin, Filonov, Matjušin.

    Ne serait-ce que pour ces faits, qui sont loin d’épuiser le panorama des événements artistiques à Saint-Pétersbourg-Pétrograd-Léningrad, on voit que la concentration de toute l’énergie artistique autour de la ville de Moscou, l’érection de cette dernière en symbole de ce qui eut lieu en Russie et en URSS dans le domaine de l’art est arbitraire et le résultat de l’ignorance de la partie invitante et  des décisions idéologiques unilatérales de la partie soviétique.[3] Ce n’est qu’après la monstrueuse stalinisation-centralisation que Moscou est devenue, comme nous le voyons aujourd’hui le seul centre culturel d’échelle universelle où bat toute la veine artistique de la Russie, mais avant 1930, précisément la date limite de « Paris-Moscou », la situation était autre.

    Ainsi donc, l’identification de Moscou avec Paris présente en soi un caractère pour le moins inadéquat. D’ailleurs dans toute l’exposition il était visible qu’il ne s’agissait pas de Moscou mais de l’art russe dans son ensemble dans le cadre de l’Empire Russe et de l’Union Soviétique : les événements pétersbourgeois-léningradois paraissaient çà et là, et on assistait à l’annexion de la Géorgie à Moscou et à la russification inconditionnelle de l’Ukraine. « Paris-Moscou » n’avait pas finalement comme objectif principal de montrer les rapports de ces deux capitales, mais plutôt de donner un panorama de l’art russe de la première moitié du XXème siècle de façon générale et, obliquement, de mettre l’accent sur l’existence de contacts artistiques franco-russes arbitrairement sélectionnés. Cela aurait pu se justifier sous une autre appellation et surtout étant armé de la connaissance et du respect de l’évolution véritable de cette période.[4]

    Je ne donnerai que quelques exemples des bizarreries, sinon des confusions, des accrochages dans « Paris-Moscou ». Dès la première salle intitulée « Au tournant du siècle », que voit-on ? Une Méditerranée de Bonnard de 1911, un dessin du sécessionniste pétersbourgeois Lanceray de la même année…et un Signac de 1914 ; l’art français est représenté par Picasso, Bonnard et Bourdelle ; ni Gauguin, ni Cézanne, ni Van Gogh, ni Monet ni Rodin ne sont présents qui pourtant ont eu une influence colossale sur la naissance des arts novateurs de Russie. Et que penser de l’absence totale de l’art populaire qui avait été un « clou » à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui a également joué un rôle éminent dans la naissance du premier grand mouvement avant-gardiste russe, le Néo-primitivisme ?

    En ce qui concerne, de façon générale, l’accrochage des oeuvres, on était étonné qu’il n’ait pas été tenu compte de la spécificité des cultures picturales, ce qui aurait exclu toute possibilité, par exemple, de montrer un dessin d’Odilon Redon pour la revue symboliste La Balance (Vesy) entre une oeuvre, à la manière matissienne, de Zinaida Serebrjakova et une esquisse politique de Valentin Serov. Quant aux tableaux de Sergej Ivanov, ils étaient là, selon toute vraisemblance, non pas pour leur correspondance au « thème » de la salle, mais à cause de leur contenu politique – la révolution de 1905. Ce trait est typique de toutes les expositions hybrides : le mélange du pictural et de la thématique anecdotique, avec la prévalence de la thématique politique pour plaire, ou ne pas déplaire, à tel ou tel…

    La deuxième salle, intitulée « Les avant-gardes artistiques 1905-1917 » commençait par des cimaises sous l’égide du « Monde de l’art ». Si les organisateurs avaient voulu prouver l’inconsistance de ce mouvement, ils y sont parfaitement parvenus : les oeuvres exposées représentaient très peu le Mir iskusstva, mouvement de première importance pour l’art russe et pour les liens artistiques entre la Russie et la France, ne serait-ce qu’à travers les Ballets Russes de Djagilev. Or dans cette section, des représentants aussi importants de ce mouvement sécessionniste que Konstantin Somov, Aleksandr Golovin et Mstislav Dobužinskij étaient absents, alors qu’il y avait un tableau bigarré de Boris Kustodiev, typique représentant moscovite de l’Union des artistes russes. Toute une cimaise était consacrée aux esquisses théâtrales des peintres des Ballets Russes, mais on ne savait pourquoi il y avait sur le côté de cette paroi deux sculptures d’Aleksandr Matveev de 1912 et de Boris Korolëv de 1915, dont on ne voyait pas le lien avec les Ballets Russes. Il   aurait été plus conséquent de montrer, par exemple, le Nijinsky de Rodin…

    Mais le sommet de ces incohérences était la juxtaposition des oeuvres sécessionnistes russes avec les fauves français (Braque, Derain, Vlaminck, Van Dongen, Rouault). On ne pouvait faire mieux pour montrer l’inconsistance du Mir iskousstva et de ses satellites. On aurait compris que les fauves français se trouvent dans la section suivante portant l’appellation de « La peinture française à Moscou » où étaient accrochés des chefs-d’oeuvre absolus comme La danse de Matisse, le Nu debout de Braque et trois magnifiques Picasso (Trois femmes, Dame à l’éventail et Portrait d’Ambroise Vollard). Cette partie était une des réussites incontestables de « Paris-Moscou ». Non pas seulement par la qualité des oeuvres, mais aussi par un premier essai d’établir une chronologie de la présence des tableaux français dans les expositions russes après 1912 et dans les grandes collections des industriels moscovites, les Morozov et Sergej Ščukin. Malheureusement, l’éclairage de ces chefs-d’oeuvre était épouvantable. Toute l’exposition était d’ailleurs mal éclairée.

    Après « Les chefs-d’oeuvre français », on tombait dans une petite pièce, ressemblant plutôt à un réduit, où était représenté « Le Valet de carreau », mais seulement une partie, car on trouvera ce mouvement cézanniste-fauviste- primitiviste plus loin, en passant à travers un corridor  où étaient accrochées des oeuvres sous le sigle de « La Rose bleue »  Il faut noter l’absurdité de cette division du « Valet de carreau » en deux parties et de plus dans la suite du symbolisme pictural russe, qu’il aurait été plus juste de montrer dans l’orbite du « Monde de l’art ». « La Rose bleue », née en 1908, était représentée par Pavel Kuznecov et Martiros Sarjan avec des oeuvres créées entre 1910 et 1917.[5] Kuz’ma Petrov-Vodkin servait, à juste titre, de maillon entre le symbolisme et le cézannisme, mais son accrochage aux côtés de Pëtr Končalovskij et d’Aristarx Lentulov n’était guère efficace, sans compter que les monumentales et « musicales » compositions futuristes de ce dernier étaient « coincées » sur une cimaise à même le sol, alors qu’elles demandent de « respirer » dans un vaste espace.

    Quittons « le Valet de carreau » en admirant le beau Paysage au voilier de Robert Falk et dirigeons-nous vers un grand « espace » appelé « Tendances des années 1910 ». Ce pluriel qu’aiment utiliser les musées n’annonçait rien de bon. Aucune explication de cet intitulé n’était donnée. Est-ce que « Le Valet de carreau » n’était pas une tendance – et de première importance des années 1910, alors que précisément sa première exposition avait eu lieu à la toute fin de 1910 à Moscou ? Et le primitivisme symboliste de Pavel Kuznecov et de Martiros Sarjan est-il en dehors de ces tendances? Malgré ce manque de clarté, la cimaise où étaient accrochées les toiles de Larionov, de Natalija Gončarova, du Géorgien Pirosmanašvili, était, selon moi, la plus grande réussite de toute l’exposition : elle était riche et donnait une représentation juste du Néo-primitivisme et du Rayonnisme.

    En revanche sur une paroi voisine, la juxtaposition de trois tableaux de Kandinskij (Paysage à Murnau de 1908, Improvisation et Lac de 1910, venant de la Trétiakov) avec le monumental Nu féminin de Tatlin (1913, Musée national russe) était saugrenue Face à ce Tatlin, se trouvaient deux tableaux d’Aleksandr Ševčenko, auteur d’un manifeste du Néo-primitivisme, qu’il aurait été mieux de mettre à côté de Larionov. Et dans un recoin suivant figuraient Chagall, Filonov …et David Burljuk. C’était là un parfait exemple de l’approche superficielle et arbitraire de nombreux accrochages. Entre Chagall et Filonov, il y a un abîme du point de vue de la culture picturale et de la sensation du monde. Ils étaient là ensemble, selon toute vraisemblance, au nom des analogies thématiques (la vie populaire des villages, le folklore, les rites), mais leur point de départ pictural est totalement à l’opposé l’un de l’autre. Le caractère aéré, chorégraphique chagallien n’a rien à voir avec la sursaturation forestière des toiles filonoviennes.

    Un des échecs criants de « Paris-Moscou » aura été d’ailleurs la présentation pour la première fois, en tout cas en France, de ce géant de la peinture russe qui, soulignons-le, est un artiste fondamentalement pétersbourgeois. La poétique filonovienne est si unique qu’il faut la montrer à part. Or Filonov était accroché dans trois lieux différents de l’exposition : avec Chagall, nous venons de le voir ; puis sa superbe Formule du prolétariat de Pétrograd se retrouvait en face… de la bonbonnière moscovite de Kustodiev, représentant une femme de la classe marchande moscovite, appétissante et ayant de l’appétit ; enfin, deux esquisses de Filonov figuraient dans la section « Théâtre-Musique ».

    Je ne m’attarderai pas sur la salle consacrée au « Cubisme », mêlant sans distinction le cubofuturisme d’Olga Rozanova, dans l’orbite de Malevič, et les toiles « parisiennes » de Ljubov’ Popova ou de Nadežda Udal’cova, confrontant sur une même cimaise Aleksandra Ekster, Ivan Kljun et…Jakulov, ou bien un Baranov-Rossine cubofuturiste à côté d’un David Šterenberg plutôt cézanniste. Le fameux contre-relief de 1916 de Tatlin était vu pour la première fois à Paris, il aurait dû être mis en valeur, mais non, il était entouré d’une oeuvrette dadaïste de Sergej Šaršun, de petits tableaux cubistes de Picasso (Pernod et cartes) et de Serge Férat. Et que dire des cimaises dédiées aux mouvements français où voisinaient, à nouveau Picasso, avec Marie Vassilief (son chef-d’oeuvre de 1910, La femme à l’éventail), Gleizes  (Portrait de Stravinsky), Le Fauconnier et…Ozenfant et…Valloton?

    Mais la salle la plus ratée était sans doute celle qui avait été intitulée d’abord « Suprématisme » et qui, après protestations, sera intitulée « Abstraction-Suprématisme ». Les oeuvres exposées n’avaient aucun rapport avec cette dénomination. Le chef-d’oeuvre cubofuturiste alogiste de Malevič Portrait du compositeur Matjušin, son autre chef-d’oeuvre alogiste Aviateur (tous les deux de1914) n’ont rien à voir ni avec l’abstraction ni avec le suprématisme. On retrouvait ici un Kandinskij, la Cime bleue, de 1917 (en russe Sinij greben’, traduit à « Paris-Moscou » par « Le peigne bleu »…) et la grandiose Composition VI de l’Ermitage, accrochée à côté de Malevič, ce qui a dû se faire retourner dans leur tombe ces deux génies antagonistes. Et que venait faire dans cette section Natalija Gončarova ? Pourquoi Nikolaj Suetin et Ilja Čašnik, remarquables représentants de l’école suprématiste n’étaient pas ici, mais se trouvaient plus loin, dans la salle « Constructivisme » ? Cette confusion entre suprématisme et constructivisme se perpétue jusqu’à aujourd’hui.[6]

    Sur la cimaise consacrée au thème de la guerre de 1914, on aurait pu penser y voir les lubki de Malevič, précisément de 1914, mais non : ils se trouvaient avec ceux d’Ilja Maškov dans la section « L’art d’agitation révolutionnaire » à côté de Dmitrij Moor de 1920 !!!

    Je ne m’attarderai pas sur la section théâtrale qui souffrait de la même désinvolture. Un seul exemple de cette impéritie : un dessin constructiviste d’Aleksandra Ekster de 1924 était accroché au-dessus des costumes féériques de Chagall pour Šolem Alejxem et sur cette même paroi, soudain, deux esquisses du grand artiste ukrainien Anatolij Petryckyj, alors que l’effloraison du théâtre ukrainien dans les années 1920 n’était même pas mentionnée.[7]  Notons à ce sujet que le grand constructiviste ukrainien Vasyl’ Jermylov était représenté à la sauvette dans la section « l’Agit-prop russe »…

    « La ville du futur » était illustrée dans un recoin par les incroyables architectures fantastiques de Jakov Černixov et de Georgij Krutikov. Malevič était absent et aurait pu figurer ici avec ses dessins de bâtiments cosmiques.

    Quant au Constructivisme, né, rappelons-le, en 1921, il a subi le même traitement incohérent. À part des reconstructions de mobiles de Rodčenko, des oeuvres de Lissitzky et de Gustav Klucis, et un coin réservé à Pevsner et à Gabo, les autres objets accrochés étaient rattachés arbitrairement au Constructivisme, par exemple, une toile Noir sur noir de 1918 de Rodčenko ou bien la célèbre toile Mouvement dans l’espace de 1917-18 de  l’organiciste Matjušin ou encore une Composition sans-objet  de l’admirable Ol’ga Rozanova, morte en 1918…et même un beau tableau minimaliste de Pavel Mansurov qui fut dans l’orbite suprématiste.

    Je passerai rapidement sur les quatre dernières salles sous le sigle « Les réalismes de 1920 à 1930 » (Lipchitz, Picasso, Soutine, Pavel Čeličev) : aucun respect des dates annoncées, mélange des styles – cubiste (Lipchitz) ; surréaliste-antimimétique  (l’Atelier à la tête de plâtre de Picasso); expressionniste paroxystique (Soutine), abstrait (la Peinture -Objet-Huile, ficelle et allumettes de Pavel Čeličev).

    La situation des réalismes russes des années 1920 n’était guère meilleure : le naturalisme « philosophique » d’Isaak Brodskij dans son célèbre tableau Lenin à Smol’nyj (1930) était entouré de peintres de l’OST (le hiératique Aleksej Paxomov), du « Valet de carreau » (Končalovskij, Maškov de 1918…de Falk et de Kuprin), du naturalisme, annonciateur du futur réalisme socialiste (Sergej Gerasimov, Mitrofan Grekov, Boris Ioganson, Georgij Rjažskij), du réalisme poétique (Arkadij Rylov, Lev Bruni, Pavel Kuznecov, Martiros Sarjan). Pourquoi étaient accrochés ici une énorme toile de Zinaida Serebrjakova et l’énigmatique Cavalerie rouge de Malevič, avec la sculpture cubiste de Iosif Čajkov Le forgeron.

    Dans la section « Le Purisme. L’abstraction géométrique », en face d’une cimaise avec des oeuvres des Français, on trouvait le mur des Russes avec, au centre, trois toiles post-suprématistes » de Malevič, dont les célèbres Sportifs qui paraissaient assez bizarres, entourés qu’ils étaient par des reliefs de Vladimir Lebedev, du « suprématisme » de Natan Al’tman et de tableaux figuratifs aux formes aplaties de David Šterenberg. Si les oeuvres de Malevič avaient été accrochées sur une paroi à part, on aurait pu apercevoir toute l’originalité mystérieuse de ce « supro-naturalisme » où les figures hiératiques, les « visages sans visage » sont rythmés par la gamme colorés ukrainienne du fondateur du Suprématisme.

    Enfin dans la dernière salle des « réalismes », on trouvait Filonov, à côté de Kustodiev, de Petrov-Vodkin, d’Aleksandr Labas…et d’Aleksandr Tyšler.

    ++++++++++

    Pourquoi une telle exposition? Pour montrer toute l’importance de l’art russe du premier tiers du XXème siècle? Elle a sans aucun doute réussi cet objectif. Son mérite essentiel aura été de montrer pour la première fois de façon foisonnante des oeuvres que l’on ne connaissait que par ouï-dire ou par reproductions. Les spécialistes, les critiques et les visiteurs déjà préparés ne purent pas bouder leur plaisir. J’étais de ceux-là. Mais est-ce que des expositions de cette envergure sont faites pour les spécialistes ou un public averti? Et qu’est-ce qu’un large public (la majorité des visiteurs) a pu saisir dans un tel marché aux puces de grande classe? Est-ce l’objectif des expositions de mener les visiteurs dans des halliers?

    « Paris-Moscou » fut transporté à Moscou en 1981 et un double catalogue fut édité. Malgré des censures par rapport à Paris et le brouillage du message de l’apport unique de l’art de gauche en Russie et en URSS, l’exposition « Moscou-Paris » fut un plus grand évènement en URSS, car les Soviétiques pouvaient mieux s’orienter dans leur propre histoire, l’altération des faits étant pour eux une norme, ils avaient appris « à lire entre les lignes » et à recréer par des miettes d’information çà et là un véritable tableau des évènements. Et pour les Soviétiques, montrer, non seulement les grands Parisiens novateurs, mais aussi, par exemple, Kandinskij, Tatlin, Malevič ou Filonov, qui se trouvaient habituellement dans les réserves des musées, cela fut une véritable nourriture spirituelle.

    Jean-Claude Marcadé

    Fin août 2019

    [1][1] Il y eut encore une grande manifestation d’art russe à la Biennale de Venise en 1924, mais elle n’avait pas l’ampleur de l’ »Erste russische Kunstausstellung » de Berlin. C’est à Venise qu’a été montrée pour la première fois l’école organiciste de Mixaïl Matjušin et des Ender.

    [2] Depuis la fin du XXème siècle, un nouveau type d’exposition a prévalu dans le monde des arts, celui de l’illustration pure et simple à l’aide d’oeuvres d’art de thèmes  géographiques, psychologiques, historiques, socio-philosophiques ou socio-politiques,…

    [3]  Un phénomène analogue d’idéologisation d’une exposition avec le souci de l’historiographie russe de faire converger toutes les données historiques  vers l’avènement triomphal de Moscou, a été donné de façon exemplaire avec l’exposition du Louvre « Sainte Russie », nous forçant à oublier que le mot « Russie » n’existe en langue russe officiellement que depuis Pierre I, à un moment où Moscou, capitale de la Moscovie, cède la place à Saint-Péterbourg comme capitale de l’Empire Russe au début du XVIIIe siècle. Cf. Jean-Claude Marcadé, « Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction ‘cavalière’, au nom d’une problématique ‘identité nationale’ : Svjataja Rus’, devenue au Louvre Svjataja Rossija« , in Europa Orientalis. Paralleli : Studi di litteratura e cultura Russa par Antonella d’Amelia, a cura de Cristiano Diddi et Daniele Rizzi, Salerno, 2014, p. 49-61

    [4] V.M. Polévoï, un des commissaires soviétiques, dit très clairement dès le début de son introduction au catalogue qu’il s’agit dans « Paris-Moscou » « de la confrontation des réalisations artistiques des deux pays » pendant les 30 premières années du XXème siècle.

    [5]  Lors d’une de mes visites à l’exposition, j’ai pu entendre un guide déclarer à son auditoire, dans ce sas « Rose bleue », entre la première et la seconde salle dévolue au « Valet de carreau »,  » Nous ne nous arrêterons pas ici : ce sont de oeuvres provinciales arméniennes et géorgiennes »! Pauvre Pavel Kuznecov tombé parmi les Caucasiens et pauvre Martiros Sarjan traité inconsidérément de « provincial »…

    [6]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « Suprématisme et Constructivisme dans l’Empire Russe et l’URSS », Ligeia (Avant-gardes russes. Suprématisme, Art non-objectif, Constructivisme, Conceptualisme), juillet-décembre 2017, p. 32-37

    [7]  Voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 237-251

  • L’impact de la peinture française dans la Collection Chtchoukine sur l’avant-garde de Russie et d’Ukraine

    L’impact de la peinture française dans la Collection Chtchoukine sur l’avant-garde de Russie et d’Ukraine

    La peinture française a joué un rôle de premier plan dans l’évolution de la peinture qui s’est développée dans l’aire géographique russe. Les collections-musées des grands industriels moscovites Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov furent une véritable école d’art car elles permirent aux peintres russes d’assimiler en un temps record les leçons de l’impressionnisme, du primitivisme, du fauvisme et du cubisme. La seule collection Chtchoukine contenait treize œuvres de Monet, seize de Gauguin, seize de Derain, trente huit de Matisse, sept du Douanier Rousseau, cinquante de Picasso… Maurice Denis vint à Moscou en 1909 installer ses panneaux décoratifs L’Histoire de Psyché chez le collectionneur Ivan Morozov. Matisse sera, lui, en 1911, l’invité de Chtchoukine dont l’hôtel particulier moscovite pouvait s’enorgueillir de La Danse et de La Musique. La collection Chtchoukine a pu être appelée à juste titre un « musée de Matisse et de Picasso ».[1]

    Voici ce qu’écrivait en 1914 le critique et historien de l’art Yakov Tugendhold sur l’impact de la collection Chtchoukine sur les artistes russes:

    « Les Moscovites, qui connaissaient les Français uniquement d’après Barbizon chez Trétiakov[2], ont été autant indignés par les premiers paysages de Monet, montrés par Chtchoukine, qu’aujourd’hui par Picasso; non sans raison, un tableau de Monet  a été barbouillé par le crayon protestataire d’un des hôtes de Chtchoukine![3]. À cette époque, même Sérov ne voyait dans Pierrot et Arlequin de Cézanne (« Mardi-gras« ) que des « idoles barbares de pierre », mais les années passant, ce même Sérov, avec la sincérité qui lui était propre, reconnaissait que ces « idoles barbares de pierre » ne lui sortaient pas de la tête! S.I. Chtchoukine avait triomphé de son public du dimanche. Mais ce n’était pas sa faute si cette victoire, en dehors du bien apporté, a conduit à l’enivrement de la jeunesse pour le modernisme. Au contraire, la leçon de la collection Chtchoukine, est une leçon de culture, de cohérence et de travail. « [4]

    Et en effet, même avant la présentation massive des toiles de Matisse et de Picasso à partir de 1910, la Collection Chtchoukine comportait un ensemble impressionnant des novations picturales venues de France. L’historien de l’art Pavel Muratov, dans son article très documenté de 1908, à la veille de l’ouverture de la Galerie Chtchoukine au public les dimanches, propose une périodisation de l’évolution de la peinture française du milieu du XIXe siècle au tout début du XXe s. : jusqu’à l’apparition de l’impressionnisme en 1875, les premiers travaux de Manet (absent cependant de la Collection), Monet, Degas, Renoir; de 1875 à 1889 qui voit le triomphe de l’impressionnisme et la reconnaissance de Monet et de Degas; de 1889 à la rétrospective mémorable  de Cézanne à la galerie Vollard en 1895 (séries des « Peupliers », des « Cathédrales de Rouen », des « Nénuphars », des « Vues de Londres » de Monet); enfin, de 1895 à 1906, c’est, toujours selon Muratov, la période du « synthétisme » artistique, lié à Cézanne, Van Gogh et Gauguin. Ce panorama très général permet de comprendre l’impact qu’a eu la peinture française, telle qu’elle se présentait chez Chtchoukine, sur les premières manifestions éclatantes d’un nouvel art en Russie, lorsqu’après un bref, mais capital passage par l’impressionnisme, sont apparus et le néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova et l’apparition d’un cézannisme russe à la première exposition du « Valet de carreau » en 1910[5]. Cela est précédé par la forte marque de Gauguin qui attiré les néoprimitivistes russes pour son imprégnation des civilisations archaïques et sa quête d’un art synthétique. Voici ce qu’écrivait le brillant et savant essayiste Pavel Muratov en 1908 :

    « La création de Gauguin est représentée de façon éclatante dans la Galerie Chtchoukine […] On trouve ici dix superbes toiles qui sont du  second séjour de l’artiste à Tahiti, datées entre 1896 et 1901 […] Alors que Cézanne, qui est sorti de l’impressionnisme, ne marque presque pas encore la ligne ou, plutôt, la dissimule, Gauguin est nettement et clairement en quête de la ligne. […] À vrai dire, un extraordinaire caractère d’intégralité est propre à l’art de Gauguin. Les dix tableaux qui sont accrochés dans la galerie de S.I. Chtchoukine paraissent être des parties d’un tout, d’un seul ensemble décoratif superbe. On dirait qu’ils sont  tous des esquisses pour des fresques de l’art monumental. Comme seraient magnifiques des murs peints par Gauguin! […] Gauguin a souvent représenté les femmes tahitiennes. Il dévoile ici le côté féminin de son talent et ses représentations sont pleines d’une grâce inexplicablement entraînante. S.I. Chtchoukine possède un superbe tableau : les deux Tahitiennes sur du sable rose brûlant sont les vraies Vénus de Gauguin. Dans un coin du tableau un je ne sais quoi de cette nature, qui se fonde dans un merveilleux ornement, est plein d’une séduction dangereuse et piquante.[…] « [6]

     Gauguin a laissé une profonde empreinte sur l’ensemble de l’école russe et, pour ne parler que des exemples les plus éclatants, plus particulièrement sur Natalia Gontcharova (voir son quadriptyque Récolte des fruits (1908) du Musée National Russe, face à Te avae no Maria), ou Larionov (voir sa Vénus katsape, 1912, du Musée des beaux-arts de Nijni Novgorod) et Malévitch (par exemple, la toile de 1912 du Stedelijk Museum d’Amsterdam représentant une paysanne portant une palanche, accompagnée d’un petit enfant).

    Malévitch, qui fréquenta l’atelier du peintre et théoricien Fiodor Rerberg[7]  entre 1906 et 1910, fut un de ceux qui visitèrent assidument la Galerie Chtchoukine, même avant son ouverture au public en 1909. Voici le témoignage de son ami Ivan Klioune sur ces visites qui furent initiées  par Rerberg :

    « Fiodor Ivanovitch (Rerberg) proposa à quelques élèves, ceux qui étaient les plus préparés, de visiter avec lui la collection d’art de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, péréoulok Znamienka. Bien entendu, tous acceptèrent, Malévitch et moi également. Le dimanche, entre 11 heures et 13 heures, Sergueï Ivanovitch permettait aux artistes qu’il connaissait de parcourir sa collection de tableaux et, en même temps, il en donnait lui-même l’explication. Pour nous qui voyions pour la première fois les oeuvres d’illustres artistes français contemporains, des peintres splendides, l’impression fut tout simplement stupéfiante, cette impression fut si grande que, malgré les explications complètes de Sergueï Ivanovitch, nous ne pouvions aucunement interpréter cette énorme force picturale; c’est pourquoi, en partant, nous demandâmes à Sergueï Ivanovitch l’autorisation  de visiter de temps à autre son admirable collection. Nous obtinrent cette autorisation et nous devinrent les visiteurs assidus de cette célèbre collection. […]

    Parmi les artistes russes d’avant-garde, déjà à cette époque, s’était établie l’opinion que ce n’était pas l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg qui était chez nous la plus grande école artistique, mais la galerie de S.I. Chtchoukine. […]

    Les artistes qui visitèrent la galerie chtchoukinienne  ne pouvaient pas ne pas tomber sous l’influence des célèbres peintres de la France. Mais cette influence n’était pas homogène : qui s’intéressait davantage à Matisse, qui à Renoir, Corot, Monet, Manet, Cézanne. Picasso n’était pas accessible à une pleine compréhension, bien que tout le monde reconnût l’énorme force de son talent. Seuls le saisirent Malévitch, moi, Tatline et Oudaltsova; ses principes  de construction du tableau, le démembrement de l’objet au moyen du sdvig [décalage] et les autres choses,  nous devinrent compréhensibles. […]

    [Lors de mes visites à la galerie de Chtchoukine] je rencontrais Piotr Kontchalovski, Machkov, Larionov, Natalia Gontcharova, Grichtchenko et d’autres artistes. » [8]

    On sait comment l’impressionnisme de Monet influa non seulement Kandinsky (il rapporte dans ses mémoires l’influence d’un tableau de la série des « Meules » sur sa prise de conscience de l’abstraction[9]),  quelques oeuvres montrent qu’il a étudié les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) se trouvant chez Chtchoukine. Voici une des analyses que le fondateur du Suprématisme a faite ce la toile de Monet :

    « Il m’est arrivé, dans la collection de S. Chtchoukine, d’observer plusieurs personnes s’approchant d’un Picasso et s’efforçant à tout prix d’apercevoir l’objet dans son ensemble, dans Cézanne ils trouvaient des défauts de “naturel”, mais ils ont arrêté que Cézanne voit de manière primitive la nature et qu’il peint de façon grossière et non naturelle. En s’approchant de la cathédrale de Rouen de Monet ils plissaient aussi les yeux, voulaient trouver les contours de la cathédrale, mais les taches floues n’exprimaient pas de manière tranchée les formes de la cathédrale et celui qui conduisait la visite fit remarquer que naguère il avait vu le tableau et qu’il se souvenait qu’alors il était plus net; visiblement il avait perdu ses couleurs; en même temps il décrivait les séductions et les beautés de la cathédrale. On fit la proposition originale de suspendre à côté une photographie, car les couleurs sont rendues par le peintre, mais la photographie peut donner le dessin et l’illusion sera complète.

    Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches colorées, ne les voyait croître de manière infinie, et Monet qui a peint cette cathédrale s’efforçait de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs de la cathédrale. Mais cela était faux ; en réalité, toute l’obstination de Monet était ramenée à ceci : faire pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et dans la lumière. Cézanne et Picasso, Monet, choisissaient le pictural comme des coquillages à perle. Ce n’est pas la cathédrale qui est nécessaire, mais la peinture, mais d’où et de quoi elle est prise nous importe peu, comme il nous importe peu de savoir de quels coquillages sont sorties les perles.

    Si, pour Claude Monet, les plantes picturales sur les murs de la cathédrale étaient indispensables, le corps de la cathédrale, il le considérait comme les plates-bandes d’une surface plane, sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes  et des semis de seigle. »[10]

    Outre Monet, c’est surtout Cézanne qui connut la plus grande fortune auprès des peintres russes. Là encore, nous convoquerons Malévitch pour montrer la force révolutionnaire de l’art du Maître d’Aix qui fut un jalon essentiel de la révolution dans l’ art de gauche de Russie et d’Ukraine :

    « Individualité lucide et saillante, Cézanne a pris conscience de la cause de la géométrisation et il nous a indiqué très consciemment le cône, le cube et la sphère comme des variétés caractéristiques sur les principes desquels il fallait construire la nature, c’est-à-dire réduire l’objet à des expressions géométriques simples. Cézanne, c’est peut-on dire le traitement achevé du monde à l’image et à la semblance du monde des rapports et des données classiques ; avec lui s’achève un art qui tient notre volonté à la laisse de l’art figuratif de la représentation et l’oblige à rester à la queue des formes créatrices de la vie. »[11]

    On connaît bien à présent les rapports de Matisse et de Chtchoukine, la venue du maître français à Moscou pour installer ses grandioses panneaux La Danse et La Musique, son intérêt pour la peinture d’icônes. Le furieux antimoderniste russo-ukrainien Ilia Répine s’exclamait en 1910:

    « Vous semblez, à cause de votre arriération, penser que [les] Moscovites continuent à manger des porcs savants et des rossignols aux chants ravissants ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[12]

    Yakov Tugendhold a été un des premiers critiques russes à montrer le génie incomparable de l’auteur de La Danse : l’entrelacement des arabesques, la fluidité des formes, l’ ivresse  de la couleur, l’ »orientalisme conscient » : « C’est un art gai, un ‘gai métier’. Ce n’est pas l’Italie, c’est l’Orient, c’est l’ornement, et par là-même ‘l’abstraction’ […] Matisse est le plus talentueux de tous les coloristes de notre temps et le plus cultivé : il a amassé en lui toute la somptuosité de l’Orient et de Byzance. »[13]

    Curieusement, Matisse n’est presque jamais cité dans les écrits de Malévitch. Or sa trace fulgurante est évidente sur les protagonistes des arts russes du début du XXe siècle, dans la libération de la ligne de toute fonction autre qu’expressive dans le contour des objets. Une des principales leçons que Malévitch tira de l’art du maître français est que la ligne et la couleur doivent être libérées de tout mimétisme naturaliste. Ses gouaches Baigneuses ou Fruits, avec leurs simples contours et leurs procédés décoratifs, sont directement tributaires de cet enseignement. Quant à la gouache Il court se baigner, alias Baigneur (Stedelijk Museum, Amsterdam), elle montre une filiation directe avec le Nu debout (MNAM) de Braque, avec La Danse de Matisse, mais également avec le Nu à la draperie de Picasso (qui se trouvait chez Chtchoukine). On note la même dislocation de toute l’anatomie au profit d’un assemblage de volumes et de plans mis en contraste. Le galbe des jambes est à  la fois gauguinien et précubiste. Chez le néoprimitiviste Malévitch, il y a oscillation entre le hiératisme et la mise en mouvement.

    Parmi les peintres qui ont interprété la poétique picturale de Matisse il faut mentionner plusieurs représentants  du mouvement symboliste russe, comme Pétrov-Vodkine (entre autres, La baignade des chevaux de la Galerie Trétiakov ou Garçons jouant du Musée Russe), ou encore le Russo-Arménien Martiros Sarian et Paviel Kouznetsov, qui ont quitté autour de 1910 les brumes évanescentes  et les lumières oniriques de la « Rose bleue » pour marquer les éléments figuratifs sur leurs toiles de contours très nets et de forts contrastes  colorés, en abandonnant les sujets à la Maeterlinck. Le critique littéraire Piotr Pertsov appelle même Sarian « le Matisse russe » :

    «  C’est la même inspiration du mouvement, des teintes, des couleurs qui submerge et renverse la stabilité et la netteté de chaque ligne. Et en tant que fils natif d’Orient, Sarian est, peut-être même, encore plus sincère et spontané dans son dynamisme irrésistible que son prototype occidental […]La peinture russe, peinture d’un pays oriental-occidental, offre dans cet exemple un modèle curieux de ses possibilités locales, la vive manifestation de son visage oriental… »[14]

    La marque de Picasso sur la peinture novatrice russe est à la fois diffuse et très précise. Je ne prendrai ici que quelques exemples[15]. En 1912, dans l’almanach de Kandinsky et de Franz Marc, Der blaue Reiter, est reproduit une Tête de Vladimir Bourliouk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermièrede 1908, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Chtchoukine et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malévitch, les deux toiles Paysanne aux seaux <avec enfant> du Stedelijk Museum d’Amsterdam (mentionnée plus haut) et  du MoMA[16], ainsi que le dessin du Fossoyeur  pour l’opéra cubo-futuriste de Matiouchine La Victoire sur le Soleil en 1913. Ce dernier rapporte dans ses mémoires  comment il prit connaissance très tôt de l’oeuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Chtchoukine à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuloaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Chtchoukine me dit que les oeuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Chtchoukine que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection.“[17]

    Natalia Gontcharova, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel(Galerie Trétiakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête  (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Trétiakov, 1911), a vu dans la Collection Chtchoukine des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Étude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    C’est pendant l’année 1913 que Malévitch créera un cycle d’oeuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Chtchoukine). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malévitch une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre(ancienne collection Khardjiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kountsévo) (Galerie Trétiakov), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être.

    La disciple préférée de Malévitch, Olga Rozanova, qui, elle non plus, n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Chtchoukine et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un  coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocres et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Ainsi, l’art de gauche de Russie a pu assimiler au début du XXe siècle  les leçons des arts novateurs nés en France, de Monet, Cézanne, Gauguin à Matisse et Picasso, les a intégrés aux structures mentales et picturologiques des Slaves russiens dont le substrat était la peinture d’icônes, la création populaire artisanale avec ses formes non académiques et l’éclat de son ornementation.

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1] Voir : A.G. Kosténévitch, Ot Monet do Picasso [De Monet à Picasso], Léningrad, Avrora, 1989 ; catalogue Die Sammler Morosow und Schtschukin, 120 Meisterwerke aus der Eremitage – St.Petersburg und dem Puschkin Museum – Moskau, Essen, Folkwang Museum, 1993; et son article dans l’exposition de la Fondation Louis Vuitton

    [2] Paviel Trétiakov avait réuni aussi une collection de peinture française réaliste du XIXe s.

    [3] Tugendhold cite aussi le « livre calomniateur » de la maîtresse du peintre furieusement antimoderniste Répine, Natalia Séviérova-Nordman.

    [4] Yakov  Tugendhold, « Frantsouzskoïé sobraniyé S.I. Chtchoukina » [La collection française de S.I. Chtchoukine », Apollon, N°N° 1-2, janvier-février1914

    [5] La France a pu voir pour la première fois un  grand ensemble du fauvisme-primitivisme-cézannisme russe dans l’exposition pionnière de Suzanne Pagé « Le fauvisme ou l’épreuve du feu’. Éruption de la modernité en Europe », Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 1999-2000, p. 376-407

    [6] Paviel Mouratov, « Chtchoukinskaya galléréya. Otcherk iz istorii noviéïcheï jivopissi » [La Galerie de Chtchoukine. Essai tiré de l’histoire de la peinture la plus moderne], dans la revue Rousskaya mysl’ [La Pensée russe], N° 8, 1908

    [7] Le peintre  et pédagogue Fiodor Rerberg  (1865-1938), auteur de livres sur la technique picturale, ouvrit en 1905 une école d’art à Moscou par laquelle passèrent plusieurs artistes qui connurent par la suite un grand renom; voir l’article très détaillé de John Bowlt, « Kasimir Malevich and Fedor Rerberg », in Charlotte Douglas, Christina Lodder (ed.), Rethinking Malevich, London, The Pindar Press, 2007, p. 1-26

    [8] I.V. Klioune.,  » Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Vospominaniya » [Mémoires], in Malévitch o sébié [Malévitch sur lui-même] (sous la direction de I.A. Vakar et T.N. Mikhiyenko), tome 2, Moscou, RA, 2004, p. 65. D’autre part, les courants européens les plus modernes ont pénétré les capitales et les villes importantes de l’Empire russe grâce aux expositions. Les peintres russes se sont trouvés confrontés à plusieurs reprises à leurs contemporains européens. Ainsi, le deuxième Salon de la revue moscovite La Toison d’or au début 1909 présentait des œuvres de Braque (dont le fameux Grand Nu du MNAM) Derain, Van Dongen, Le Fauconnier, Matisse, Rouault, Vlaminck, à côté de Natalia Gontcharova, de Larionov ou de Sarian. Le Premier Salon d’Izdebski, inauguré à Odessa en 1909 et qui voyagera à travers l’Empire Russe, ajoutait à la liste des Russes (comme Natan Altman, Lentoulov, Machkov, Matiouchine, Alexandra Exter, et aussi les « Russes de Munich » – Marianne Werefkin, Kandinsky, Jawlensky), celle des Européens, comme Bonnard, Balla, Vuillard, Gleizes, Denis, Metzinger, Henri Rousseau, Signac…

    [9] Wassily Kandinsky, Regards sur le passé et autres textes, trad. Jean Saussay, Paris, Hermann, 1974, p. 97.

    [10]  Kazimir Malévitch, Des nouveaux système en art. Statique et vitesse [1919], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 232-233 À la même époque, David Bourliouk rend compte de sa contemplation d’une Cathédrale de Rouen à la  Galerie de Sergueï Chtchoukine : « Là, tout près, sous la vitre, poussaient des mousses, mousses délicatement coloriées de tons subtilement orangés, lilas, jaunes ; il semblait (et il en était en réalité ainsi) que la couleur avait les racines de leurs fibrilles – fibrilles qui s’étiraient vers le haut à partir de la toile, exquises et aromatiques. « Structure fibreuse (verticale), ai- je pensé, fils délicats de plantes admirables et étranges » (David Bourliouk, « Faktoura » [La facture], almanach Pochtchochina obchtchestviennomou vkoussou [Gifle au goût public], 1913

    [11] Kazimir Malévitch, Écrits, op.cit., p. 216.

    [12] I. Répine , « Salon Izdebskovo » [Le Salon d’Izdebsky], Birjévyïé viédomosti [Nouvelles de la Bourse], 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard [L’avant-garde russe], t. I, livre 1, Moscou, Novoïé litératournoïé obozréniyé, 2010, p. 175-176.

    [13] Yakov  Tugendhold, « Frantsouzskoïé sobraniyé S.I. Chtchoukina » [La collection française de S.I. Chtchoukine », op.cit.

    [14] P.P. Pertsev [Pertsov], La Collection de peinture française. Le Musée de la nouvelle peinture occidentale, Moscou, Bolchoï Znamienski péréoulok, 8, Moscou, M. et S. Sabachnikovy,1921, p. 91

    [15] Je me permets de renvoyer à mon article, Jean-Claude Marcadé,  » Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle », in  Pablo Picasso, Paris, L’Herne, 2014, p. 104-114

    [16] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [17] M. Matiouchine, „Rousskiyé koubofoutouristy“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Khardjiev, Stat’i ob avangardié v dvoukh tomakh [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158